Je m’éveillai avec la pluie

Peintre, dessinateur, poète, Christos MAKRIDIS – Χρήστος Μαρκίδης – vient d’être trouvé mort à son domicile d’Exarcheia. Il venait de poster sur les réseaux sociaux ce passage de Nikos Karouzos : 

« La naissance est un piège. Un piège totalement énigmatique, car lorsqu’un être humain sort du corps de sa mère, cette image crée une impression de libération. Pourtant, lorsqu’il sort du corps de sa mère, l’enfant entre dans le piège. Dans le terrible piège de l’existence. » 


Je me suis éveillé avec la pluie  

je tenais peut-être dans mes mains  

une grande énigme grise immobile  

tout comme le ciel que je discernai  

en ouvrant d’un coup les contrevents. 

Pendant deux fois vingt-quatre heures, Dieu  

condescendit à conspirer à ce 

signe – le grand – des quarante jours. 

* 

Mais les apparences, comme c’est accoutumé, sont trompeuses  

avant que le poème soit nourri  

le soleil s’est levé, blême, la nature n’est pas d’accord. 

* 

La volonté est à distance d’années-lumière de l’évènement. 

* 

Christos Makridis 

« Ils nous tuent à petites doses… »

Athènes, 8 – 7 – 1940 

Dans l’intervalle, ils nous tuent à petites doses, très régulièrement, très silencieusement, très sagement. 

Chaque jour nous revenons chez nous pour enterrer un mort : une pensée, un sentiment. 

Sous peu nous n’aurons rien d’autre à faire que de chercher comment nous procurer notre pitance, comme les chiens et comme les chats, avec la seule différence, pour le pire, que nous trimbalerons avec nous les résidus des personnes que nous étions. 

* 

Giorgos Séféris, Μέρες 

Solstice d’Été – 7  

 

 

Le peuplier au petit verger  

son haleine dénombre tes heures  

jour et nuit ;  

clepsydre que le ciel emplit. 

Par la force de la lune ses feuilles  

traînent des pas noirs sur le mur blanc. 

À l’orée il y en a peu, des pins  

ensuite marbres et illuminations  

et gens comme sont conçus les gens. 

Pourtant le merle pépie  

alors qu’il s’en vient boire  

et on entend parfois la voix de la tourterelle. 

* 

Au petit verger de dix enjambées  

on peut voir la lumière du soleil  

tomber sur deux œillets rouges  

sur un olivier et un peu de chèvrefeuille. 

Accepte qui tu es. 

                           Le poème 

ne l’engloutis pas sous les profonds platanes  

nourris-le de la terre et du roc que tu as. 

Le surplus –  

creuse au même endroit pour le trouver. 

* 

Giorgos Séféris 

Bye bye, Love

C’est le 10 juillet 2026 qu’Alexis Stamatis a mis en ligne ce poème sur la mort. Il est mort lui-même dix jours après. 


Et j’ai vu autour de lui  

les vivants élever la parole  

articuler des mots oxydés (que disent même les bons poèmes)  

les appuyer sur lui,  

pierres qui tentent de le retenir. 

* 

Mais le corps, mes amours,  

ne tient pas. 

* 

Il est déjà passé  

dans cette mesure invisible  

où rien ne résiste. 

* 

Alors j’ai compris  

que la mort n’a pas de taille,  

* 

c’est nous qui lui donnons dimension.  

Nous la narrons,  

la bêtifions, la trollons  

pour supporter l’instant  

qui ne se décrit pas. 

* 

Car là  

là où le souffle ne revient pas  

il n’y a pas de fait.  

Il y a un arrêt  

qui ne se reconnaît pas lui-même comme arrêt.  

Laissez faire, pas de philosophies s’il vous plaît. 

* 

Et tout ce remue-ménage  

Oyez, oyez,  

c’est la résistance de la vie  

au ne-pas-être-dit. 

* 

Comme si nous disions :  

“il a existé”  

“ça s’est passé”  

“c’est fini” 

* 

Alors que rien de cela  

n’est certain 

* 

Juste un “twist”  

Pas de Chuck Berry 

* 

Et s’il y a cette Dame de Pique  

qui apparaît depuis Ormuz de la mort  

que dirons-nous du destin  

à 1% de probabilités.  

Nous sommes dedans. 

* 

La rive de l’Achéron est  

criblée  

de milliers de flèches autochtones  

et pourtant l’ordinateur est sur “mute” 

* 

Parce que la mort  

ne fait pas de bruit. 

