Épilogue : Souvenez-vous de moi

Souvenez-vous de moi – dit-il. Des milliers de kilomètres j’ai marché

sans pain, sans eau, sur les pierres et les épines,

pour vous apporter du pain de l’eau et des roses.

*

La beauté

Au grand jamais je ne l’ai trahie. Toute ma vie je l’ai distribuée avec justice.

Nulle portion je ne me suis gardée. Tout à fait pauvre. Avec un petit lys du champ

nos nuits les plus sauvages je les ai arrosées. Souvenez-vous de moi.

*

Et pardonnez-moi cette dernière tristesse :

*

Je voudrais

encore une fois avec cette fine faucille de la lune faucher

un épi mûr. Me tenir sur le seuil, regarder

et mâcher grain à grain avec mes dents de devant

admirant et bénissant ce monde que je laisse

admirant aussi Celui qui gravit la colline au couchant mordoré. Voyez :

Sur sa manche gauche il a une reprise

pourpre carrée. Cela

ne se distingue pas très clairement. Et je voulais, cela,

par-dessus tout vous le montrer.

*

Et peut-être pour cela par-dessus tout il vaudra que vous vous souveniez de moi.

Yannis RITSOS

ORESTE – (extraits )

(Deux jeunes, moins de 20 ans, se sont arrêtés aux propylées avec une expression comme s’ils essayaient de se rappeler quelque chose, de reconnaître quelque chose, alors que tout leur était incroyablement connu et émouvant, juste en quelque sorte plus petit – beaucoup plus petit – que comme il le pensait dans l’exil, depuis un autre lieu et depuis un autre temps, – beaucoup plus petits les murailles et les énormes pierres et la porte des lions et le palais sous l’ombre de la montagne. Déjà l’été. Il fait nuit. Les véhicules particuliers et les grands autobus d’excursions sont partis. Le site respire au milieu du silence, – une haleine profonde de la bouche des tombeaux antiques et des souvenirs. Un morceau de journal a frémi dans les herbes brûlées, soufflé d’un souffle indéfini. On entend le pas du gardien de nuit et la grande clé qui verrouille la porte intérieure de la tour. Alors, comme s’ils étaient délivrés dans la chaude fraîcheur de la nuit, les grillons ont battu leurs petits tambours. Quelque part, derrière la montagne, rampe un éclair douteux – c’est peut-être la lune. Et au même instant justement s’est faite entendre de l’escalier de pierre, aiguë, dure, discordante, la déploration d’une femme. Les deux jeunes ne se sont pas regardés. Ils se sont liés au mur du bas comme deux grandes ombres. Peu après l’un a essuyé sa sueur de son front avec son mouchoir, a montré vers là-bas de son doigt détendu et il a parlé à l’autre, qui est resté toujours tendrement muet et dévoué comme Pylade) :

 

Écoute, – elle n’a toujours pas cessé, elle ne s’est pas lassée. Insupportable,

dans cette nuit grecque – si chaude, si quiète,

si indépendante de nous et indifférente, nous permettant

ce confort – d’être en son sein, de la regarder de dedans

et de loin en même temps ; de voir la nuit

nue jusqu’aux infimes voix de ses grillons,

jusqu’aux infimes frissons de sa noire peau.

 

Comment pouvoir rester indépendants nous aussi, avec la belle

joie de l’indifférence, de la tolérance, au-delà de tout,

au-dedans de tout, au-dedans de nous – seuls, unis, non liés,

sans comparaisons, compétitions, contrôles, sans

que nous mesure quelque attente ou exigence d’autrui.

Ainsi juste

voir la bride de ta sandale, que ton gros orteil, irréprochable,

me divise vers une place à moi,

vers un endroit secret, à moi, le long des lauriers roses,

et les feuilles argentées de la nuit qui tombent sur ton épaule

et le son de la source passe imperceptible au-dessous de nos ongles.

 

 

Écoute-la, – sa voix la recouvre comme une voûte résonnante

et elle-même est suspendue dans sa voix

comme un battant de cloche, et elle est frappée et frappe la cloche,

alors qu’on n’a ni fête ni funérailles, juste l’immaculée solitude des roches

et dessous l’humble silence de la plaine, soulignant

cette injustifiable véhémence, dont autour d’elle

frémissent comme d’innocents cerfs volants enfantins les étoiles innombrables

avec le labile bruissement de papier de leur longue queue.

 

Éloignons-nous un peu d’ici, que ne nous parvienne pas la voix de la femme ;

arrêtons-nous plus bas ; – pas aux tombeaux des ancêtres ;

pas de libations ce soir. Mes cheveux,

je ne veux pas les couper, – là, dessus,

souvent s’est promenée ta main. Quelle belle nuit –

quelque chose à nous, extrait de nous, et nous l’écoutons

comme une rivière obscure qui chemine vers la mer,

scintillant çà et là sous les branches, à l’étincellement des astres,

dans ce tyrannique été sans pitié,

avec d’indiscernables haltes, momentanées, de fortuits tressaillements ( peut-être

quelqu’un qui jette des pierres à la rivière ) – ce petit soubresaut

et resplendissent en bas les vitres des vignerons. Étrange,

 

une vie entière ils m’ont préparé et je me suis préparé pour cela.

