Paix

Le rêve de l’enfant c’est la paix.

Le rêve de la mère c’est la paix.

Les paroles de l’amour sous les arbres,

c’est la paix.

Le père qui s’en revient le soir un large sourire dans les yeux

à la main un cabas plein de fruits

et les gouttes de sueur sur son front

sont comme les gouttes du pichet qui rafraîchit l’eau sur la fenêtre,

c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage du monde,

que dans les fosses que creusèrent les obus poussent des arbres,

qu’aux cœurs calcinés par l’incendie l’espérance noue ses premiers bourgeons,

et que les morts peuvent se tourner sur le côté et dormir sans plainte,

sachant que leur sang n’a pas été versé pour rien,

c’est la paix.

Paix est l’odeur du repas le soir,

lorsque l’arrêt de l’auto dans la rue n’est pas la peur,

lorsque le heurt à la porte signale l’ami,

et que l’ouverture de la fenêtre à tout moment signale le ciel

souhaitant leur fête à nos yeux, aux carillons lointains de ses couleurs,

c’est la paix.

Paix est un verre de lait chaud et un livre devant un enfant qui se lève.

Lorsque les épis se penchent l’un sur l’autre en disant : lumière, lumière, lumière,

et que la couronne de l’horizon déborde de lumière,

c’est la paix.

Lorsque les prisons se transforment pour devenir bibliothèques,

lorsqu’une chanson monte de seuil en seuil la nuit,

lorsque la lune du printemps surgit du nuage

comme surgit de chez le coiffeur du faubourg, rasé de frais, le travailleur le samedi soir,

c’est la paix.

Lorsqu’un jour de passé

n’est pas un jour de perdu

mais la racine qui fait grandir les feuilles de cette joie dans le soir :

un jour gagné et un juste sommeil,

lorsqu’on sent à nouveau le soleil nouer en hâte ses lacets

pour chasser le chagrin de tous les coins du temps,

c’est la paix.

Paix les meules des rayons sur les plaines de l’été,

l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.

Quand tu dis : mon frère – quand nous disons : demain nous construirons,

quand nous construisons  et chantons,

c’est la paix.

Lorsque la mort a moins de prise sur le cœur

et que les cheminées montrent de leurs doigts sûrs le bonheur,

lorsque le merveilleux œillet du crépuscule

peut être humé de même par poète et prolétaire,

c’est la paix.

La paix, c’est les mains que se serrent les hommes,

c’est le pain chaud sur la table du monde,

c’est le sourire de la mère.

Seulement cela.

Ce n’est rien d’autre, la paix.

Et les charrues qui gravent de profonds sillons sur toute la terre,

elles tracent un nom seulement :

Paix. Rien d’autre. Paix.

Sur les rails de mes vers,

le train qui avance vers l’avenir

chargé d’épis et de roses,

c’est la paix.

Mes frères,

dans la paix respire pleinement

le monde entier avec tous ses rêves.

Donnez vos mains, mes frères,

cela est la paix.

Yannis Ritsos, Αγρύπνια, 1953


On peut entendre ici ce poème mis en musique, et ici des extraits lus par Ritsos. On peut aussi… méditer sur cette vidéo, avec en voix off le poème dit en turc.

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La Pierre qui a cru

Et qu’est-ce qui me sépare de la pierre ?

Juste la croyance que je ne suis pas minérale

et qu’à moi encore d’autres privations me garde

l’avenir qui signifie désormais

une continuité sans changement.

Quand cette continuité s’interrompra

c’est la véritable pierre

qui me personnalisera au monde

du « je ne suis jamais né »

là où nul ne pourra décrire

une étoffe de velours

ou certaines lèvres de velours.

Nul ne se souviendra

du battement de la vie

ce tic-tac-tic-tac…

On dira que c’était le marteau

qui ciselait la pierre

jusqu’à ce qu’elle devienne courbe, harmonieuse

pour représenter un corps

un corps qu’elle croie être elle-même.

