Clap de Fin

Après avoir mis en ligne sur ce blog environ 400 textes, je me vois désormais très gênée par les modifications apportées récemment par WordPress à cet outil, dont j’appréciais auparavant la simplicité, mes compétences techniques étant proches du zéro absolu.

Ne sachant à présent comment faire comprendre à cette machine ce que c’est qu’une strophe dans un poème, et estimant que je peux trouver d’autres façons plus agréables d’employer mon temps qu’en ces combats technologiques à mes yeux futiles, je prends congé de mes lecteurs, avec mes remerciements.

Oulipia

Dame Katina

Κυρά Κατίνα, Dame Katina, est une chanson de l’auteur compositeur et interprète Dimitris Mitsotakis, Δημήτης Μητσοτάκης, dont le sujet est au premier plan de l’actualité, en Grèce comme dans bien d’autres pays malheureusement.  Pour l’écouter, rendez-vous ICI.                       

Dame Katina compatissante, toi qui te signes

dès que tu distingues une église et au voisin médis

de ces Noirs et pire que ça qui ont sali le pays

et volé tout le travail – que la peste les serre

*

Dame Katina compatissante qui insultes chaque étranger

dans le train, le trolley, au magasin, au marché,

tu as oublié ton oncle qui rampait dans les trous

des galeries de la mine, les cheminées des bateaux

*

Où sont tes enfants dont tu es si fière ?

Ta fille partie en Australie, ton fils au Canada,

et te viennent les larmes qui diluent le mascara

quand ils te disent : « Maman, à Pâques, je ne viendrai pas »

*

Dame Katina compatissante, toi qui connais chaque Saint,

pour ce naufrage-là fais aussi une prière :

il y avait dedans le père, l’enfant, la mère

et on leur a tiré une balle dès qu’ils ont touché terre

*

Dame Katina compatissante, fidèle qui « aimes les uns les autres »,

les amis d’Adolf te tournent autour

le sang est sur tes mains, des armes sont tes mots

tu n’as tué personne, pourtant tous ils sont morts.

*

Où sont ton Giannis et ton Eleni dont tu es fière ?

« Sales Grecs » à l’étranger, étrangers même en Grèce

et puisque tu parles avec Dieu, prie pour eux maintenant

car dans la prochaine fournée, il y aura aussi ton enfant.

*

Dimitris Mitsotakis

Donc ?

38

Nécessaire déplacement

délogement

dehors grande fumée

tu allumais, dedans, la lampe

factice la brise

factice le ciel

agrandi le lit

la fidèle déformation.

*

42

Parmi les épines

j’ai jeté la pièce d’or

je te l’ai montrée –

tu te piqueras beaucoup

pour la trouver.

*

44

La cité la rue

les lauriers roses poudreux

toi qui passes

qui t’en vas

sachant juste

que tu t’en vas

avec une cigarette dans la bouche

avec un journal dans la poche

avec un poème à double tranchant –

il n’y a pas d’autre moment.

*

48

Donc ? – demanda-t-il –

il n’y avait personne

de réponse aucune

et la question seule

droit en face à la cité

avec les vendeurs de loto aveugles

avec le nouveau marché aux légumes

avec l’observatoire –

le soleil brûlait

les vendeurs de journaux criaient.

*

50

Il se contredit

il sourit avec clémence

il sourit avec mépris

le trou du miroir

est dans son corps

le mur est rouge

plus en dedans rouge

dehors passent les voitures

les voitures aveugles dans l’ivresse –

il me faut – disait-il –

il me faut un chapeau

en papier

avec deux ailes boutonnées.

*

55

Faubourg chagriné

heure où on arrose les plantes

géraniums rouges éclairez-moi

mes statues dénudées

dans le petit cimetière oublié.

*

56

Cela qui était essentiel

ne l’est plus –

préférable la pluie

au derrière du miroir

dedans le poème.

*

58

Statue fatiguée

après l’amour

les lignes lisses

les chaussettes avachies

l’une trouée –

une vieille édentée assise sur le marbre

avec quelle rancune

elle plume elle plume

la poule égorgée.

*

60

Le chien a aboyé

près de la rivière

dans le jardin

ensuite il s’est tu

il tenait dans ses dents

la poupée manchote

que j’avais enfouie des années avant

derrière le romarin

ils me regardaient tous les deux

avec des yeux verts.