Et maintenant,

devant cette porte, je me sens tout à fait impréparé ; –

les deux lions de marbre – tu les as vus ? – se sont apprivoisés,

eux, qui ont commencé dans notre enfance si intraitables,

sauvages presque, la crinière dressée et le saut téméraire,

se sont assis désormais accommodés aux deux coins supérieurs de la porte

le poil mort, les yeux absents, – ils n’effraient personne,

– avec une expression

de chiens châtiés, et pas même attristés

de chiens fidèles, aveugles, sans rancune,

léchant de temps en temps de leur langue la plante de pied tiède de la nuit.

 

Impréparé, oui ; – je ne le peux pas ; me manque cette correspondance

nécessaire avec le paysage, l’heure, avec les choses

et avec les faits ; – non pas pusillanimité, – impréparé

devant le seuil de l’acte, tout à fait étranger

devant la destination que les autres m’ont fixée. Comment se peut-il

que les autres définissent peu à peu notre destin, qu’ils nous l’imposent

et que nous, nous l’acceptions ? Comment se peut-il de peu de fils

de certains de nos instants qu’on nous tisse

tout entier notre temps, rude et obscur, frissonnant

comme un voile de notre tête à nos pieds, recouvrant

toutes entières notre figure et nos mains, où ils ont déposé

un couteau inconnu – tout à fait inconnu – et qui éclaire

de son dur éclat un paysage, pas à nous, –

cela je le sais : pas à nous. […]

 

Pourtant, derrière tant d’épaisseurs du trouble et de la peur, je devine

s’étendre l’infini silence, – une justice,

un équilibre auto-existants qui nous incluent

dans l’ordre des semences et des astres. Tu as remarqué ? – L’après-midi,

lorsque nous arrivions ici, l’ombre d’un nuage se traînait sur la plaine,

recouvrant les champs de blé, les vignes, les oliveraies,

les chevaux, les oiseaux, les feuilles, – une diaphane esquisse

d’un lointain paysage de l’infini, dessus la terre ici ;

et le paysan qui cheminait au bout de la vallée

c’était comme s’il tenait passée sous son aisselle gauche

toute l’ombre du nuage comme une gigantesque chasuble

majestueuse et pourtant simple comme sa peau de mouton.

 

Ainsi la terre se familiarise avec l’infini, prenant quelque chose

à l’azur et à l’imprécis ; et l’infini encore

quelque chose à la terre, marron et chaud, quelque chose aux feuilles,

quelque chose aux cruches et aux racines, aux yeux

de cette vache résignée (tu t’en souviens ?)

et aux pieds robustes de l’agriculteur qui disparaissaient au fond.

 

Néanmoins cette femme ne veut pas se taire. Écoute-la.

Comment n’entend-elle pas elle-même sa voix ? Comment peut-elle rester

enfermée à suffoquer dans un moment de temps révolu,

de sentiments révolus ? Comment peut-elle, et avec quoi,

renouveler cette passion de vengeance et la voix de la passion

quand tous les échos la démentent, la raillent qui plus est ;

les échos

des portiques, des colonnes, des escaliers, des meubles,

des jarres du jardin, des grottes de Zara, de l’aqueduc,

des écuries des chevaux en bas, des postes des gardes là-haut aux collines,

des rides des statues de femmes dans la cour

et des aimables phallus des coureurs et discoboles de pierre ?

 

Même les vases de fleurs de la maison semblent opposer à ses lamentations

un mouvement de clémence des peu sensibles roses

disposées avec grâce de la main de la mère

là, sur la console ciselée, devant le grand miroir patrimonial,

avec un éclair double, de reflet en reflet, liquide – je l’évoque

de mon enfance – ce qui reste sans ombre –

liquide éclair subtil, neutre – une indécision –

l’intemporel, le sans péché, – quelque chose de doux et d’exquis

comme le duvet aux cous des filles ou aux lèvres des adolescents,

comme l’odeur d’un corps juste lavé dans les draps

frais réchauffés par l’haleine d’une nuit d’été, remplie d’astres. […]

 

Elle[1] conserve sa colère avec l’intensité de sa voix même –

( si elle la perdait aussi que lui resterait-il ?) – je crois qu’elle

craint l’accomplissement

du châtiment, de peur qu’il ne lui reste rien. Jamais de sa vie

elle n’a entendu l’herbe nocturne bruisser secrètement du passage

d’un svelte, invisible animal devant les fenêtres, à l’heure du dîner,

elle n’a jamais vu l’échelle de corde appuyée sans raison

à un mur haut et nu, un jour de repos ; elle n’a pas remarqué

ce « sans raison » ; elle n’a  pas discerné

la houppe d’un maïs grattant la plante de pied d’un tout petit nuage,

ou la forme de la cruche devant le ciel étoilé, ou une faucille

abandonnée négligemment contre la source, un après-midi,

ou l’ombre du métier à tisser dans la chambre close, quand on soufre les vignes

et qu’on entend les voix des paysans en bas dans la plaine

pendant que quelque moineau, tout seul dans le monde entier,

picorant dans la cour moucherons, graines, quelques miettes,

entreprend d’épeler sa liberté. Elle n’a rien vu.