 

 

Katerina Anghelaki-Rooke,  Στον Ούρανο του τίποτα με ελάχιστα, 2005

L’autre Solitude

La nouvelle solitude insoutenable

et sa solution plus lourde encore

puisque chacun charrie à présent

irrévocable, depuis des années chérie,

la maladie de l’existence.

Avec l’âge sans cesse s’élargissent les failles

qu’a ouvert ce qui jamais n’a été dit

et la présence de l’autre

s’égalise avec son absence ;

une lente douleure serre

comme si tu ne pouvais pas nourrir

ton chien chéri.

Et tout paraît mesuré par un ladre

et à la fois superflu

puisque c’est déjà inutile à la nature.

Celle-ci veut de nous juste l’exécution de l’accord

même si jamais nous ne l’avons cosigné

comme jamais nous ne signerons

de la plume de la vie

le mot FIN.

 

Katerina Anghelaki-Rooke,  Στον Ούρανο του τίποτα με ελάχιστα, 2005

Méthode d’optimisme

Rancunier, – sans cesse des points sombres il se souvenait – c’est ceux-là qu’il soulignait,

il les généralisait même, arbitrairement et obstinément à la fois –

un système

profond, sombre, et sans doute prédictible. Tout obscur, presque noir –

mobilier, personnages, fenêtres, le temps. Cependant sa silhouette

demeurait lumineuse, nimbée par quelque succès secret – peut-être par son privilège

de discerner au sein de l’obscurité, de discerner l’obscurité, et encore

les quatre boules de bronze qui brillaient au fond, sur le grand lit

là où se reposaient les deux beaux morts en position de copulation.

 

Yannis Ritsos,  Πέτρες, 1968

 

La Maison morte – extraits (fin)

[…]

Une rivière rouge encirculait notre maison ;

nous fûmes coupées du monde extérieur ;

plus tard le monde aussi nous oublia ;

il n’avait plus peur de nous ; nous n’avons pas peur.

Bien sûr, les passants passaient quelque peu loin de nous,

pourtant ils ne se signaient plus

et ne crachaient plus dans leur giron pour exorciser les fantômes.

La rue la plus proche de notre maison

s’est remplie d’herbes sauvages, orties, épines

et avec aussi quelques fleurettes bleu ciel – elle n’avait plus l’air d’une rue.

 

La nuit, si quelque femme, s’attardant,

lavait encore à la rivière et qu’on entendait le coup du battoir

sur les mous vêtements mouillés, personne ne disait

qu’un couteau se plongeait dans la chair

ou qu’on refermait une trappe dérobée

ou qu’on jetait par la fenêtre du Nord au fond du gouffre un corps

– on disait simplement

qu’un battoir frappait le vêtement,

on distinguait aussi d’après le son

s’il était de laine ou de coton, de soie ou de lin, ce tissu

et on savait qu’une femme blanchit la dot de sa fille,

on imaginait aussi le jour de la noce,

la pâleur du marié, le rosissement de la mariée,

l’enchevêtrement des deux corps rendus comme irréels par le rideau de tulle de la couche

qu’agitait la brise de la nuit. De tels détails

et encore une telle précision (ce n’est pas par hasard une marque d’équilibre ?)

avec aussi cette impression de l’incontournable,

comme si c’était nécessaire, ce qui est arrivé et ce qui s’est ensuivi –

l’impression de l’inévitable et de l’irresponsable, et encore

une veine de musique qui palpite à la brise

et tu l’écoutes encore et tu l’écoutes encore, et tu ne sais

 

où elle se trouve – un peu plus haut que les arbres ?

sous les bancs solitaires du jardin ?

au fond de ce bain ? au-dessus de la rivière rouge ?

ou dans l’arsenal enfermé du père avec les trophées de tant de guerres vaines,

ou dans les sandales vides du grand frère absent depuis des années sur les mers, marin,

et qui sait s’il reviendra jamais,

ou dans les cahiers de croquis du petit frère qui a cessé de nous écrire du sanatorium,

ou dans la garde-robe de la malheureuse mère

avec les toilettes longues, blanches, compliquées et les larges boucles martelées –

