Après l’Epreuve

 La figure terrifiée toute fermée. Cheveux hirsutes ;  

déchirée la chemise ; tuméfiées les chairs. Ils lui rendirent  

la ceinture en cuir, la montre bracelet, le peigne noir  

– déposés sur la longue table. Il les prit. Il ne savait pas  

que mettre – la montre ? La ceinture ? – où fourrer le peigne ;  

il regarda sa carte d’identité. “Loukas”, dit-il ;  

“Loukas”, redit-il tout seul – il ne leva pas les yeux ; 

Il enfila la montre avec une hâtive lenteur (c’est la faute de la table –  

extrêmement nue, obscure – un de ses angles écorché),  

il passa aussi la ceinture – il la serra. Il la serrait encore  

quand il sortit dans le couloir, – les vieux cabinets sentaient,  

les tuyaux gouttaient ; le garçon du café rangeait les bouteilles ;  

les gardes parlaient sous le lampadaire. “Loukas, Loukas”, redit-il  

comme s’il parlait à un étranger, en une langue inconnue. Le soir était venu. 

Les lumières s’allumèrent sur le boulevard et dans le Jardin du Musée. 

* 

Yannis Ritsos, Διάδρομος και Σκάλα, 1970 

Pont inopiné

Lorsqu’il parvint devant le gouffre, il s’arrêta calmement, regarda en bas  

et commença à faire marche arrière en lentes, pensives enjambées –  

il les entendait déjà  

résonner profond en quelque lointaine vallée derrière son dos. Il s’arrêta encore,  

se pencha comme s’il cherchait quelque chose sur la terre. Il prit une pierre  

et la projeta avec une force inattendue de sportif au-dessus de l’abîme ;  

ensuite il se mut à nouveau en avant, s’approcha du gouffre et d’un pas égal  

il passa le frêle pont qu’avait dessiné le trajet de la pierre. 

Je le discernai un moment  

sur la montagne en face ; son chapeau remuait – on ne voyait pas bien ;  

la lumière l’effaça ; et il fallut alors que je le suive. 

* 

Yannis Ritsos, Πριν και μετά, 1976 

L’Aventure

“Et un jour pourrait être écrite la bouleversante aventure d’une femme dont l’aiguille est tombée sur le sol, elle s’agenouille et commence à chercher, là elle rencontre sa vie passée : rêves perdus, erreurs, morts, mais l’aiguille doit être trouvée, la robe être livrée, le Christ être crucifié et la femme cherche, cherche jusqu’à retrouver l’aiguille – elle se relève alors, se rassied sur sa chaise, épuisée, et continue à coudre, tandis qu’elle pleure doucement parce qu’elle a compris que de retour il n’y a pas…” 

* 

Tasos Leivaditis 

Celui qui se tait

Le couchant a toujours la tristesse  

d’une séparation infinie 

Et moi j’ai vécu dans des chambres à louer  

avec leurs sombres escaliers  

qui conduisent on ne sait où… 

* 

Avec leurs logeuses d’âge mûr  

qui se refusent  

pleurent un peu  

et ensuite se donnent  

et le lendemain matin  

aèrent le logis  

de leurs grands soupirs…  

* 

Dans ces lits vieillots  

avec les boules aux quatre coins  

s’allongèrent et rêvèrent  

bien des passants de ce monde  

qui s’endormirent ensuite  

doux et candides  

comme les morts dans les vieux cimetières 

* 

Pourtant toi tu te tais…  

Pourquoi ne parles-tu pas ? 

Dis-moi ! 

Pourquoi sommes-nous venus ici ? 

D’où sommes-nous venus ? 

Et ces hiéroglyphes de la pluie sur la terre ? 

Qu’est-ce qu’ils veulent dire ? 

* 

Oh, si tu pouvais les lire ! 

Ça changerait tout… 

* 

Lorsqu’enfin, après des années, je suis revenu…  

je n’ai rien vu d’autre que les mêmes rues désertes,  

le même bureau de tabac du coin… 

* 

Et l’inconnu tout entier  

à l’heure où le soir tombe… 

* 

Tasos Leivaditis 

 

 

 

Embuscade

… Le soleil se couchait derrière les casernes, les mendiants imploraient un peu d’eau, mais toutes les aiguières étaient renversées dans la cité de Cana, les femmes s’enfuyaient pleurant par le crépuscule jaune, moi, pourchassé, je partageais sur la colline mon vin avec des brigands et des témoins menteurs, alors que la croix mordait déjà le bord de mon manteau. 