 

Tout à fait aveugle, incarcérée dans sa cécité. Mais comment peut-on

vivre une vie uniquement par son opposition à une autre,

uniquement par la haine envers une autre, et non par l’amour

de sa vie à soi, sans une place à soi ? Et que veulent-ils ?

Que veulent-ils de moi ? « Vengeance. Vengeance », crient-ils.

Qu’ils la réalisent tous seuls, donc, puisque la vengeance les nourrit.

 

Je ne veux plus l’entendre. Je ne le tolère pas. Personne

n’a le droit de dominer mes yeux, ma bouche, mes mains,

ces pieds-là, les miens, qui foulent la terre. Donne-moi ta main.

Allons.

 

Nuits grandes, estivales, absolues, à nous,

Mêlées d’étoiles, d’aisselles en sueur, de verres brisés –

un insecte bourdonne gentiment à l’oreille du silence,

les lézards chauffés devant les pieds des statues juvéniles,

les limaces sur les bancs des jardins ou aussi dans la forge fermée

se promenant sur l’énorme enclume en laissant

sur le fer noir des lignes blanches de sperme et de salive.

 

Abandonnons encore la terre de Mycènes ; – comme par ici le sol sent

la rouille de bronze et le sang noir. L’Attique plus aérienne.

N’est-ce pas ? Je sens

que maintenant, à cette heure précise, c’est l’heure

de ma définitive démission. Je ne veux pas

être leur problème, leur employé, leur instrument, ni leur chef. […]

 

Que silencieusement changent les époques. Il fait infiniment nuit.

Une chaise de paille demeure seule, oubliée sous les arbres,

au milieu de la fine humidité et des haleines que dégage la terre.

Ce n’est pas tristesse ; ni attente presque ; rien.

Un immobile mouvement s’étend à hier et à demain.

La tortue est une pierre dans les herbes ; sous peu elle frémit –

imprévu paisible, complicité caché, bonheur.

 

Une petite marque de vide reste au sein de ton sourire ; – est-ce

de ce que je te dis, ou ce qu’il s’agit que je dise et ne sais pas encore,

ce qu’encore je n’ai pas trouvé dans le rythme du discours qui marche

avant ma pensée – très en avant, – et qui me révèle

mon rythme même et mon moi. Comme alors sur la piste

où arrivaient tout en sueur les coureurs, et où j’ai remarqué quelqu’un

qui avait lié autour de sa cheville un morceau de ficelle,

complètement sans raison et par hasard. Et c’était cela justement. Rien d’autre. […]

 

Grande tranquillité, irréalisable ; – je pense à des milliers de chevaux tout noirs

qui grimpent obscurément vers le Treton , alors que de l’autre côté

dévale une rivière d’or vers la plaine

avec les sources mortes, les casernes désertées et les étables

où la paille fume d’une chaleur ancienne d’animaux perdus,

et les chiens, la queue basse, se perdent

comme des traces noires sur le fond argent de la nuit.

 

Enfin, elle a cessé ; – silence ; – une délivrance. C’est beau.

Regarde les ombres des fuyants insectes sur le mur

ils laissent une gouttelette d’humidité ou une petite sonnette

qui tinte un peu plus tard. Plus loin, un éclair –

un soupçon prolongé, pourpre – la lune,

petite, incendie isolé derrière les arbres, les cheminées des maisons et les girouettes,

brûlant les grandes épines et les journaux d’hier,

laissant cet acquiescement – glorieux presque –

à la non attente, au non espoir, à la vacuité avérée,

jusqu’au-delà à l’intrépide solitude, jusqu’à l’extrémité de la route,

avec le fantomatique, violet passage d’un chat.

 

Lorsque sort la lune, les maisons s’abaissent dans la plaine en bas,

les maïs crissent du givre ou de la loi de l’accroissement,

les arbres chaulés brillent à leur base comme des colonnes fauchées

dans une guerre insonore, tandis que les enseignes des boutiques

sont pendues comme des oracles vérifiés au-dessus des portes fermées.

 

Les paysans se seraient endormis avec leurs grands bras sur leur ventre

et les oiseaux avec leurs petits bras légèrement agrippés par

les branches dans leur sommeil

comme s’ils n’essayaient pas de se tenir, comme si la tentative n’était rien,

comme s’il n’arrivait rien, comme s’il était exclu qu’il arrive quoi que ce soit –

tout légèrement, comme si le ciel avait pénétré dans leurs ailes,

comme quelqu’un qui traverse le long corridor étroit une lampe à la main

et toutes les fenêtres sont ouvertes et dehors en plein air on entend

les bêtes ruminer quiètement comme au sein de l’éternité.

 

Il me plaît ce silence tout frais. Quelque part par ici, sous un porche,

une jeune femme peignera ses longs cheveux

et à côté d’elle respireront ses dessous étendus au clair de lune.