 

(souvent, par la fenêtre, la nuit, j’ai vu les robes

marcher toutes seules sous les arbres

flottant légères comme des ombres du clair de lune, et derrière

leur buée blanche, derrière leur fluctuation pâle,

se distingue la source sèche au dauphin de bronze

courbé en une ultime lueur d’évasion – cette limpidité, de verre,

qui ne laissait traces de remords ni de mémoire,

car la mémoire aussi est sans usage dans une durable absence

ou présence). En tout cas

 

cette veine, la musique, on l’entendait partout, et tu ne sais même pas

pourquoi tu es heureux, ce qu’est le bonheur ; tu distingues uniquement

ce que jamais tu n’as remarqué ni vu,

exempté cependant de son poids. […]

 

Qui nous a conservé toutes ces choses, donc, avec une telle précision et de tels prolongements,

lavées, plaisantes, purifiées et mises en ordre,

équarries de chaque plaie et chaque mort ?

et la rivière rouge autour de la maison – rien –

onde limpide de la tiède pluie d’avant-hier

reflétant le rouge crépuscule jusque tard le soir, jusqu’à l’heure

où se déploie cette limpidité de verre, infinie

et on voit jusque dans l’infini, l’impérissable, l’invisible,

infini, impérissable, invisible, toi aussi, entouré

des petits murmures des meubles et des astres. Et notre mère est assise

sur la chaise sculptée et brode son éternel ouvrage

au-dessous de la lampe à trois foyers dont les flammes tremblent

comme se forme un courant venant des deux fenêtres

et le père est absent du matin pour la chasse

et à ses oreilles passe la mélancolique volute de la corne des chasseurs

et des jappements impatients et amicaux des chiens.

 

Notre petite sœur, échappant à l’attention de la nourrice,

songe au fond de la fraîcheur du jardin à califourchon sur un lion de pierre,

et tout est tellement tranquille –

nul ne s’est trompé, rien ne s’est passé,

juste le grincement d’une porte à l’étage du bas

et la grille de fer du verger – le laitier aura apporté une jatte

de yaourt pour le régime de la mère, – elle a peur de grossir,

et c’est un bonheur pour les enfants que la mère se soucie à nouveau

de son poids,

qu’elle s’occupe un brin d’elle-même, se regarde de temps en temps

au miroir,

soigne son chignon avec sa belle, son opulente chevelure ;

–  le yaourt

prend un éclat frais, marmoréen, azur

sous les étoiles et les ombres des arbres ; on entend

la voix douce de la jeune domestique

qui paie le lait de la semaine et sans cesse s’attarde

en recomptant la monnaie. Le jardin

dans la partie du haut, en son coin le plus sombre, de temps en temps

étincelle et brille lorsqu’au milieu de la nuit

les grands héliotropes déplacent leurs chaudes épaules

et une vapeur azur trémule sous les narines des statues

comme si les statues respiraient en secret les exquises senteurs des roses.

 

Notre petit frère peint tout le temps

dans l’atelier aux métiers à tisser, de très fines aquarelles

dans un goût ornemental comme à Cnossos – jamais il ne nous a montré

ses peintures –

ou il dessine dans l’atelier du potier, sur de petites et de grandes cruches

en lignes noires ou rouge brique d’une feinte austérité

des guerriers adolescents ou des danseurs cachés tout entiers

derrières des boucliers énormes – tant que si l’on ne prend pas garde

on croit que c’est juste tout en cercles, une chaîne noire.

Notre grand frère

a donné sa démission à la marine royale ; à présent

constamment sérieux il lit dans la pièce voisine. Dans

la tranquillité du temps

s’entend la page qui se tourne comme s’ouvre une secrète porte

sur un blanc, transparent paysage. Et vraiment

à ce moment s’ouvre une porte. S’en vient le père.