* 

Elle est propre  

comme cet instant  

où la vague cesse de se nommer vague  

et redevient mer  

sans même en faire un problème. 

* 

Nous, nous insistons sur le grand et le splendide. 

Nous insistons sur l’oreiller de velours avec l’aiguille pointue. 

Nous insistons sur la réception avec les influencers de la terreur. 

* 

Mais si tu pénètres 

Dans ce frisson profond  

qui ne cherche pas de récompense 

* 

Tu te sentiras vraiment baisé 

* 

De ce que rien ne se perd comme nous l’avons redouté  

de ce que rien ne finit comme nous l’avons imaginé  

de ce que la mort est la levée de l’exigence  

que continuent de même la faim, la bouffonnerie 

* 

Alors 

* 

la question demeure  

mais elle ne brûle plus : 

* 

Ça vaut la peine, tout ce remue-ménage ? 

* 

Alexis Stamatis 

Et Impossible

Ne pense pas 

Ne pense rien 

Regarde juste ta main – coupée du poignet   

Qui écrit 

Une fille seule dans une prairie – cueille des fleurs, les cheveux défaits 

Elle a nom Lilith et elle chante 

* 

Quand tu désires fort quelque chose peu t’importe si c’est vrai 

Nous mourions l’un la vie de l’autre 

Nous vivions l’un la mort de l’autre 

Heureux dans l’usure du temps 

Il me l’avait dit : 

“ Il y a un cygne piégé dans le puits 

Je tends l’oreille 

Ses paroles, des veines tendues qui cassent 

Dans le sang s’ouvre place pour du sang encore plus 

Il n’y a pas – dit-il – de méthode au dehors de toi-même 

En des formes précises et peu nombreuses. 

Que rien ne te ravisse que des représentations générales et reconnaissables 

Des paysages qui s’écoulent et qui s’ouvrent 

Le culte de la Nature est son existence même 

Le permanent Présent et indubitable.” 

* 

Le pleur qui commença le monde 

Il ne suffit pas de le clore. 

La texture du tissu 

Est plus importante que le piège lui-même. 

Dans et hors du jeu, qui peut 

Se sauve un moment 

Les meilleurs sont piégés les premiers 

Et disparaissent 

Les autres nichent dedans au creux du cocon de tissu 

Ils apprennent là où le monde se joue, 

Sur la froide surface des renfoncements. 

Et toi 

Tous les livres finissent au bord de tes lèvres 

Et recommencent lorsque finit le baiser. 

Pourtant tu ne me suffis pas je veux te toucher 

Et impossible. 

* 

La chimie de la nuit a rendu les paroles 

Au narrateur 

La fille a disparu et seul il est resté, 

À la fois narrateur et héros 

Qui ne peut qu’agir et non souffrir 

* 

Je passe commande de mots au patrimoine du corps 

Pour nommer – gommer – retrouver les choses 

Sans filtres et sans nœuds. 

Je construis une forme et puis elle me construit 

Elle respire en moi pendant que je la pense 

Et aussitôt je sais que mon esprit n’est rien qu’un accident 

Un faux accord 

“Nous sommes des passants” dit l’aveugle au roi fou 

Et lui de répondre : 

“À quelle distance est la fin si tu ne vois pas 

Le centre du vide, cette pupille sanglante qui suinte 

Autant que tu apprends – le vide s’éclaircit et s’ouvre 

La vie, une toute petite porte 

Et derrière une épine cramoisie avec dessus un insecte argenté. 

Je vis en un deuil éternel 

Et impossible” 

* 

Il se leva 

Il alla vers la fenêtre 

Dehors, il pleuvait 

* 

Quelqu’un ce soir est entré dans mon âme 

C’était un fondeur de démons 

Avec de mélancoliques yeux, des yeux geignards 

Il avait peur de la mer 

Il était malin et naïf – il avait hâte 

C’est une délicate affaire 

Que celle du temps. 

Combien lourde est l’angoisse depuis le début du monde 

Des tonnes et des tonnes avec des bulles qui éclatent. 

J’abandonne – chair une, inutile – 

Quelqu’un, quelque part, m’entend 

Pour ce 

Oui, pour ce 

Qu’il n’existe pas 

J’abandonne 

* 

Des morts nombreux – les cadavres sur la patinoire – 

Leurs âmes laissent des fêlures sur la glace 

Et au-dessus se reflètent les patins tortionnaires. 

Pourtant cet art tu le connais, 

Narrateur et héros et qui écris, 

Tu le sais que c’est quand nous ne sommes pas au monde. 