Tout fluide, glissant, heureux. Grands brocs dans les bassines

je crois qu’ils versent de l’eau sur les nuques et les poitrines des filles,

ils glissent, les savons petits, parfumés, sur les dalles,

les bulles traversent les bruits des eaux et des rires,

une femme a glissé et est tombée

elle a glissé la lune, de la lucarne,

tout glisse par le savon – on ne peut pas les tenir

ni ne peut être tenu – cette glissade

c’est le rythme répété de la vie. Les femmes rient

ébranlant de blanches vaporeuses tourelles savonneuses

sur la toison de leur pubis. Est-ce ainsi le bonheur ? […]

 

Un mot amoureux reste toujours enfermé dans notre bouche non proféré,

comme un caillou dans notre sandale ou un clou ; ça t’ennuie

de t’arrêter, de l’ôter, de défaire tes lacets,

de traîner – le rythme secret de la marche te domine,

davantage que la gêne du caillou, davantage

que l’insistant rappel de ta fatigue,

de ta tergiversation ; et il y a encore

certaine petite, épineuse exultation et évocation

que ce caillou tu le tiens d’un rivage chéri,

d’une heureuse promenade aux belles réflexions, aux liquides images,

quand on entendait du bistrot du bord de mer les discussions des marchands de tabac

mêlées au chant des marins et au chant de la mer

lointain, lointain, perdu, prochain, étranger, à nous.

 

Elle s’est tue la malheureuse. Dans son silence, comme si j’entendais

sa justification, –

tellement sans défense au fond de sa fureur, victime de tant d’injustice,

avec ses cheveux aigres tombant sur ses épaules comme des herbes de tombeaux,

emmurée dans son étroite justice. Peut-être s’est-elle endormie,

peut-être aussi rêve-t-elle d’une contrée innocente aux animaux bons,

aux maisons chaulées, aux bonnes odeurs de pain chaud et de roses.

 

Et à présent je me souviens – je ne sais pas pourquoi – de cette vache

que nous avions vue, un soir, dans une plaine d’Attique – tu te souviens ?

elle se tenait, juste dételée de la charrue, et regardait là-bas,

haletant, avec deux petites vapeurs sortant de ses naseaux,

dans le crépuscule pourpre, violet, or, muette, blessée

aux flancs et à l’échine, bastonnée au front,

peut-être connaissant le refus et la soumission,

l’intransigeance et l’hostilité au sein de l’accord.

 

Entre ses deux cornes elle tenait

le plus lourd morceau du ciel comme une couronne. Peu après

elle a baissé le front et a bu de l’eau à un ruisselet

léchant, de sa langue blessée, cette autre

langue fraîche de son image hydrique, comme si elle léchait

large, quiète, maternelle, incontournable,

de l’extérieur sa blessure intérieure, comme si elle léchait

la silencieuse, vaste, ronde blessure du monde ; – peut-être aussi

se désaltérait-elle –

peut-être n’y a-t-il que notre sang à nous qui nous désaltère – qui sait ?

 

Ensuite  elle a levé de l’eau sa tête, ne touchant à rien,

intouchable elle-même et paisible comme un saint,

et juste entre ses pieds, comme enracinés dans la rivière,

restait et se transformait une petite mare du sang de ses lèvres,

une mare rouge, de la forme d’une carte

qui peu à peu s’élargissait et se diluait ; elle s’effaçait

comme si son sang passait loin, libéré, indolore,

dans une invisible veine du monde ; et c’était quiétude

cela aussi justement ; comme si elle avait appris

que notre sang ne se perd pas, que rien ne se perd,

rien, rien ne se perd au sein de ce vaste rien

inconsolable et implacable, incomparable,

tellement doux, tellement consolable, tellement rien.

 

Ce rien c’est notre familière immensité. Vain, donc

cet essoufflement, la hâte, la gloire. Une vache comme celle-ci,

je la traîne avec moi, dans mon ombre – non pas liée ;

d’elle-même elle me suit – elle est mon ombre sur la route

quand il y a de la lune ; elle est mon ombre

au-dessus d’une porte fermée ; et, toujours, tu le sais :

l’ombre est tendre, sans corps ; et les ombres des deux cornes

peut-être sont-elles deux petites ailes pointues et peut-être voles-tu

et peux-tu traverser autrement la porte tout à fait close.

 

Et à présent je me souviens (même si ça n’a pas d’importance) des yeux

de la vache – obscurs, aveugles, tout immenses, courbes,

comme deux tertres de ténèbres ou de verre noir ; au-dessus

se reflétaient imperceptiblement quelque clocher et les corneilles

qui étaient posées sur la croix ; et alors quelqu’un cria

et s’enfuirent les oiseaux des yeux de la vache. Je crois que la vache

était le symbole de quelque culte antique. Loin de moi

de telles idées et de telles abstractions. Une vache commune

pour le lait des campagnards et pour la charrue, avec toute la sagesse

du travail, de la résignation, de l’utilité. Et pourtant,

 

au dernier instant, un peu avant le retour des bêtes au village – tu te souviens ? –

elle a lâché un déchirant mugissement vers l’horizon,

tant que tout autour se sont éparpillés les branches, les hirondelles, les moineaux,

les chevaux, les chèvres et les paysans,

la laissant toute seule au milieu d’un cercle tout nu,

d’où montait sans cesse plus haut dans l’espace

la volute des constellations, jusqu’à ce que la vache ait fait l’ascension ; non, non,

je crois que mon œil l’a distinguée au milieu du troupeau

à grimper le sentier broussailleux, silencieuse, obéissante,

vers le village, à l’heure s’allumaient les lampes dans les cours, derrière les arbres.