On met la table. On nous appelle.

Nous descendons tous l’escalier intérieur.

Nous nous asseyons à table et mangeons, écoutant au-dehors dans la cour

les petits aboiements des chiens et lavoix du gardien.

 

Tellement simple donc est la vie. Tellement belle.

La mère se penche sur son assiette et elle pleure.

Le père appuie son bras sur son épaule.

« C’est de bonheur », se justifie-t-elle.

Et nous, nous regardons par les fenêtres ouvertes

l’immense nuit limpide à la lune menue

comme un doigt oublié au milieu

des pages azur d’un tranquille volume clos.

 

Ce soir il fait un petit peu froid. C’est l’automne, vous voyez.

Demain après-demain nous refermerons la fenêtre.

En une fois, provision de bois pour la cheminée – rien d’autre –

pas uniquement de la forêt mais aussi de nos anciens meubles,

lourdes portes, poutres, canapés, cercueils, pipes, fusils,

jusqu’au fauteuil roulant en bois du grand-père qui nous a quittées il y a beau temps le malheureux.

 

Si vous partez, dites je vous prie à notre oncle de ne pas s’en faire pour nous.

Nous vivons bien.

Et la mort est moelleuse comme un matelas dont on a l’habitude,

fait de laine, coton, duvet ou paille ; –  le matelas

a pris la forme de notre corps, commode, – une mort

complètement à nous –

elle au moins ne nous trompe ni ne nous échappe – elle est certaine,

et certains d’elle nous aussi – l’austère et superbe certitude.

 

Si vous ne partez pas encore d’Argos, cela nous ferait grande joie

de vous revoir chez nous. Pour votre agrément, je déclouerai même une porte

pour vous montrer l’arsenal du père,

pour vous montrer aussi ce bouclier sur le métal noir duquel

demeurent encore imprimés les reflets des positions de milliers de tués,

pour vous montrer les gouttes du sang et la fontaine du sang,

et le tunnel souterrain par où se sont évadés déguisés en femmes

les douze guerriers barbus avec leur blême chef,

qui, même mort, les conduisait infailliblement à l’issue.

De l’autre côté est restée ouverte l’entrée

muette, insondable et sombre comme une faute ignorée.

 

Et l’étoile du soir – vous l’avez remarqué, peut-être ? – molle l’étoile du soir,

comme une gomme – sans cesse elle se frotte au même point

comme pour effacer une faute à nous – quelle faute ? –

et on entend un bruit imperceptible alors que passe et repasse la gomme

sur la faute – et la faute ne s’efface pas ;

des petites rognures de papier tombent sur les arbres et font des étincelles ;

c’est une agréable occupation – et ça n’a même pas d’importance

que la faute ne s’efface pas ; le mouvement de l’astre suffit,

courtois, obstiné et éternel,

comme premier et ultime signe – rythme ; énergie céleste

et pratique en même temps, comme du métier à tisser et du vers –

va-et-vient, va-et-vient, l’astre entre les cyprès,

navette d’or entre les longs fils funèbres ;

une fois cachant, une fois montrant notre faute – non pas la nôtre,

la faute du monde, faute-destin – nous, qu’avons-nous fait ? –

faute de la naissance ou de la mort – vous avez remarqué ?

elles sont belles les soirées de l’automne – réconciliatrices –

effaçant en une culpabilité apprivoisée, universelle, la culpabilité de chacun de nous,

et raffermissant une secrète amitié entre nous,,

une amitié de rythme – oui, oui, précisément, une amitié rythmique, rythmique

– c’est cela – va-et-vient, va-et-vient,

naissance-mort, amour-rêve, action-silence – il y a une issue, vous dis-je,

par le côté arrière, le plus sombre, directement au ciel, –

 

de là souffle la brise, la sueur sèche – du répit,

mon Dieu, du repos enfin,

on entendait très clairement les conversations des terrasses autour dans la nuit,

le frais tapement du seau qui tire l’eau du puits du jardin,

la voix sous les arbres, qui dit : « je reviendrai »,

l’essoufflement de l’enfant qui défait pour la première fois tout seul sa chaussure

et la flûte par la fenêtre ouverte de l’étudiant – amateur de musique –

une musique en somme qui s’élève et s’unit

avec toute cette superbe, cette vaine musique organisée des astres.