* 

Alexis Stamatis

Photo de Famille avec village

Alexis Stamatis est mort hier, 20 juillet 2026. Trois jours avant, il avait publié sur les réseaux sociaux ce poème. 


Chaque dimanche  

nous descendions le chien à la rivière. 

Le chien s’appelait Lakis. 

Ou Spyros. 

* 

Ou comme s’appelaient alors les gens  

avant qu’il y ait des photographies. 

La tante Eleni disait  

que les bêtes savent. 

Ensuite elle se taisait. 

* 

Les grands savaient se rétracter  

d’une façon qui faisait  

paraître l’air coupable. 

La rivière descendait de la montagne  

transportant feuilles,  

branches,  

bouts d’informations. 

* 

Une fois un enfant s’est noyé là. 

Je le mentionne  

pour la complétude des données. 

Ce n’était pas moi. 

* 

Alors. 

À la maison  

le grand-père nettoyait des oranges. 

* 

Ses ongles  

avaient la teinte du tabac. 

Il laissait les pelures  

en parfaites spirales. 

Plus tard nous avons compris  

qu’il tentait de mettre un certain ordre  

en l’univers. 

* 

Tous ils le tentaient. 

La mère collectionnait des assiettes. 

Le père des journaux. 

* 

La grand-mère des saints. 

Moi n’importe quelles vies. 

* 

Je les gardais dans une boîte à chaussures  

au-dessous de mon lit. 

* 

Elles doivent encore se trouver là. 

Le soir  

nous allumions la lumière de la cour. 

* 

Les insectes se jetaient dessus  

avec une détermination 

que plus tard j’ai reconnue chez les amoureux,  

les révolutionnaires – oh –  

et les malades. 

* 

Le village dormait. 

De loin en entendait les trains. 

* 

Chaque train transportait  

quelques-uns ailleurs. 

Nul ne savait où au juste. 

Voilà aussi une utile description  

de la vie. 

* 

Un jour  

la tante Eleni mourut. 

Le chien resta trois heures  

devant sa porte. 

* 

Personne ne parla de ça. 

Les grands avaient d’autres affaires. 

Il fallait organiser le chagrin. 

* 

Que les chaises arrivent  

Que les habits noirs se trouvent 

Que le café bouille. 

Que le mort soit transporté  

de la réalité  

dans la narration. 

* 

Des années plus tard  

le village s’est vidé. 

La rivière est restée. 

Les arbres sont restés. 

Les tombeaux aussi. 

* 

Plusieurs maisons continuèrent de rester  

fenêtres ouvertes  

même si dedans  

n’habitait plus personne. 

* 

Et cela,  

si l’on m’interrogeait,  

c’est la plus exacte définition de l’âme. 

* 

Une chambre allumée  

qui persiste à attendre  

ceux qui s’en sont allés. 

* 

Alexis Stamatis

 

God Bless America !

Cette chanson de Nikos Zoudiaris, Νίκος Ζουδιάρης, date de 2003. Vasilis Papakonstantinou, Βασίλης Παπακωνσταντίνου, la chante par exemple ICI. La guerre d’Irak en filigrane n’est plus actuelle, mais… 


Voilà, je suis libre et m’en réjouis 

Ma chambre est sûre, et ma vie  

dans ses pantoufles lourdes marche sans bruit 

Je pends mon âme dans la penderie. 

God Bless America ! 

Qu’un moment, vienne à sécher 

Le sang. 

God Bless America ! 

Toi aussi, pour réchapper, 

Il faudra croire la vérité 

Un mensonge. 

Et voilà le Sénat. Dans leurs yeux vides au fond 

Sans mémoire danse Salomé. 

Mon amour, mon amour pour toi a duré 

Où pourrais-je demander pardon ? 

God Bless America ! 

Qu’un moment, vienne à sécher 

Le sang. 

God Bless America ! 

Toi aussi, pour réchapper, 

Il faudra croire la vérité 

Un mensonge. 

Nikos Zoudiaris 

Quand nous descendrons les marches

Quand nous descendrons les marches, qu’est-ce que nous dirons

aux ombres qui nous accueilleront,

amis indéfinis, familiers, sévères

d’un sourire sur leurs inexistantes lèvres ?

*

Du moins nous sommes seuls, ici.

S’écoule notre jour, et puis le suivant luit,

et dans nos yeux encore demeure

ce qui donne aux choses la couleur.

*

Mais là en-bas, que dire, où aller ?