 

Regarde, le jour se lève. Voilà, le premier coq chante sur la clôture.

Le jardinier s’est levé ; il va fixer quelque arbuste dans le jardin.

Familière rumeur

des instruments du travail – scies, pioches –

et la fontaine de la cour ; quelqu’un se lave ; la terre sent bon ;

l’eau bout dans les briki[2] ; les affables colonnes de la fumée au-dessus des toits ;

une chaude senteur de sauge. Nous avons donc survécu aussi à cette nuit. […]

 

Allons maintenant –

non pour mon père, non pour ma sœur (il faudrait

peut-être lui et elle qu’ils s’en aillent un jour), non

pour la vengeance, non pour la haine – pas du tout de haine –

ni pour le châtiment (qui châtiera qui ?)

mais pour l’accomplissement d’un temps défini, pour que reste libre le temps,

peut-être pour quelque victoire sans profit sur notre première et notre dernière peur,

peut-être pour quelque « oui », qui brille indéfini et indiscutable au-delà de toi et de moi,

pour que respire (s’il se peut) ce pays-ci. Regarde que c’est beau que le jour vienne.

 

Ils ont un peu d’humidité les matins en Argolide. L’urne

glacée presque, avec quelques gouttes de rosée

comme si l’arrosait, comme ils disent, l’aurore aux doigts de rose de ses larmes,

la tenant entre ses genoux. L’heure fixée

est arrivée. Pourquoi souris-tu ? Tu acquiesces ?

C’était ce que tu savais même sans l’avoir dit ?

Cette fin juste – oui ? – après le combat plus juste ?

 

Laisse, une dernière fois, que j’embrasse ton sourire

tant que j’ai encore des lèvres. Allons maintenant. Je reconnais mon destin. Allons.

 

 

(Ils ont avancé vers la porte. Les gardes se sont écartés comme s’ils les attendaient. Le vieux portier a ouvert la grande porte,  tenant toujours humblement baissée la tête comme s’il les saluait. Peu après s’est fait entendre le lourd hurlement d’un homme, et ensuite un cri de femme interloqué, douloureux. Grand calme de nouveau. Seulement, dans la plaine en bas, les coups de fusils espacés des chasseurs et les pépiements sans rythme d’invisibles moineaux, pinsons, alouettes, guêpiers, merles. Les hirondelles tournent et reviennent avec insistance sur l’angle nord du palais. Les gardes ont ôté placides leurs képis et ont essuyé le tour intérieur en cuir avec leur manche. Alors, en plein milieu de la porte des lions, s’est arrêtée une grande vache, regardant bien en face le ciel du matin, avec ses gigantesques yeux tout noirs immobiles.)

 

Yannis Ritsos, Ορέστης, 19621966

 


[1] La femme qui crie (Electre)

[2] Casseroles spéciale pour faire le café grec.

Les Vaincus

Tu as toujours repoussé au dernier jour de t’en aller

Nous avions nous deux profond en nous la panique de nous quitter

 

Nous regrettions tellement d’avoir offert nos vacillantes illusions au rêve

Pourtant qui a compté les blancs étés qui blessèrent nos années

Qui n’a pas pensé que nous n’avions pas encore acquitté toute entière notre dette

Et nous découvrons en ce moment critique de notre jeunesse des serments prisonniers,

des sentiments plus riches de l’échauffement de la chair

Tu sais qu’à présent nous avons oublié les enfants insouciants qui dilapidaient leur rire

Tu sais qu’un jour viendra où nous porterons

incommensurablement tout nu notre nous-même

Tenant compagnie à nos ponctuels doutes, nous avons veillé d’interminables nuits

sans à nos côtés quiconque pour écouter l’angoisse de notre voix

Nous avons aimé d’un orage nouveau, et pourtant pourquoi

repoussons-nous toujours l’échéance mature ?

Et nous restons deux vaincus aux vains comportements peu-croyants.

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές, 1945

Conte de l’Eau immortelle

Au temps où le Roi Alexandre dominait le monde, il fit venir les Anciens et demanda :

– Comment pourrais-je vivre très longtemps, et en restant toujours jeune ? J’ai encore tellement à faire dans ce monde d’En-Haut !

– Il existe un moyen, mais il est terriblement difficile à se procurer, lui répondirent ceux-ci.

– Et quel est-il, ce moyen ? Je veux me le procurer !

– Il faut aller, rapporter et boire l’Eau Immortelle.

– Et où puis-je la trouver, cette Eau Immortelle, et la boire ?

