Axion Esti : Le Parc aux moutons

Mon peuple dit : la loi qu’ils m’ont enseignée je l’ai appliquée et voici : depuis des siècles je suis fatigué de me languir nu hors la porte close du parc aux moutons. Le troupeau connaissait ma voix et à chacun de mes sifflements il bondissait et bêlait. Pourtant d’autres, et plusieurs fois ceux-là même qui vantaient ma résignation, sautant des arbres et des murs, posaient, eux, les premiers  le pied au milieu du parc aux moutons. Et voici : moi toujours nu et sans troupeau aucun, gémit mon peuple.

Et à ses dents brilla l’antique faim, et son âme grinça sur son amertume ainsi que grince sur le caillou le brodequin du désespéré.

Alors ceux qui possèdent la plupart des choses, à entendre un tel grincement, s’épouvantèrent. Parce qu’ils connaissent chaque signe en détail et souvent, à des milles de distance ils lisent dans leur intérêt. Immédiatement, donc, les sandales trompeuses[1] furent chaussées. Et, une moitié d’entre eux attrapant la moitié des autres, ils tiraient de l’un et l’autre côté, en disant de telles paroles : dignes et bonnes vos œuvres, et voilà,  celle que vous voyez, c’est la porte fermée, celle du parc aux moutons. Levez la main et avec vous : nous, et notre dévouement à nous : le feu et le fer. Ne craignez pas pour vos foyers, ne regrettez pas vos familles, et jamais à la voix d’un fils ou d’un père ou d’un frère cadet, ne revenez en arrière. Et s’il arrivait que quelqu’un de vous craigne ou regrette ou revienne en arrière, qu’il le sache : sur lui le crime et sur sa tête le feu que nous portons et le fer.

Et avant qu’ils aient achevé leur discours le temps avait commencé à changer, au loin sur la noirceur des nuées, et tout près sur le troupeau des hommes. Comme si passait au ras une bise en gémissant et qu’elle jette bas les corps vides, sans une goutte de souvenir. La tête bleue sombre et muette braquée vers en haut, mais la main tout au fond de la poche, agrippée par un morceau de fer, de feu ou par d’autres choses, qui ont la pointe acérée et le fil tranchant. Et ils marchaient droit l’un sur l’autre, ne se connaissant pas l’un l’autre. Et le fils prenait pour cible le père, et le frère aîné le cadet[2]. Si bien que beaucoup de foyers y restèrent, et beaucoup de femmes successivement deux et trois fois portèrent le noir. Et que  si on osait  sortir un petit peu plus loin, rien. Seulement la bise grondant au milieu des poutres, et sur les quelques pierres brûlées, de tous côtés les fumées paissant les dépouilles des tués.

       Trente trois mois et plus a duré le Mal. Qu’ils frappaient pour qu’on leur ouvre à la porte du parc aux moutons. Et de voix de mouton on n’entendit pas, sauf sous le couteau. Et non plus de voix de porte, sauf à l’heure où elle ployait de brûler au sein de ses flammes ultimes. Parce que celui-ci, mon peuple, la porte et celui-ci, mon peuple, le parc et le troupeau des moutons.

ELYTIS, Axion Esti


[1]    Hermès, dieu des voleurs et des marchands, portait des sandales ailées. A opposer ici aux « brodequins » des soldats désespérés.

[2]    De 1946 à 1949, la Grèce fut déchirée par la guerre civile.

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Monochordes – extraits

  1. Mot de la répétition renouvelée.
  2. Il monte haut pour atteindre la terre.
  3. Bon masque, en des temps difficiles, que le mythe.
  4. Vent, toi qui m’as dévêtu, tu m’es devenu mon vêtement unique.
  5. En mon corps j’ai été instruit du monde.
  6. De pierres des lapidations je l’ai dressé ce monument.
  7. Ce n’étaient pas des gifles ; c’étaient des applaudissements. Ils t’ont laissé des marques.
  8. Parfois, par une coïncidence, les mots découvrent leur autre signification.
  9. Il tient entre ses dents serrées une feuille de laurier. Comment pourrait-il chanter ?
  10. Crépuscule, la gloire des couleurs qui camoufle la fin.
  11. J’efface l’ombre entière avec ce crayon d’or.
  12. La nuit toujours derrière mes pages. C’est pour cela que mes lettres brillent tellement.
  13. D’eau profonde du puits il abreuve les statues.
  14. J’allume des vers pour exorciser le mal qui a écrasé le pays.
  15. Avec l’espoir d’un instant, ils nous ont débité tout l’avenir.
  16. Encore une décoration sur ta poitrine ; sur ta figure encore une ride.
  17. Corps enclos – contraction de l’infini.
  18. Que tranquillement s’écroule dans la poésie le temps.
  19. Sache, –ces monochordes sont mes clés.