… Qui aimer ? À qui me confesser ? Dieu seul peut se vanter de m’avoir entendu me plaindre, j’ai bu toute la fange de l’égout où ils m’ont jeté, mes entrailles sont devenues les routes où roulent des chars de triomphe, j’ai ôté mes ailes et les ai clouées à la vieille, qu’ils ont enterrée toute seule avec un moineau à l’arbre voisin, avec un vieux cercueil rempli de cendres – souvenez-vous de moi lorsque viendra l’heure. 

… Des ouvrages de prisonniers séchaient à la cheminée, c’était l’automne et on avait déserté les champs, j’entendais le pas des charretiers dévorant le foin volé. 

… Alors j’ai vu la haute estrade où il fallait que je monte, ignorant si je serais couronné roi ou roulerais dans le panier des décapités. 

* 

Tasos Leivaditis, Νυχτερινός επισκέπτης 

Symphonie du Printemps

XXIV 

Le despotisme de la nuit  

au-dessus de nos fronts et des rues. 

* 

De ta main la blancheur  

se brouille et plonge  

dans la bleue transparence des ombres 

 – lys blême qui s’engloutit  

dans des eaux du soir. 

* 

Où sont nos paroles et nos promesses de l’aube  

avec l’exquise franchise de l’éclosion ? 

* 

Nos effleurements lassés  

s’endorment sans rêve  

ni qu’un prétexte nous reste  

pour rechercher nos yeux par derrière l’ombre. 

* 

Nous écoutons le silence qui marche  

clandestin et maladroit  

dans le grenier évaporé,  

qui touche  

les meubles empoussiérés  

qui ne veulent plus se souvenir,  

qui inspecte les armoires ouvertes  

où meurent obscurs  

les vêtements fleuris  

de nos mâtines printanières. 

* 

Le voile miroitant  

de mai  

encore embaumé de ton sein  

– givre chagrin s’écoule  

du cintre du couloir. 

* 

Écoute les sabots  

des chevaux noirs  

dehors sur le pavé de la nuit. 

* 

Ils font passer nos morts. 

* 

Ne te lève pas  

pour regarder par la fenêtre. 

Vers quoi un mouvement  

puisque nous savons ? 

Seulement pour friper  

l’heure fixe  

et faire taire enfin  

le silence ? 

* 

Le silence crie  

plus profond  

le silence trahit nos paroles. 

* 

Des lambeaux de vers flottent  

sur les fissures de nos baisers  

– un drapeau  

au-dessus de la mort. 

* 

La séparation approche. 

* 

Yannis Ritsos, Εαρινή συμφωνία, 1937-1938 

Journal de déportation (extrait)

24 novembre 1948 

Tout a été oublié avant d’être dit. 

Et le silence n’est pas refuge. 

* 

26 novembre 

Ce froid nous fait la vie dure. 

L’eau gelée, le manger gelé. 

Le soleil blanc collé aux vitres  

un soleil de neige et de vieux timbres. 

Seulement les brocs gardent  

quelque chose de la maison et du souvenir. 

* 

29 novembre 

Courrier censuré. Neige. 

Je me rappelle une parie de godillots  

remplis de neige. 

Je veux donner aux choses un sens  

qu’elles n’ont pas. 

* 

Un homme avec sa barbe  

une table  

pas d’arbre. 

* 

La poignée de la porte était chaude  

jadis  

comme une main. 

* 

Pourtant cette nuit-là comme l’autre  

c’était la même lune bègue. 

* 

2 décembre 

Le ciel est un trou. 

On n’y tient pas. 

* 

4 décembre 

Mouton, mouton de la gelée  

petit poème  

prends-moi par la main. 

L’aube a son aiguillon  

et son escabeau. 

Croyons jusqu’à ce soir. 

* 

8 décembre 

J’ai planté un arbre. Je le ferai pousser. 

Quoi qu’il advienne je ne recule pas. 

* 

4 janvier 1949 

Et soudain  

un souvenir d’oiseaux  

qui ont plongé dans l’inconnu. 