 

Et, oui, je vous le confirme, même mort il les a conduits infailliblement

à l’issue –

même si nous savons que l’issue, le plus souvent,

est une autre mort, rusée, nécessaire et incontournable.

 

Dites donc à l’oncle de ne pas s’en faire pour nous

là-bas, dans sa Sparte admirablement disciplinée.

Nous vivons bien nous aussi ici en Argos.

Cest juste qu’il n’en a pas d’autre ailleurs – qu’il le sache.

Cela, qu’il le sache.

 

(« Oui, oui », fis-je mécaniquement et je me suis levé. Je n’ai rien compris du tout. Un sentiment de peur magique m’avait dominé, comme si je m’étais retrouvé d’un coup devant toute la décadence et la séduction d’une très antique civilisation. Il était déjà nuit. Elle me reconduisit jusqu’à l’escalier et m’éclaira pour descendre avec une lampe à pétrole ancienne. Que voulait-elle dire ? et ce mort qui les conduisait à l’issue ? est-ce que… Non bien sûr, le Christ. Et la maison – Pas celle d’Agamemnon…Et le petit frère avec les tendances artistiques ? Qui ? Mais il n’y avait pas de second frère. Alors ? De quoi avaient besoin ceux de cette maison ? Et moi qu’est-ce que j’essayais de démêler des paroles d’une folle ? J’étais sorti. Je marchais vite et entendant mon pas je stoppai. Quelque chose d’âcre et d’insatisfaisant me restait dans la bouche, dilué avec ma salive, de toute cette noire imprécision, comme si j’avais mordu une baie de cyprès. Et pourtant, en même temps je sentais quelque chose de solide, de riche, de pur, qui me donnait une particulière euphorie et me faisait penser avec une précision mathématique à combien facilement je surmonterais le lendemain au travail les difficultés qui jusqu’alors me semblaient infranchissables. Au milieu des cyprès était sortie une énorme lune. Derrière mon dos je sentais la masse sombre de cette maison comme un imposant, antique tombeau. Et à défaut d’autre chose, j’avais appris tout au moins ce qu’il faut que j’évite et que nous évitions.)

                                                              Athènes, Septembre 1959

Yannis Ritsos, Το νεκρό σπίτι, 1959

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Maison morte – extraits

Fantastique et authentique histoire

d’une très ancienne famille grecque

(De toute la famille ont subsisté seulement deux sœurs. Et l’une est devenue folle. Elle s’est imaginée que leur maison a été transportée quelque part dans l’antique Thèbes, ou, plutôt, en Argos – elle confondait la mythologie, l’histoire et sa vie personnelle, le passé et le présent, pas l’avenir. Cela seulement. Plus tard elle s’est remise. Et c’est elle qui m’a parlé le soir où je leur ai apporté d’exil un message de leur oncle – frère de leur père. L’autre ne s’est pas montrée du tout. De temps en temps on entendait juste un bruit doux de pas en pantoufles dans la pièce voisine, comme la grande parlait) :

Maintenant nous tournons toutes seules nous les deux jeunes sœurs au milieu de cette maison immense  –

jeunes, façon de parler, – depuis beau temps nous aussi avons  vieilli,

nous sommes les plus jeunes de la famille et les seules, d’ailleurs, qui ont subsisté. Nous ne savons pas

comment installer cette maison, comment nous installer ;

la vendre nous ferait mal – c’est toute une vie qu’on a passée dedans –

c’est aussi chez nos morts, ici – on ne peut pas les vendre –

et d’ailleurs, qui les prend, les morts ? Mais encore les trimballer

d’une maison à l’autre, d’un quartier à l’autre, –

très fatigant et dangereux ; – ils se sont installés ici

l’un dans l’ombre du rideau, un autre au-dessous de la table,

un autre derrière l’armoire ou les vitres de la bibliothèque,

un autre dans le verre de la lampe – tellement humble et frugal, comme il le fut toujours,

un autre souriant discrètementderrière les deux fines ombres croisées

que tracent sur la cloison les aiguilles à repriser de ma petite sœur. […]

