Cohabitation

Lui

Il l’avait appelée oiseau de musique

Elle,

Sang de la pierre…

Mais au moment où elle le murmurait on entendit le coup,

À l’instant où elle le lui dit,

Entre deux petits cris,

Entre un couteau et une Décision –

Avant que leurs poèmes les illustrent

Et se fassent des buts certains…

La porte à nouveau reçut encore un coup

Et lorsqu’elle le vit emmené, elle ne réalisait pas encore

Ce que c’est que se préparer

Depuis des siècles

Et d’oublier ses années sur le corps de l’autre…

 

Manos Eleftheriou

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Des Paroles brodées

On doit à Manos Eleftheriou, disparu ce 22 Juillet 2018, quelque 400 textes de chansons, et non des moindres. Celle-ci, écrite pendant la dictature des colonels (1967 – 1974), commence par une adresse quelque peu ironique au poète Georges Séféris, puis évoque le drame des résistants vaincus, des idéaux trahis, d’une génération à l’autre.

Giannis Markopoulos  a composé sur ce texte une musique narquoise, la version d’origine est à écouter ici, mais il faut ensuite aussi voir et écouter cette version.

Cet article en grec fait le point sur l’histoire de la chanson.


Des paroles brodées sur un mouchoir

j’ai trouvé sur ma route avant-hier

l’abécédaire sur le trèfle le soir

t’apprenait et demain et hier

mais moi je passais l’ultime porte

avec les fils du temps qui me ligotent

 

Les rossignols t’ont harcelé dans Troie[1] :

une génération perdue tu en pressas

tu aurais mieux fait de t’appeler Maria

et d’être couturière à Kokkinia

et non de vivre avec ces aigrefins[2]

et de ne pas savoir le sort de l’assassin

 

Beaucoup sont revenus ravagés

par le cruel tribut du temps

à moitié chemin quatre vents

les menèrent promener un instant

et ils trouvèrent la flamme sans frisson

et le désespoir sans raison

 

Et comme les autres eux aussi ont échoué

on les a trouvés quelque part qui aboient

et de l’ancien martyre il est resté

un chien dans la nuit qui a soif

des femmes dans le coin du réverbère

délirent sur le bord de la mer

 

Et au large du monde les camions

Déchargeront à Kaisariani

En ce siècle comment se fait-il donc

qu’en couvercle se soit changée la vie

comment l’ont apporté le Destine les années

pour qu’un poète ne soit pas écouté

 

Du monde qui dénouera l’écheveau

Qui dans les montagnes est Capitaine

Qui donne l’amour et la grâce à nouveau

et dans les myrtes d’Hadès se promène

Qui trouve pour la nouvelle génération

des paroles brodées sur le gazon

 

Dans les défilés et les règles ils m’ont lié

et à l’aurore de leur carnage

légions phalanges et archers

m’ont saisi et mis en cage

et dans les souterrains, les financiers

jouent les siècles à leurs jeux de dés

 

Je recherchais les chasses risquées

et n’étant pas un frimeur, un gros bras

devant ton tribunal je suis passé

Puisque chez Hadès tu me trouveras

dans les supplices à nouveau juge-moi

et comme malfaiteur condamne-moi

 

Manos Eleftheriou

 


[1] Allusion à Ελένι, Hélène, de Séféris : «Ταηδόνια δε σαφήνουνε να κοιμηθείς στις Πλάτρες.» – « Les rossignols ne te laissent pas dormir à Platrès ».

[2] Le mot «συμμορία » (band, gang) ayant été censuré, l’auteur écrivit à la place « compagnie » pour faire allusion au régime de la Junte. Séféris était diplomate, il mourut en 1971, pendant la dictature.

Si un jour quelque chose est sauvé

Aujourd’hui, 22 Juillet 2018, est mort Manos Eleftheriou, Μάνος Ελευθερίου. Son nom reste attaché à des centaines de chansons grecques, parmi les plus importantes, dont il a écrit les paroles. En guise d’hommage personnel, voici un texte récent. On peut entendre la chanson ici.