Nécessairement, l’un l’autre à se regarder,

avec les bras  aux coudes coupés,

comme des personnages d’icônes, figés.

*

À frapper notre dalle si l’on s’est plu,

l’on se figurera que nous avons vécu.

Qu’on prenne une rose, ou qu’on la pose,

C’est de sable que sera la rose.

*

Et si jamais sur les pointes nous nous hissons,

les villas du Pausilippe nous verrons,

Seigneur, Seigneur, et le terrain du Paradis

où tes adeptes, de cricket feront une partie.

*

Kostas Karyotakis

Le Clocher fugitif

Chaque matin en m’éveillant je tiens les clés  

d’un monde où je régnais dans le rêve,  

les mouches se pressent, agitées, comme juste informées d’une chose primordiale. 

Les pauvres quand on les humilie regardent au fond de leur chapeau,  

comme si là était protégée leur véritable vie. 

Visages oubliés qui ne veulent pas mourir 

Endroits tout à fait indifférents, comme les gens qui parlent beaucoup. 

Je me souviens, enfant, des cigales ou des abeilles  

et ensuite des camarades perdus ici et là. 

Jadis on nouait des amitiés avec l’inconnu derrière le canapé 

Plus tard arriva une nuit où tirer le rideau pour affronter l’irrévocable 

et cette bizarre félicité qu’on ressent parfois même  

lorsque tout, autour de soi, est devenu cendres – peut-être est-ce cela, Dieu. 

Les souvenirs sont sans merci, le silence est la seule liberté. 

La vanité est un jardin où nous jouons les immortels. 

Des mouchoirs d’adieu flottent au lointain –  

qui s’en va ? Quelle importance  

la mère et le père sont morts, les frères et sœurs  

sont morts, les années ont passé – même   

leurs fantômes ne se montrent plus, 

et donc, pourquoi vous étonner que je me hâte ?  

C’est une connaissance d’une autre vie et je cours  

la retrouver. 

En chacun de nous il y a un crime que nous avons  

oublié – mais nous avons peur du sommeil. 

Le jeune que j’ai été meurt encore dans les miroirs. 

Et parfois je pense “il va neiger en Sibérie”  

mais qu’est-ce que ça me fait, me direz-vous – erreur, car moi  

je suis internationaliste et j’ai froid. 

Notre vie à la disposition des autres, comme  

l’épitaphe d’un tombeau. 

Mais lorsqu’une étoile tombe le soir, elle porte  

des nouvelles aux enfants,  

ou lorsque s’en vont les oiseaux en automne, qui  

tapotera amicalement l’épaule du prisonnier ? 

Et souvent la nuit les camarades morts  

écartent péniblement l’oubli pour m’envoyer  

quelques larmes. 

Misérable monde qui jamais n’a ouvert  

un parapluie au-dessus de l’arbre qui se mouille. 

Le son d’un marteau à l’heure où vient le soir, l’odeur  

d’un jardin détrempé, quelque passant – choses  

lointaines ou étrangères qu’un jour tu te rappelleras  

avec peine. 

Et cette secrète faveur qui t’est offerte alors que,  

tous, ils t’ont abandonné. 

Et donc, qui suis-je ? Qui es-tu ? Il est temps de mieux faire connaissance – 

Un clocher s’enfuit au milieu des nuages 

Oh, que ne s’achève pas cette nuit que je traverse  

– que je traverse sans défense et beau 

Tasos Leivaditis 

Les Jours petits

Été sec jaune 

Niché dans les rides des pins 

Niché encore et encore, portant le temps 

Absence et nuit 

Masque blafard et bougie au sein de l’amour soumis 

Masque enfermé dans des chambres noires 

Voyant les arbres du lotus grandir 

Dans des chambres noires, se multiplier 

En taille par le silence, 

L’isolement, sol planté 

* 

Ensuite, tant de fois est passé 

Ce vent puissant, 

Il a abattu plusieurs arbres mais ils se sont desséchés 

Vint le souvenir, femme nue,  

Découvrant une pièce de ses miroirs, 

Commençant le jeu 

Où nous tentons de recoller 

Par tout petits morceaux nos jours perdus, 

Tout poussière et cendre 

* 

Nous jouons toujours le même jeu, 

Couleurs lumineuses, couleurs brumeuses, 

Gagnant immobiles, inexpressifs 

La lourde signification d’exister, 

Jours ensanglantés par des becs d’oiseaux 

Qui tracent notre vie 

* 

Les jours petits contiennent de grands chagrins 

* 

Alexis Traïanos