– À l’extrémité du monde, au-delà des Deux Montagnes, qui sans cesse s’ouvrent et se ferment, si vite que l’aigle le plus rapide n’a pas le temps de passer. Bien des fils de roi parmi les plus braves ont essayé de passer et de parvenir jusqu’à cette Eau Immortelle. Aucun n’a réussi. Les Deux Montagnes ont eu leur peau. Leur vie, qu’ils voulaient éternelle, ils l’ont perdue pour toujours. Mais, notre roi pour longtemps, même si tu parviens à les passer, ces terribles Deux Montagnes, il y a encore un autre danger qui t’attend. Devant toi, tu trouveras le Grand Dragon, gardien de la source de l’Eau Immortelle. Il a cent yeux tout autour de la tête, et la nuit, le jour, jamais il ne s’endort. Quand il ferme cinquante de ses yeux, les cinquante autres restent ouverts et montent la garde. Il te faut le tuer pour t’emparer de l’Eau Immortelle. Jusqu’à présent, nul n’y a réussi…

Ayant entendu cela, Alexandre donna l’ordre qu’on selle son cheval bien-aimé, Bucéphale, de tous le meilleur et le plus véloce, plus véloce encore que l’aigle ou même que l’éclair. Il prit son épée de quatre empans, sa lance de trois brasses.

Et puis en avant, par monts et par vaux, et il arrive enfin à l’extrémité du monde, là où pas deux ne marchent, pas trois ne causent, aux Deux Montagnes, là où lui ont dit les Anciens.

Il se tient là, Alexandre, à les regarder qui sans arrêt, comme si elles mâchaient, s’ouvrent et se ferment, et si vite, que pas même un faucon ne peut passer sans qu’elles le saisissent.

Mais Alexandre, le valeureux, n’a pas peur. Il éperonne son Bucéphale, et comme l’éclair ils sont passés, sans que les Deux Montagnes aient leur peau – et ils sont sortis vivants. Il y a juste trois poils de la queue du cheval qui ont été attrapés…

Le vaillant roi fixe l’effroyable dragon aux cent yeux, la moitié avec les paupières closes. Il tire son épée de quatre empans, s’élance et le tue : avant que le dragon ait même compris de quoi il retourne, il est tombé mort sur place.

Et c’est ainsi qu’Alexandre parvint à la source de l’Eau Immortelle…

Il remplit sa gourde en or, abreuva son cheval, et ce brave prit un autre chemin : la route du retour. En sens inverse, les Deux Montagnes étaient ouvertes – et désormais pour toujours immobiles.

Quand il arriva à son palais, Alexandre oublia de dire à sa sœur ce qu’il y avait dans la gourde en or. Et voici qu’un jour, la sœur prend la gourde, pour la nettoyer et la faire briller – et elle verse l’Eau Immortelle dans le jardin… Cette Eau arrosa un oignon sauvage qui, depuis lors, ne s’est jamais fané.

Quand la princesse apprit quel dommage et quel mal elle avait causés, elle fut au désespoir et demeura inconsolable.

– Mon Dieu ! dit-elle, comment penser qu’un jour mon frère tant aimé mourra et que ce sera moi la coupable ? Lorsqu’Alexandre mourra, je veux pouvoir le ramener à la lumière du Monde d’En-Haut.

Et depuis lors, la sœur du roi devint poisson du nombril jusqu’aux pieds. Femme poisson, elle sauta dans la mer et c’est là qu’elle a vécu jusqu’à aujourd’hui. C’est la Gorgone. À la pleine lune, des navires de l’Est, des bateaux de l’Ouest, nous marins, nous pêcheurs, nous la voyons et nous l’entendons ! La princesse Gorgone sans cesse sillonne toutes les mers salées. Et quand elle rencontre un bateau, elle va auprès, et lui demande de sa douce voix, comme si elle chantait :

Toi avec les blanches voiles, maritime voyageur,

Salut à toi – oh, dis-moi s’il vit, mon frère :

Il vit, le roi Alexandre ?

Malheur au capitaine, au maître d’équipage, aux marins, si quelqu’un dit qu’est mort le roi Alexandre.

Alors la Gorgone, dans sa grande douleur et sa féroce fureur, bouleverse les eaux, soulève les vagues jusqu’aux nuages, souffle comme le vent de Thrace, déchiquète les voiles, casse les rames. La mer se remplit de vaillants gars, et par la terrible tempête sombre et se perd le vaisseau…

Mais si le capitaine sait ce qu’il faut dire pour que tous soient sains et saufs, il répond à la belle Gorgone :

Il vit, le roi Alexandre, il vit et il règne,

et il domine le monde !

Alors, la belle Gorgone se réjouit, elle dénoue sa chevelure, étend ses bras comme une étreinte et protège le bateau, elle fait une mer d’huile et des vagues comme d’innombrables sourires. Le capitaine et les marins entendent alors la Gorgone chanter pendant qu’elle s’en va :

Il vit, le roi Alexandre, il vit, mon frère,

Il vit et il règne, et il domine le monde !


Version de l’anthologie τα παραδοσιακά μας, για τα παιδιά μας, Θ Δ Ευθυμίου

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Combien s’enfuit tôt la lumière

On peut entendre ICI Katerina Gogou interpréter ce poème.


Combien s’enfuit tôt la lumière de notre vie mon frère…

À travers nos paupières allergiques

lentement la vie appuie des ongles

au cas où on la remarque

elle s’éloigne se perd… regarde elle est devenue un point, tourne le coin…

Obscuritéé !!

Je regarde des négatifs de photos et ce sont paraît-il des gens

lueurs rouges leurs yeux de loups piégés

ongles d’emprunt – comment les a-t-on ravalés ainsi – mâchoires étrangères

des sangsues se collent à notre larynx nous tirent les boutons

au cas où elles s’en tireraient un petit peu encore.