Et, en suivant ce lienécouter certaines de ses chansons les plus connues.


Si un jour quelque chose est sauvé

Et que quelqu’un puisse en parler

Lui seul pourra expliquer

Comment la vie à rebours a marché

Comment s’est fait que les affairistes

Ont pu prendre les rênes

Et au devant de la scène

Ont joué protagonistes

Si un jour quelque chose est sauvé

Et que quelqu’un puisse en parler

 

Mon monde je l’ai fabriqué

Il est comme ton corps à toi

Bouche, cheveux, bras et puis voix,

Terre et sang mêlés en salpêtre

Et tout comme Dieu j’ai soufflé

Pour que ton Ange s’enchevêtre

À ce bas monde de péché,

Pour que moi seul je te remporte

Dans cette période féroce,

Moi qui ai signé la paix

Avec la pluie, le feu, la force.

 

Les assassins nous chantent

Que d’autres assassins

Vivent la prison souffrante

Qui n’a pas de demain.

Comment se peut que les rapaces

Nous aient pris toutes les passes

D’aujourd’hui et d’autrefois,

Jusqu’aux Noces de Cana ?

 

Si un jour quelque chose est sauvé

Et que quelqu’un puisse en parler

Lui seul pourra expliquer

Comment la vie à rebours a marché

Comment s’est fait que les affairistes

Ont pu prendre les rênes

Et au devant de la scène

Ont joué protagonistes

Si un jour quelque chose est sauvé…

 

 

 

Minuit passé

Minuit passé sur ma vie toute entière

 

Comme en une Galaxie rabaissée ma tête pesante

Dorment les hommes avec le visage argenté ; saints

Qui se vidèrent des passions et que toujours la brise pousse loin

Sur le cap du grand Cygne. Qui fut heureux, qui non

Et ensuite ?

De même nous terminons tous, au terme restent

Une salive amère et sur ta figure hirsute

Gravés des caractères grecs qui l’un contre l’autre pour s’ajuster

Se combattent jusqu’au

Mot de ta vie : un « si »…

 

Minuit passé sur ma vie toute entière

 

Passent les véhicules des Pompiers, pour lequel des incendies,

Personne ne sait. Une pièce de quatre sur cinq, la fumée

L’a ensevelie. Dépassent juste

La feuille de papier  et ma machine à écrire. Les touches

Dieu les frappe et innombrables  sont les souffrances jusqu’au plafond.

Le jour va se lever

à un instant se font voir les rivages avec verticales

Au-dessus les montagnes obscures et mauves. La vérité sera semble-t-il que

Je vis pour quand je n’existerai pas

 

Minuit passé sur ma vie toute entière

 

Dorment les hommes sur un de leurs côtés, l’autre

Ouvert regarde où montent les vagues

Vagues la vie et que soit tendue ta main

Comme celle du mort à l’instant où lui est prise la première vérité.

 

Elytis, Τα ελεγεία της Οξώπετρας, 1991

 

Le Somnambule et l’autre

Toute la nuit il ne dormit pas du tout. Il surveillait

les pas du somnambule au-dessus de son toit. Chacun de ses pas

se répercutait infiniment dans une cavité rien qu’à lui,

dense et sourd. Il se tint à la fenêtre, attendant

s’il tombait de l’attraper entre ses bras. Mais si celui-là

l’entraînait lui aussi dans sa chute ? Une ombre

d’oiseau au mur ? Un astre ? Lui ? Ses bras ?

 

Le fracas se fit entendre en bas sur le pavage. Le jour pointait.

Les fenêtres s’ouvrirent. Les voisins accoururent. Le somnambule

descendait à la hâte l’escalier de service en métal

pour porter secours à celui qui était tombé de la fenêtre.

