J’ai vieilli

Haris ALEXIOU, Χάρις Αλεξίου, grande chanteuse grecque, a écrit ceci en 2009. Elle l’interprète ici.

J’ai vieilli

Dans le monstre de la ville

J’ai dégusté la peur – beaucoup, dégusté l’infection, dégusté des mensonges

J’ai avalé des mots bien gras

Je me suis évadée de mon désir d’apprendre

J’ai raillé ma soif de savoir… pourquoi je suis ici

Pourquoi je suis ici ?

J’ai vieilli

En sentiments de chimie, dans le genre transactions

En regards de sympathie

Et d’inutile tentative pour que nous soyons bons

Nous ?

« Nous » c’est une chose, nous sommes autres…

Toujours nous parlons d’autre chose. Toujours nous parlons des autres.

 

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

 

J’ai vieilli

Monstre de la famille

De politesse sans substance avec feinte obéissance

Acteur enfant dans le rôle de la « grande »

Je ne parle pas de violence, je parle de viol

Vivre son adolescence signifie la guerre

Avec une adolescence de boue, dans la dégoûtante cité

Ensuite adulte névrosée

Toujours nous parlons d’autre chose

 

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

 

J’ai vieilli

Connection « OteNet »

Gâteaux de chez Pallete

Après, les « Silhouette »

On recouvre les maux de nourriture

Les rêves en compression, plus tard la dépression

Un « Freak » du Moi avec naufrage de foi en soi

Tourne la page, une vie

Tourne la page

Décampe, ça fait trop mal

Je te repousse, je t’embrasse, tu me vas pas mais je t’aime

Divagation compréhension surface, surface, surface

Terre, nous avons touché terre

Larmes, mes chaudes larmes

La douleur adoucit

Larmes, mes bonnes larmes

« Nettoyage biologique »

Toujours nous parlons d’autre chose. Toujours nous parlons des autres.

 

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

 

J’ai vieilli

Amour avant le A

Et au-dessous du zéro mon subconscient

Son terrain est bourbeux

Il recycle mes fruits pourris

J’ai vieilli

Mais le tout petit pleure

Il ne sait ce qu’il a fait. Il n’a pas où aller.

Il se ronge les ongles et il mouille les draps.

Retiré des années dans le fond du berceau.

« Bien fait pour lui Bien fait pour lui Bien fait pour lui »

Crie sa mère

Elle le nourrit, le gronde

Ainsi elle va l’élever.

 

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

 

J’ai vieilli signifie

Faire comme si

Vivre l’absence

Devenir puissance

Apprendre à rire

Et à se circonscrire

À décider

À voir interdit d’échouer

J’ai vieilli signifie

Vivre avec ce qui te démolit

Construire encore d’autres foyers

Produire par tonnes des déchets

Rejeter les torts sur le prochain

Regarder les émissions du matin

Écouter leurs analyses – fidèle

Être altérée des Nouvelles

Dire et Yes et No

T’accoutumer aux pornos

Mener la guerre depuis ton canapé

Ne « pas pouvoir sans ton frappé »

 

Toujours nous parlons des autres.

Je vieillis veut dire

L’arrivée du renversement

Que les temps t’apportent

Pour t’écorcher la cervelle.

Tu demandes à te percher

Et à trouver des oasis

Dans les obsessions des autres

Qui ont pour entourage

Des figures identiques à toi

Genoux ployés

Rêves oubliés

 

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions. 

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La Ville

Tu as dit : « J’irai sur une autre terre, j’irai sur une autre mer.
Il se trouvera une autre ville plus belle que celle-ci.
À chaque essai, un échec m’est écrit ;
Et mon cœur est – comme un mort – enseveli.
Dans ce marasme jusqu’à quand restera mon esprit ?
Que je tourne les yeux par-là ou par-ci,
Je vois ici de noirs décombres de ma vie
Que j’ai menée tant d’années, et démolie, et brisée. »
*

Des pays neufs tu n’en trouveras pas, tu ne trouveras pas d’autres mers.
La ville te suivra. Par les rues tu erreras
– les mêmes. Dans les quartiers – les mêmes – tu vieilliras ;
Et dans ces mêmes maisons tu blanchiras.
Toujours à cette ville-ci tu parviendras. Pour les ailleurs – n’espère pas.
Pas de navire pour toi, pas de voie.
Tout comme tu as démolie ta vie là,
Dans ce tout petit coin, sur toute la terre tu l’as brisée.
*
Constantin Kavafis


En chansons, ici, ou ici, ou ici, ou ici...

Murailles

Sans discernement, sans vergogne, sans merci,

autour de moi, grands, hauts, ils ont des murs construits.

*

Et je reste et je me ronge maintenant ici.

À rien d’autre ne songe : par ce sort, mon esprit est détruit,

*

car au-dehors, j’avais tant d’occupations.

Ah comment n’ai-je pas pris garde à ces murailles à la ronde.

*

Mais des maçons, je n’ai jamais entendu bruit ni son.

Imperceptiblement ils m’ont enfermé hors du monde.

*

Konstantinos Kavafis


 Κονσταντίνος Κάλλιας, Konstantinos Kallias, a mis en musique ce poème : c’est à écouter ici.

Ils ont trahi la vertu…

Ils ont trahi la vertu et les derniers sont les premiers.

C’est l’argent qui conquiert le cœur et qui estime l’ami.

Si jadis elle miroitait dans les regards, les pensées,

la vie est obscure comme un rêve, vaine comme lui,

amertume sur la lèvre.

*

Profonde nuit. Plein de fureur j’ai repoussé mon lit.

J’ai ouvert les chambres empoussiérées de la demeure.