 

Chaque ombre au fond du miroir, chaque grincement

des petites dents du xylophage ou de la mite,

se perpétue infiniment jusqu’aux plus infimes vaisseaux de fibres

du silence, jusqu’au-dedans des veines

de la plus improbable hallucination. On entend distinctement

le coup du métier de la plus petite araignée, en bas

au sous-sol, parmi les jarres,

ou bien la scie de la rouille sur le bras des couverts

et soudainement le grand fracas dans le vestibule d’en-bas

lorsqu’un morceau de feutre éraillé se décolle et s’abat

comme si s’écroulait un bâtiment ancien, aimé.

 

Et lorsque, au point du jour, parfois, passe l’éboueur dans le faubourg là-bas,

sa clochette lointaine résonne dans tous les ustensiles de verre ou de métal,

dans le bronze des lits, les cadres des ancêtres,

les grelots du costume de pierrot qu’avait porté notre petit frère

une belle nuit de mascarade – et quand nous revenions chez nous nous avons eu peur,

des chiens nous ont aboyé après, ma robe s’est prise dans la barrière,

j’ai couru pour rattraper les autres ; la lune a collé sa figure

si serrée sur ma figure – je ne pouvais plus marcher

et les autres m’appelaient derrière les arbres

et ailleurs, loin là-bas, au-dessus de l’invisible mer de Myrto,

on entendait les perles et les franges de verre des astres déguisés,

et lorsqu’à la fin je suis arrivée tous m’ont regardée ébahis

parce que ma figure brillait peinte d epoudre d’or

comme celle qui peignait les anciennes lampes pendues dans la salle à manger

ou les miroirs des salons avec les élégantes consoles toutes en ciselures –

 

Nous les avons fermées elles aussi dans les pièces d’en-bas. Nous pouvions, bien sûr,

garder de tout ça quelque chose pour notre usage personnel,

quelque fauteuil à bascule, relaxant, quelque miroir

où peigner de temps à autre nos cheveux. Mais qui s’en occuperait ?

Au moins comme ça,

peut-être que nous les entendons s’abîmer, mais nous ne les voyons pas. Tout nous a abandonné.

 

Et ces deux pièces que nous avons gardées

les plus froides, les plus dénudées, les plus hautes, c’est peut-être

pour que nous regardions les choses d’en-haut

et pour ainsi dire de loin, pour avoir l’impression

que nous supervisons et dominons notre destin ; principalement

à l’heure où vient le soir et où tout se courbe bas sous la chaude couleur,

ici le froid est aigu comme un glaive

à couper le désir d’un nouveau traité ou l’espérance

d’une irréalisable rencontre ; et il y a presque une santé

dans cela, ce froid hautain, limpide.

Et ces deux pièces sont suspendues dans la nuit immense

comme deux fanals éteints du plus désert des rivages,

seul l’éclair un instant les allume, les efface,

les transperce et les fixe transparents à travers le vide, eux vides également.

 

Mais, si une fois quelqu’un vient à se promener sur la colline aux épines, en face,

tard à l’heure où sombre le soleil et tout est pâle, flou, violet,

à l’heure où tout semble perdu et tout atteignable,

alors

celui-là l’unique qui se promène sur la colline

paraît bienveillant et sympathique, c’est-à-dire comme quelqu’un qui pourrait avoir pour nous encore un peu de sympathie ; – la colline aussi, alors, paraît

sereine, à la même hauteur que notre fenêtre, tant

que si celui-là se tourne vers ici pour voir les cyprès

on se dit que d’un pas encore il passera notre embrasure,

il entrera dans la chambre comme une vieille connaissance et, sûr,

il nous demandera une brosse pour dépoussiérer ses chaussures.