* 

15 janvier 

J’assiège le signe noir pas à pas  

je double le vert d’une feuille  

je multiplie une sensation de calme  

j’utilise des métaphores, je transfère  

autrefois ailleurs nulle part. 

Soudain je sens que je me retrouve  

assiégé par le signe noir. 

* 

24 janvier 

J’ai appuyé ma bouche à ton souvenir  

j’ai veillé la douleur et le plaisir  

entre quatre cierges  

de vers éteints. 

* 

31 janvier 

Mère nuit – dit-il ; enroule-moi dans tes noirs cheveux  

criblé de tes astres  

vivant l’humiliation  

de ne pas être mort. 

(Il parlait tout seul vers le mur. 

L’emphase était manifeste  

peut-être espérait-il que quelqu’un l’entende.) 

* 

Camp de concentration des détenus politiques, Kontopouli Limnos, 1948-1949 

* 

Yannis Ritsos 

Lorsque le soir

Lorsque le soir 

Tu me perces le sein d’un couteau 

Et cherches à trouver 

Ici une promenade sur le rivage 

Là un café que nous nommions la “Rencontre” 

Là un couchant ou un livre caché  –  

Non, mais ce n’est pas moi qui l’ai aimée. 

Demain, tu le sais, que nous ne serons plus nous 

Et ensuite s’effacera aussi notre souvenir 

Et une femme vieillira après bien des années 

Avec une charge de vie insupportable infinie 

Et une femme peut-être pleurera dans un coin 

À se percer le sein d’un couteau 

Pour chercher à trouver une promenade sur le rivage 

Un livre caché ou un couchant. 

* 

(Et ce ne sera pas pour toi, ni pour moi). 

* 

Manolis Anagnostakis 

Deuxième Odyssée

Odyssée deuxième et grande,  

plus que la première peut-être. Mais, las,  

sans Homère, sans hexamètres. 

* 

Petite était la demeure de son père  

petite la cité de ses pères  

et petite Ithaque tout entière 

* 

De Télémaque la tendresse, la fidélité  

de Pénélope, de son père la vieillesse,  

ses amis d’autrefois, l’amour  

de son peuple dévoué, 

l’heureux délassement du foyer  

entrèrent, rayons de joie,  

au cœur du navigateur. 

* 

Et comme des rayons se couchèrent. 

* 

                     La soif 

de la mer en lui se réveilla. 

Il prit en haine l’air de la terre. 

Les fantômes d’Hespérie  

la nuit troublèrent son somme. 

La nostalgie le posséda  

des voyages, et des arrivées  

matinales en des ports où,  

quelle joie, on entre pour la première fois. 

* 

De Télémaque la tendresse, la fidélité  

de Pénélope, de son père la vieillesse,  

ses amis d’autrefois, l’amour  

de son peuple dévoué 

et la paix et le délassement  

du foyer lui pesèrent. 

                    Et il partit. 

* 

Comme les rives d’Ithaque  

s’évanouissaient peu à peu à ses yeux  

et qu’il voguait vers l’Ouest à toutes voiles,

vers l’Ibérie, vers les Colonnes d’Hercule, – 

loin de toute mer Achéenne, –  

il sentit qu’il vivait à nouveau, qu’il  

se débarrassait des liens écrasants  

des choses connues et familières. 

Et son cœur aventureux  

se réjouissait froidement, vide d’amour. 

* 

Konstantinos Kavafis 

 

 

 

Pierre à pierre

Parfois les rêves se justifient  

parfois ils épient  

parfois ils se penchent et ils questionnent : 

Tu vis ? Pourquoi tu ne vis pas ? 

Vis ! T’aligner point n’as voulu  

pour partager point n’es venu  

tu avanças avide dans l’alchimie du feu  

tu goûtas l’eau de regards sans défense 

tourterelles mentales, tu puisas aux sources des ports  

dans le son de l’agonie des marbres emmurés  

et tu résumas des dystopies séculaires 

luttes d’amis, mémoires de morts, accusations d’impies  

avec audace tu dénonças  

sacré extrême, patrouilles de saints,  

empreintes trop foulées, terres piégées,  

sépulcres alibis, corps sans corps. 

* 

Pierre à pierre, tu scannas en témoin au couchant  

du désert le carrefour et les nouvelles cachées. 

* 

Christos Makridis