Porcherie

Les temps avaient changé, à présent ils ne tuaient pas, ils te désignaient juste du doigt, et cela suffisait. Ensuite, constituant un cercle qui sans cesse se resserrait, peu à peu ils t’approchaient, toi tu te reculais, tu étais acculé contre le mur, jusqu’à ce que, désespéré, toi seul tu ouvres un trou pour t’y fourrer.

Et lorsque le cercle se défaisait, à ta place se tenait un autre, monsieur absolument adorable.

 

Tassos Leivaditis

Thermopyles

Honneur à ceux-là qui dans leur vie

fixèrent et gardent des Thermopyles.

Jamais du devoir ne s’écartant ;

justes, impartiaux en toute action,

mais avec pitié et compassion ;

généreux s’ils sont riches, et quand ils

sont pauvres, encore à leur mesure généreux,

encore secourables autant qu’ils peuvent ;

toujours disant la vérité,

quoique sans haine pour ceux qui mentent.

 

Et suprême honneur leur revient

lorsqu’ils prévoient (et beaucoup le prévoient)

qu’Éphialtis paraîtra à la fin

et que les Mèdes enfin passeront.

 

Konstantinos Kavafis


Une chanson a été faite avec ce poème…

Âge de la mémoire azur

Oliveraies et vignes loin jusqu’à la mer

Barques de pêche rouges plus loin jusqu’à la mémoire

Élytres d’or d’Août sur le somme de l’après-midi

Avec algues ou coquilles. Et ce bateau

Flambant neuf, vert, où on lit même dans la paix

des eaux du golfe Dieu Pourvoit

 

Ont passé les années feuilles ou galets

Je me souviens des gamins, des marins qui partaient

Teignant les voiles comme leurs cœurs

Ils chantaient les quatre points de l’horizon

Et avaient des vents du Nord peints à la poitrine.

 

Que cherchais-je quand tu arrivas fardée de lever de soleil

Aux yeux l’âge de la mer

Au corps la santé du soleil – que cherchais-je

Profond dans les grottes marines au sein des vastes songes

Là où faisait mousser ses sentiments le vent

Inconnu et azur, gravant sur ma poitrine

son emblème maritime

 

Du sable dans les doigts je fermais les doigts

Du sable dans les yeux je serrais les doigts

C’était la douleur –

 

Je me souviens c’était l’Avril la première fois que j’ai senti

ton poids humain

Ton corps humain glaise et péché

Comme notre premier jour sur la terre

On fêtait les amaryllis – Mais je me souviens tu as eu mal

C’était une morsure profonde aux lèvres

Une griffure profonde dans la peau là où de toute éternité se grave

le temps

 

Je te laissai alors

 

Et un souffle sonore souleva les maisons blanches

Les sentiments blancs lavés de frais au-dessus

Jusqu’au ciel qu’éclaircissait un souris.

 

Maintenant j’aurai près de moi un flacon d’eau immortelle

J’aurai une silhouette qui me secoue du vent de la liberté

Et ces bras, les tiens, où sera tyrannisé l’Amour

Et cette conque, la tienne, où résonnera l’Égée.

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1940

Et toi absent

Songe à la vie qui passe son chemin,

et toi absent,

viennent les Printemps avec plein de fenêtres large ouvertes,

et toi absent,

viennent les filles sur les bancs du jardin en robes colorées,

et toi absent,

les jeunes nagent l’après-midi,

et toi absent,

 

Un arbre en fleurs s’incline sur l’eau,

beaucoup de drapeaux claquent sur les balcons,

et toi absent,

 

Et ensuite une clé qui tourne,

la chambre est sombre,

deux bouches s’embrassent dans l’ombre,

et toi absent,

 

Songe à deux mains qui se serrent,

et toi il te manque les mains,

deux corps se prennent,

et toi tu dors dessous la terre,

et les boutons de ton veston résistent davantage que toi

dessous la terre,

et la balle coincée dans ton cœur, elle ne fondra pas,

 

Lorsque ton cœur,

qui a si fort aimé le monde,

aura fondu.

 

Absent – ce n’est rien d’être absent.

 

Si tu t’es absenté pour ce qu’il faut,

tu seras pour toujours dans tout ce pour quoi tu es absent,

tu seras pour toujours dans tout ce monde…

 

Yannis Ritsos, Οι γειτονιές του κόσμου, 1957


Theodorakis a mis en musique des extraits du recueil de Ritsos, Οι γειτονιές του κόσμου C’est à écouter ici. Pour le poème traduit ci-dessus, on peut l’entendre chanté par Maria Farantouri, ici.

Paix

Le rêve de l’enfant c’est la paix.

Le rêve de la mère c’est la paix.

Les paroles de l’amour sous les arbres,

c’est la paix.

 

Le père qui s’en revient le soir un large sourire dans les yeux

à la main un cabas plein de fruits

et les gouttes de sueur sur son front

sont comme les gouttes du pichet qui rafraîchit l’eau sur la fenêtre,

c’est la paix.

 

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage du monde,

que dans les fosses que creusèrent les obus poussent des arbres,

qu’aux cœurs calcinés par l’incendie l’espérance noue ses premiers bourgeons,

et que les morts peuvent se pencher sur le côté et dormir sans plainte,

sachant que leur sang n’a pas été versé pour rien,

c’est la paix.