Mais lui là-bas

en peu de temps se perd derrière la colline

et à nouveau restent vis-à-vis de nos fenêtres

la courbure de la colline silencieuse comme un regret

et le couchant amer, plein de compromis, qui s’abaisse parmi les ombres. […]

 

[à suivre]

Yannis Ritsos Το νεκρό σπίτι, 1959

 

 

 

 

 

 

Axion Esti : Le Parc aux moutons

Mon peuple dit : la loi qu’ils m’ont enseignée je l’ai appliquée et voici : depuis des siècles je suis fatigué de me languir nu hors la porte close du parc aux moutons. Le troupeau connaissait ma voix et à chacun de mes sifflements il bondissait et bêlait. Pourtant d’autres, et plusieurs fois ceux-là même qui vantaient ma résignation, sautant des arbres et des murs, posaient, eux, les premiers  le pied au milieu du parc aux moutons. Et voici : moi toujours nu et sans troupeau aucun, gémit mon peuple.

Et à ses dents brilla l’antique faim, et son âme grinça sur son amertume ainsi que grince sur le caillou le brodequin du désespéré.

Alors ceux qui possèdent la plupart des choses, à entendre un tel grincement, s’épouvantèrent. Parce qu’ils connaissent chaque signe en détail et souvent, à des milles de distance ils lisent dans leur intérêt. Immédiatement, donc, les sandales trompeuses[1] furent chaussées. Et, une moitié d’entre eux attrapant la moitié des autres, ils tiraient de l’un et l’autre côté, en disant de telles paroles : dignes et bonnes vos œuvres, et voilà,  celle que vous voyez, c’est la porte fermée, celle du parc aux moutons. Levez la main et avec vous : nous, et notre dévouement à nous : le feu et le fer. Ne craignez pas pour vos foyers, ne regrettez pas vos familles, et jamais à la voix d’un fils ou d’un père ou d’un frère cadet, ne revenez en arrière. Et s’il arrivait que quelqu’un de vous craigne ou regrette ou revienne en arrière, qu’il le sache : sur lui le crime et sur sa tête le feu que nous portons et le fer.

Et avant qu’ils aient achevé leur discours le temps avait commencé à changer, au loin sur la noirceur des nuées, et tout près sur le troupeau des hommes. Comme si passait au ras une bise en gémissant et qu’elle jette bas les corps vides, sans une goutte de souvenir. La tête bleue sombre et muette braquée vers en haut, mais la main tout au fond de la poche, agrippée par un morceau de fer, de feu ou par d’autres choses, qui ont la pointe acérée et le fil tranchant. Et ils marchaient droit l’un sur l’autre, ne se connaissant pas l’un l’autre. Et le fils prenait pour cible le père, et le frère aîné le cadet[2]. Si bien que beaucoup de foyers y restèrent, et beaucoup de femmes successivement deux et trois fois portèrent le noir. Et que  si on osait  sortir un petit peu plus loin, rien. Seulement la bise grondant au milieu des poutres, et sur les quelques pierres brûlées, de tous côtés les fumées paissant les dépouilles des tués.

       Trente trois mois et plus a duré le Mal. Qu’ils frappaient pour qu’on leur ouvre à la porte du parc aux moutons. Et de voix de mouton on n’entendit pas, sauf sous le couteau. Et non plus de voix de porte, sauf à l’heure où elle ployait de brûler au sein de ses flammes ultimes. Parce que celui-ci, mon peuple, la porte et celui-ci, mon peuple, le parc et le troupeau des moutons.

ELYTIS, Axion Esti


[1]    Hermès, dieu des voleurs et des marchands, portait des sandales ailées. A opposer ici aux « brodequins » des soldats désespérés.

[2]    De 1946 à 1949, la Grèce fut déchirée par la guerre civile.