Ce sont ceux du train – je me souviens bien d’eux –

qui quand on a organisé notre premier rêve, faire une excursion,

nous ont jetés sur les rails raidis

comme des sacs vides, à un passage non gardé

comme charge excédentaire.

Nous, tous ceux qui « ont vécu » écrit entre guillemets

des milliers d’armes qui se centrent sur nous

depuis la terrasse de l’O.T.E.[1]

froid froid et hélas avec nos minces maillots de cotonnades

on fait comme si on avait un manteau

et – tu as vu – nous tous nous l’avons –

un nerf grenat sous notre œil bat encore.

Combien chère, mon frère, est la vie

Combien ont diminué les espèces. Hé, courage.

Certaines fois – mais je ne renonce pas –

les antidépresseurs déboulent

et la balance penche

il n’y a rien d’autre devant

je me courbe alors et je prends dans mes dents

mon cerveau ensanglanté et je vais tout derrière

je retourne derrière pour me sauver

et ensuite je ne trouve pas la route

parce que là aussi il y a de la merde – comme si je le savais pas –

partout des ferrailles brisées et des éclats d’obus

j’ai peur, je perds la tête pour moins que rien et je n’ai où aller

juste la porte du SUPERMARCHÉ est ouverte

et je me fourre dedans

je regarde comme un rapace où vont l’argent

et « la valeur d’usage »

eux appellent ça Delirium Tremens, MOI JE VEUX VOLER.

Je mets alors toutes les chaînes stéréo à jouer ensemble

chaque marque un autre air

et les enceintes à plein pour leur casser les oreilles

et ensuite avec des bons petits ciseaux Singer

je leur coupe la bouche tout autour, je l’étire

je colle là-dessus mon âme, baiser de la mort

et dedans, je leur vide les psychotropes

leurs pharmacies avec leurs pharmaciens.

Mort à Byzance, les dynasties dégagez

le diaphragme de mon amie les pacifiques interventions

les Kodak et G. Stavrou séduisants et vendus

qu’ils aillent crever.

Mort aux Immortels.

Des drapeaux noirs et rouge la lumière s’ouvre

– S’OUVRIRONT – la route la bouche

les yeux le cœur et l’esprit.

Ainsi nous ferons tomber la porte.

Et la caméra avec le vieux film. Non. Pas de suite pour les gens

noirs négatifs, et nous SOLEILS BRÛLÉS.

Katerina Gogou


[1] L’immeuble des télécommunications à Athènes. Sur son toit terrasse, pendant le soulèvement de la jeunesse contre la Junte des Colonels (1967 – 1974), avaient été placés des tireurs d’élite qui visaient les manifestants.

Minuit passé

Minuit passé sur ma vie toute entière

 

Comme en une Galaxie rabaissée ma tête pesante

Dorment les hommes avec le visage argenté ; saints

Qui se vidèrent des passions et que toujours la brise pousse loin

Sur le cap du grand Cygne. Qui fut heureux, qui non

Et ensuite ?

De même nous terminons tous, au terme restent

Une salive amère et sur ta figure hirsute

Gravés des caractères grecs qui l’un contre l’autre pour s’ajuster

Se combattent jusqu’au

Mot de ta vie : un « si »…

 

Minuit passé sur ma vie toute entière

 

Passent les véhicules des Pompiers, pour lequel des incendies,

Personne ne sait. Une pièce de quatre sur cinq, la fumée

L’a ensevelie. Dépassent juste

La feuille de papier  et ma machine à écrire. Les touches

Dieu les frappe et innombrables  sont les souffrances jusqu’au plafond.

Le jour va se lever

à un instant se font voir les rivages avec verticales

Au-dessus les montagnes obscures et mauves. La vérité sera semble-t-il que

Je vis pour quand je n’existerai pas

 

Minuit passé sur ma vie toute entière

 

Dorment les hommes sur un de leurs côtés, l’autre

Ouvert regarde où montent les vagues

Vagues la vie et que soit tendue ta main

Comme celle du mort à l’instant où lui est prise la première vérité.

 

Elytis, Τα ελεγεία της Οξώπετρας, 1991

 

La Fin de Dodone, II

Lorsque les dieux furent démolis, personne ne savait vers où se tourner.

Les malades restaient sur leurs lits avec les yeux clos.

Dans leurs chaussures pourrissaient leurs grosses chaussettes, et deux fleurs dans le verre.

Les malins s’adaptèrent rapidement. À nouveau ils se mirent sur leur trente et un,

ils sillonnent le marché, discutent, négocient. Ils endossèrent

la défense de l’envahisseur. Ils changèrent le nom des rues

et des temples – remplacements hâtifs. Zeus et Dionè

cédèrent leur place à Jésus et à la Vierge. Théodose

acheva le tout – quels autels et quels sanctuaires, même ce grand arbre-là

tout entier décoré de ces tant d’ex-voto.

                                        Et cependant encore

quelques uns (et les meilleurs) ne se sont pas assagis. À nouveau ils attendent

d’autres dieux et hommes meilleurs ; ils s’indignent, protestent,

rêvent, espèrent. Nous, les très peu (qui, tant que ce soit, pensons quelque chose)

nous avons renoncé à de telles grandeurs, et à leur idée même.