 

Paix est l’odeur du repas le soir,

lorsque l’arrêt de l’auto dans la rue n’est pas la peur,

lorsque le heurt à la porte signale l’ami,

et que l’embrasure de la fenêtre à tout moment signale le ciel

souhaitant leur fête à nos yeux, aux carillons lointains de ses couleurs,

c’est la paix.

 

Paix est un verre de lait chaud et un livre devant un enfant qui se lève.

Lorsque les épis se penchent l’un sur l’autre en disant : lumière, lumière, lumière,

et que la couronne de l’horizon déborde de lumière,

c’est la paix.

 

 

Lorsque les prisons se transforment pour devenir bibliothèques,

lorsqu’une chanson monte de seuil en seuil la nuit,

lorsque la lune du printemps surgit du nuage

comme surgit de chez le coiffeur du faubourg, rasé de frais, le travailleur le samedi soir,

c’est la paix.

 

Lorsqu’un jour de passé

n’est pas un jour de perdu

mais la racine qui fait grandir les feuilles de cette joie dans le soir :

un jour gagné et un juste sommeil,

lorsqu’on sent à nouveau le soleil nouer en hâte ses lacets

pour chasser le chagrin de tous les coins du temps,

c’est la paix.

 

Paix les meules des rayons sur les plaines de l’été,

l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.

Quand tu dis : mon frère – quand nous disons : demain nous construirons,

quand nous construisons  et chantons,

c’est la paix.

 

Lorsque la mort a moins de prise sur le cœur

et que les cheminées montrent de leurs doigts sûrs le bonheur,

lorsque le merveilleux œillet du crépuscule

peut être humé de même par poète et prolétaire,

c’est la paix.

 

La paix, c’est les mains que se serrent les hommes,

c’est le pain chaud sur la table du monde,

c’est le sourire de la mère.

Seulement cela.

Ce n’est rien d’autre, la paix.

Et les charrues qui gravent de profonds sillons sur toute la terre,

elles tracent un nom seulement :

Paix. Rien d’autre. Paix.

 

Sur les rails de mes vers,

le train qui avance vers l’avenir

chargé d’épis et de roses,

c’est la paix.

 

Mes frères,

dans la paix respire pleinement

le monde entier avec tous ses rêves.

Donnez vos mains, mes frères,

cela est la paix.

 

Yannis Ritsos, Αγρύπνια, 1953


On peut entendre ici ce poème mis en musique, et ici des extraits lus par Ritsos. On peut aussi… méditer sur cette vidéo, avec en voix off le poème dit en turc.

Crépuscules sur la mer (Ακρογιαλιές δειλινά)

Voici une chanson de Vassilis Tsitsanis, Βασίλης Τσιτσάνης,  que j’ai tenté de traduire en gardant son rythme musical. Je reproduis également l’original Grec. A lire en l’écoutant (de préférence) ici… ou ici.


 Βραδιάζει γύρω κι η νύχτα

απλώνει σκοτάδι βαθύ

κορίτσι ξένο σαν ίσκιος

πλανιέται μονάχο στην γη

 

Χωρίς ντροπή, αναζητεί

τον ήλιο που έχει χαθεί,

στα σκοτάδια να βρει

 

Μπορεί να το ‘χουν πλανέψει

ακρογιαλιές δειλινά

και σκλαβωμένη για πάντα

κρατούνε την δόλια καρδιά

 

Μπορεί ακόμα μπορεί,

να έχει πια τρελαθεί

και τότε ποιος θα ρωτήσει

να μάθει ποτέ το γιατί

 

Le soir autour et la nuit

qui déploie tout son profond mystère

une étrangère, comme une ombre

erre, seule sur la terre.

 

Elle réclame à la nuit noire

le soleil de son espoir,

sans honte à se faire voir.

 

Ils l’ont peut-être abusée,

les crépuscules sur la mer,

qui, pour toujours, tyrannisé,

retiennent le cœur amer.

 

Ou bien peut-être, qui sait,

qu’elle est folle désormais,

et qui s’en ira jamais

demander pourquoi elle l’est.

 

Vassilis Tsitsanis

 

Captivité

Même si toute ma vie je me suis dépêché, la nuit toujours m’a pris au dépourvu, ou bien je ramassais les feuilles de l’automne, elles ont un sort mystérieux qui nous dépasse et en général les sentiments humains ne montent pas haut, tout au plus parvient-on jusqu’à la guillotine, ou du moins la fenêtre d’une femme aux cheveux rouges, et je dis rouges parce que j’aime l’avenir, comme aussi les pharmacies la nuit ressemblent à des issues fantastiques et les poètes rêvent de fêtes romaines ou ils refusent de mourir, pour le reste d’habitude je me brûle, et ainsi j’hiverne mieux, ou bien dans les maisons d’où l’on me chassait je laissais toujours derrière la porte une hache.

Mais mes meilleurs moments sont le soir lorsque j’ouvre la fenêtre et laisse libres les beaux oiseaux chanteurs que j’entraîne en ces heures interminables de la captivité.

 

Tassos Leivaditis