Nul espoir. Par la fenêtre, du dernier passant je vis

l’ombre sans couleur. Et je criai, strident dans la torpeur :

« Malheur ! »

*

Le mot affreux s’est écrit dans les cieux en lettres de feu.

Les astres les regardent, les arbres se le montrent au doigt,

il est écrit aux maisons, les tombeaux l’ont gravé sur eux,

même les chiens ont dû l’entendre et ils aboient.

Les hommes n’entendent pas ?

*

Kostas Karyotakis

Épilogue

Et avant tout pas d’illusions.

 

Tout au plus considère-les comme deux projecteurs flous au milieu de la brume

Comme une carte postale à des amis partis avec ce mot unique : « je vis ».

 

« Car » comme très justement me le dit une fois mon ami Titos,

« Aucun vers aujourd’hui ne met en mouvement les masses

Aucun vers aujourd’hui ne renverse de Régime. »

 

Quoique.

Invalide, montre tes mains. Juge pour être jugé.

 

Manolis Anagnostakis, Ο Στόχος

Les Clepsydres de l’Inconnu – (6)

Nocturne œuvre de tissage

Déferler des lys qui dénude l’oreille et s’éparpille

Je ressens aux épaules de la vie le tressaillement qui se hâte de saisir l’œuvre

Jeunesse qui réclame encore une occasion d’éternité

Et au bon gré des vents lance sa tête avec indifférence

 

Il y a une poitrine où tient tout, musique qui conquiert

bouche qui s’ouvre

À une autre bouche – rouge jeu élagué du vertige

Encore un baiser et je te dirai pour quel refrain j’ai fait ainsi saigner mes silences

Encore un kilomètre et je te montrerai pourquoi je me suis lancé dans un tel panorama

Là où le sanglot s’obsède à rechercher d’autres étoiles

Fouillant à grands gestes périssables le sable qu’ont laissé

Excavé les spasmes des amours

 

Les ailes furent données aux secondes

Du monde part, du monde vient, dans sa paume on lit roses et fêtes

Du monde part, je suis dans ce flot, je me fie tout à son cours

Des fronts luisent, des doigts qui croient scrutent le sommeil

Mais quelle rumeur, quelle caverne est cela où on appelle la pureté

Instant horizontal de mouette au-dessus des passions, barque heureuse

refuge inattendu

 

Je m’en irai aux portes blanches de midi en frappant de paroles

les résurrections bleues

Et pour aller faire un tour toutes les froides îles allumeront leur chevelure

Avec des flammes innocentes et avec des galets les amoureuses mers

Je porterai plainte auprès des étés nus contre le plus sûr instant de la proue

Où joyeuse elle déchire les humides espoirs des humains simplement bons.

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1940

 

 

Les Clepsydres de l’Inconnu – (2 – 4)

[extraits]

2

Fières herbes sauvages, l’ami a perdu son ami, là tout est au repos

Une voix dure a résidé dans cette vallée

Un saurien sombré a surgi à la surface

Vous où étiez-vous quand fut coupé le cou d’une telle journée

Où étiez-vous, feuille à feuille, les gens marchent à pas de loup

Les fruits se brisent sur le seuil d’un sanglot

Personne ne réagit

 

Ô chemin enivré où tu as cherché tant cherché la tendresse

Aux doigts de l’effort et t’ont terrifié les aurores qui pointaient

Aventurant leur lumière forêt enroulée au-dessous du silence.

 

Ni les dés frémissants n’éloignent de telle façon l’inspiration

Ni les bruits comprimés n’épuisent de telle façon

la respiration

Des cheminées polychromes émettent leur imperceptible mélancolie

Sur les arcades qui tremblent, tremblent les oiseaux qui s’adonnent

au dénombrement de leurs rêves

On entend le coup d’aviron sur la cendre qui a laissé des signes de jeunesse

Et personne ne sait d’où s’ouvre cette poitrine

Et personne ne sait de quand on a commencé à vivre

Dans leurs angoisses bouclées on perçoit les voix décapitées

Qui percent le sol rameaux enflammés d’une civilisation liquide

 

Ô Sérénité qui se délie, présence fluide dans la pupille des yeux

Dans les rapts du sommeil aux ruches des espaces du souvenir !

 

4

 

Quel métal est-ce qui donne froid aux yeux quelle jeunesse perdue

Qui recueille la miséricorde de peu d’instants sur un fil insensible – quel qu’il soit

Les arbres se sont tus les pierres ressemblent aux pierres, les cavaliers s’en sont allés

Ils cherchent la poignée d’une autre porte mais quelle est-elle

En quel cœur battant peut-elle se trouver, ferment les espoirs

les fenêtres, la douleur est au soir

Qui est ici, ce n’est personne – la terre résonne terre

 

Et pourtant la vie doit trouver une monnaie

 

Puisque ce n’est pas l’amour, puisque ce n’est pas l’amour

L’amour, qui est-il– la vie se compte en battements de pouls, la joie

en gesticulations désespérés

Des moulins sur les sommets ont blanchi leurs voyages

La vie se compte en pulsations, pulse la ceinture déliée de la soirée

Des séductions scintillent aux lointains, une barque disparaît

heureuse

Aucune vague ne conserve rancune en son sein

Les hommes se ressemblent, comparables aux clameurs poussées des phares

Ils partent pour s’en aller ailleurs et sortent en mer

Quelle mer

C’est peut-être celle qui ne se souvient plus des blancs instants et remâche

ses paroles

Chagrins, quels qu’ils soient, qui se sont faits draps et battent au vent pour

sécher, et battent à nouveau au vent pour que les mouettes

Soient à leur côté, de leur côté

Quelle peine apprivoisée, quelle unité brisée, quelle déploration

 

Ô joie blessée, d’un instant contenue, qui secoue des siècles !

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1940