Nous creusons notre petit champ ; parfois nous regardons les nuages,

placides, presque assurés. Un jour nous avons trouvé dans un fossé

jetée cette statuette, qui frappait de sa baguette les objets de métal

en donnant des sons divinatoires. Un moment elle nous a émus. Nous avons eu envie

de la conserver quelque part. Pour faire quoi ? On se mettrait à garder des reliques ?

Et si on nous la trouvait ? On l’a laissée là-dedans. On a même jeté deux poignées de terre.

Le chien se dépêchait. Les arbres sentaient. Déjà tombaient de grosses gouttes.

Leros, 7. X. 68

Yannis Ritsos, Επαναλήψεις Β’, 1968

La Mignonne et Charon (Chypre)

Cette chanson traditionnelle chypriote est à écouter ici. Sur le même thème,  on peut lire ici le texte d’une chanson populaire grecque très ancienne. Charon, après l’Antiquité, a cessé d’être le batelier des Enfers : il est la Mort elle-même, un cavalier noir, qui fait des razzias, et vit sous terre avec un sérail. La « Mignonne » est l’héroïne de plusieurs complaintes, dont La Mignonne dans l’Hadès, où une jeune morte cherche à s’évader du « monde d’en-bas ».


Du couchant à l’orient et du Nord jusqu’au Sud,

du bout de l’univers, j’invite tout le monde.

Donnez-moi quelque audience pour que je vous raconte,

et tous, petits et grands, je vais vous faire pleurer.

*

Une mignonne, une belle, au jardin s’en allait

pour ramasser des roses et en faire brassées.

Charon la rencontra en chemin et lui dit :

– Mes vœux à toi, mignonne, et fille renommée.

– Bienvenue à Charon, le noir cavalier.

S’il s’est trouvé sur ma route, ce n’est pas un bon signe.

*

– Tire, mignonne fille, ma jument pour filer

dans la fosse, tire, et fais-la boire avant la nuit.

– Elle ne m’apprit pas, ma mère, à guider une bête ;

c’est ma dot, nuit et jour, que j’ai à broder.

– Brode-moi un foulard dont je couvre mon sein

et quelle que soit ta peine, moi je te la paierai.

– Point n’ai le temps, Charon, de broder de foulard :

ma mère est à m’attendre et j’ai à revenir.

*

Il lui donne une gifle : sa tête lui fait mal.

Au milieu des pleurs de sa fille, sa mère lui dit :

– Brode-lui, fille, brode un tricot pour le calmer ;

mets-lui la Mer noire avec le port aux bateaux.

Brode la terre et les arbres, le ciel, les astres ;

les plaines et les rivières, les monts et les forêts.

*

Après quoi Charon l’amène à sa mère à lui.

Il lui dit : Mère bonne, ma mère renommée,

dresse la table du dîner, le lit du coucher

de la mignonne que j’amène, qui ne me veut pas.

*

– Mon fils, ne prends pas les belles, ni les jeunes, mon fils,

ne prends pas les bébés, tu empoisonnes leurs mères.

– Ne pas prendre les belles, avoir pitié des jeunes,

ne pas prendre les bébés, Charon n’en a cure.

Vent de Novembre

Maintenant pourtant le soir est là. Fermons la porte et baissons

les rideaux

car est venu le temps des bilans. Qu’avons-nous fait de notre vie ?

Qui sommes-nous ? Pourquoi toi et pas moi ?

Ça fait longtemps que n’a frappé personne à notre porte et le facteur

ne s’est pas montré depuis des siècles. Ah, que de lettres, que de poèmes

a emporté le vent de Novembre. Et si j’ai perdu ma vie

je l’ai perdue pour des choses insignifiantes : un mot ou une clé, un

hier ou un demain

pourtant mes nuits ont toujours un parfum de violettes

parce que je me souviens. Que d’amis ont disparu sans laisser d’adresse,

que de paroles sans correspondance

et la musique je pense est la tristesse de ceux qui n’ont pas eu le temps

d’aimer.

Jusqu’à ce qu’à la fin ne demeure qu’un souvenir brouillé du passé (quand avons-nous vécu ?)

Et chaque fois que vient le printemps je pleure parce que sous peu nous partirons et

personne ne se souviendra de nous.

Tassos Leivaditis

Un Homme

Homme étrange, en vérité, au regard inversé,

au pas inversé. Au-dedans de son corps (nous le savions de façon sûre)

il avait recueilli, pas du tout des images, pas du tout des copies – non, les choses elles-mêmes,

ces belles montagnes plantées de pins, la colline aux trois colonnes,

l’oliveraie sous la colline, le cheval rouge, les marches

creusées dans le roc qui montent à la maison qui fume, avec

les deux verres sur le plateau d’argent. Quand ils l’enferment, lui il monte

sur ces montagnes plantées de pins (dans son corps), il s’assied sur la pierre,

il regarde la mer, en caressant une large feuille de platane sur ses genoux

comme s’il lissait une lettre chiffonnée par la colère ou le chagrin.

Yannis Ritsos, Χειρονομίες, 1970