 

Yannis Ritsos, Μαρτυρίες Α, 1963

 

Recherche

Blanches étaient les cités, chargées leur nuits : lourdes souvenances

Troubles prémonitions de quelques voyages lointains et inéluctables

Maintenant je ne crie plus maintenant je ne pense plus quelque chose s’est arrêté en moi

Je peux voir ma forme au miroir ; je peux discerner un masque blafard et entièrement étranger.

 

Je viendrai un jour, nu d’amour et de haine

Inflexible et implacable, pour guide et camarade mon silence.

Ami : si tu penses que je ne suis pas venu encore trop tard, montre-moi un chemin

Toi qui sais au moins que je recherche un rien pour croire beaucoup et pour mourir.

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές, 1941

À Lypiou de nouveau

À LYPIOU[1] DE NOUVEAU


La langue de Lypiou est le silence

 

 

PROLOGUE

 

Les poèmes dans le silence

comme l’amour s’engendrent

seulement il s’habitue

l’insensible silence

et à les engendrer

et à les engloutir.

 

1

 

Ici tu étudies le silence

comme s’il était langue étrangère

et si tu t’es assez exercée

tu sais différencier le dialecte

du jour de l’accent lourd

de la nuit.

Les oiseaux tu les apprends par cœur

comme aussi la lumière qui modifie

la signification du rien..

Jamais tu ne pourras spontanément

t’exprimer en cette langue

cependant toujours sa vérité te saisira.

Tu lis les arbres, les monts dans l’original.

Tu dis : qu’est-ce que moi j’ai à dire dans cette langue ?

L’animal blessé en toi profond ne répond pas.

Il fait silence.

 

2

 

Aujourd’hui a éclaté la pluie

en un ncompréhensible flot d’injures.

Sur le verre de la TV les mouvements des gens sans son :

Sourires, corps, étreintes,

poignées de mains, nœuds de cravates, coups…

Je n’entendais pas les paroles

et absurde me paraissait

la bureaucratie de l’existence.

Pourquoi, pourquoi celui-ci le doux étourdi ?

De quoi est constituée la passion ?

Il semble que j’aie oublié la syntaxe

de la jeunesse.

 

3

 

Dans le jardin du bistrot

c’est le printemps et les châtaigners

fleuris charitablement se penchent

sur les retraités.

Barbes, moustaches blanches

quelque rire dans les yeux bleus délavés

derrière l’écume de la bière

la serveuse élancée

telle une poupée juste tirée de la boîte

avec la marque du grand magasin divin

encore autour du cou.

Les taches de café aux mains des vieux

– cartes d’une géographie inconnue –

les fleurs qu’a dispersées la brise

sur la table de bois

et tout soudain j’ai compris le silence :

c’est la langue matrice.

 

4

 

C’est la langue du début

de l’hésitation quand tu cherches la phrase

des feuilles et te demandes à quoi bon

tant de levers, tant d’haleines

tant de pleurs étouffés dans les herbes

que la ferai-je, ma vie

comment ouvrir la porte ? Je serai acceptée ?

comment se peut le premier pas sous la pluie, seule

la première rencontre

avec le sauveur-destructeur ?

Inutile l’imagination même la plus belle

lorsqu’en tas devant toi sont tes jours

en tas sans forme, sans parfum, et de sens inconnu.

 

5

 

Il est pourtant, le silence

langue maternelle de la fin aussi

lorsque, le mot SORTIE, tu tentes de le lire

écrit dans l’obscur avec du goudron

au-dessus d’un portail, ou bien est-ce un égout ? Un trou ?

Tu sortiras en douleurs, en clameurs,

ou seras-tu redevenue bébé

insouciant, qui tète le sein

de nuages du jour ?

 

DENOUEMENT

 

Dans ce monde sans langue

où je suis venue pour des études muettes

mes exercices sont abasourdissants ;

je le sais, je ne parle pas encore

je ne parle pas couramment le silence.

 

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Η ΥΛΗ ΜΟΝΗ, 2001


[1] Katerina Anghelaki-Rooke appelle ainsi un pays imaginaire, où elle se réfugie quand elle a du chagrin – en grec « lypi »