Prends-les.

Yannis Ritsos, Μονόχορδα, 1979

 

Mois pur

Beau soleil de Janvier ; transparence glacée, dépouillée.

D’un seul coup ont fui tous les nuages. Sur les collines boisées,

encore obscurcies par les fortes humidités,  s’élèvent

les fumées azur des bergers. Et les chaînes des monts, derrière,

azur exclusivement – le suprême azur. Nulle autre couleur,

dans ce grandiose, – dit-il –, ce limpide paysage, ne convient

à part le peu de rouge du coq qu’ils ont saigné

sur la pierre des fondations. C’est ce qu’il dit. Et par là il entendait

le mouvement des deux doigts, dévoilant

une épaule nue, une blessure, une source ou un rêve.

 

Yannis Ritsos, Μαρτυριές Β, 1965

Environ

Il prend dans ses mains des affaires dépareillées – une pierre,

une tuile brisée, deux allumettes brûlées,

le clou rouillé dans le mur d’en-face,

la feuille qui est rentrée par la fenêtre, les gouttes

qui tombent des pots de fleurs arrosés, ce brin de paille

qu’apporta hier la brise dans tes cheveux, – il les prend

et là dans sa cour il construit environ un arbre.

Dans ce « environ » se tient la poésie. Tu la vois ?

 

Yannis Ritsos, Μαρτυριές Β’, 1965

Purification ancienne

Dessous, dans les maisons basses avec leurs chats affamés,

le soir tombait en silence sur les cours. On allumait les lampes.

Les femmes dormaient avec leurs habits. Les maris

rentraient tard – ayant mangé à la taverne.

 

À nous il ne restait rien dans la nuit. On regardait

dans les ténèbres la vieille lanterne de la cuisine

avec les déchets du dîner. On la regardait fixement

pour qu’elle se change en cage avec un canari squelettique, ou en

lune en forme d’oiseau.

On lui causait en cachette

pour qu’elle ne gazouille pas, de peur que s’éveillent les méchants vieillards

et qu’ils voient les quatre petites filles punies

se tenir pétrifiées et pâles aux quatre coins

maintenant haut sur leur front comme des offrandes

nos innocents péchés et nos vastes rêves.

                                                             Athènes, 22.IV.71

Yannis Ritsos, Θυρωρείο, 1971

Marche

Des jours nous avons avancé entre des pierres et des arbres brûlés.

Débouchant sur la route du rivage nous ont frappés

la rumeur et l’éclat de l’eau ; nos narines se sont dilatées ; nous avons respiré.

Ici était le terme. Le bateau ne se montrait pas. Nous attendîmes

trois jours et trois nuits. Les vivres s’épuisèrent. Nous avons plié

encore nos couvertures. De nouveau nous avons fait route vers l’arrière

entre plus de grandes pierres, plus d’arbres brûlés. Le plus jeune

à un moment s’est arrêté sur la colline : « Le bateau, le bateau », a-t-il crié.

Le soleil brûlait – midi pile – pas même un oiseau pour voler.

On l’a mis dans une couverture ; on l’a porté à deux ; on a continué.

                                                                                                    21.V.69

Yannis Ritsos, Κιγκλίδωμα, 1969

L’Hyperborée  perdue

Nous l’avons bien compris que d’Hyperborée il n’y a point du tout

par-delà les Montagnes Venteuses [1], à mesure que ses limites bleues,

selon les plus récentes découvertes des géographes,

se déplaçaient sans cesse plus loin.

 

Aujourd’hui ça a été confirmé :

une pure invention ce pays d’où nous viennent

les cygnes et les cailles, d’où les très humbles jeunes filles

Laodicée et Hyperochée apprêtaient pour les dieux

les premiers fruits de la récolte, les recouvrant avec soin

de paille de blé et de papier fin.

Et maintenant nous nous demandons :

où Apollon peut-il bien émigrer chaque hiver

avec son char que tirent cygnes et grues resplendissants,

pinçant sa lyre d’or, alors que nous, des mois et des mois,

en vain vers Mars nous guettons son retour,

en composant au fond du froid ses hymnes de fête ?

Ou est-ce que désormais ni Apollon, ni lyre, n’existeraient plus ?

 

Toutefois nous continuons l’hymne à moitié terminé

en laissant un espace à la place du nom, au cas où

se trouve quelque nouveau, que nous ajouterions en dernière minute,

toujours avec la crainte que le nombre de ses syllabes,

plus petit ou plus grand, nous gâche la mesure.

                                                       Karlovasi, 7.VI.69

 

Yannis Ritsos, Επαναλήψεις, 1969


[1] L’Oural