Athènes, 14.VI.76

Yannis RITSOS, Λοιπόν; 1976

Dernière Station

Peu les nuits de lune qui m’aient plu.

L’abécédaire des astres qu’on déchiffre

comme l’apporte la peine du jour terminé

et d’où on tire d’autres sens et d’autres espoirs,

on peut plus facilement le lire.

Maintenant que je reste sans travail et que je compte

peu de lunes sont restées dans ma mémoire –

îles, couleur de Vierge attristée, tard sur le décroît

ou lumière de lune en des cités du Nord jetant parfois

sur des rues remuées des rivières et des membres humains

lourde une torpeur.

Et pourtant hier soir ici, à cette ultime escale

où nous espérons voir poindre l’heure de notre retour

comme une dette ancienne, monnaie qui est restée des années

dans la cassette d’un avare, et à la fin

est venu l’instant du paiement et on entend

les pièces tomber dessus la table –

dans ce village Tyrrhénien, derrière la mer

de Salerne

derrière les ports du retour, au bout

d’une averse d’automne, la lune

surpassa les nuages, et devinrent

les maisons, au versant vis-à-vis, en émail.

Silences aimés de la lune.

*

C’est aussi un mode de pensée, une façon

de  commencer à parler de choses qu’on avoue

difficilement, en des heures où on n’y tient plus, à un ami

échappé en cachette et qui apporte

des nouvelles de chez soi et des camarades,

et on se hâte de lui ouvrir son cœur

avant que te devance l’exil ou qu’il le change.

Nous venons d’Arabie, d’Égypte, de Palestine,

de Syrie

Le petit état

de Commagène  qui s’éteignit comme la petite lampe

bien des fois nous revient à l’esprit,

et des cités grandes qui vécurent des milliers d’années

et ensuite demeurèrent contrées de pâturages pour les buffles

champs pour les cannes à sucre et le maïs.

Nous venons du sable du désert des mers de

Protée,

âmes flétries de péchés publics,

chacun avec sa dignité comme l’oiseau dans sa cage.

Le pluvieux automne dans ce bas-fond

infecte la plaie de chacun de nous

ou ce qu’on dirait autrement, Némésis, destin

ou seulement mauvaises habitudes, ruse et tromperie,

ou encore intérêt à faire fructifier le sang des autres.

Facilement s’use l’homme au sein des guerres –

l’homme est malléable, une gerbe d’herbes –

lèvres et doigts qui désirent une poitrine blanche

yeux qui se ferment à demi au flamboiement du jour

et jambes qui courraient, même si fatiguées,

au plus petit coup de sifflet du profit.

L’homme est malléable et assoiffé comme l’herbe,

insatiable comme l’herbe, racine ses nerfs et ils s’étirent –

lorsque vient la moisson

il préfère que les faux sifflent sur un autre champ –

lorsque vient la moisson

les uns crient pour exorciser le démon

d’autres s’empêtrent dans leurs biens, d’autres discourent.

Mais les exorcismes les biens les discours,

quand les vivants seront au loin, qu’en fera-t-on ?

Est-ce que l’homme est autre chose ?

Est-ce qu’il n’est pas ce qui transmet la vie ?

Un temps pour semer, un temps pour moissonner.

*

Toujours la même chose, la même chose, me diras-tu, ami.

Pourtant la pensée du réfugié du captif

la pensée

de l’homme réduit lui-même à marchandise

essaie de la changer, tu ne peux pas.

Peut-être même qu’il voudrait rester roi d’anthropophages

dépensant des forces que personne n’achète,

à se balader dans des champs de lys bleus

à écouter les toubéléki sous l’arbre à bambou,

pendant que dansent les courtisans en masques à figures de monstres.

Pourtant le pays que l’on abat et que l’on brûle comme

le pin, et que tu vois

soit du sombre wagon, sans eau, vitres brisées,

des nuits et des nuits

soit du navire incendié qui va couler comme le montrent les statistiques,

tout cela a pris racine au cerveau et ne change pas

tout cela a planté des images identiques à ces arbres-là

qui jettent leurs branchages à travers la forêt vierge

et ils s’agrippent à la terre et ils repoussent –

jettent des branchages et repoussent franchissant

des lieues et des lieues –

une forêt vierge d’amis tués notre cerveau.

Et si je te parle en fables et paraboles

c’est qu’on les écoute avec plus de douceur, et l’horreur

ne s’énonce pas  parce qu’elle est vivante

parce qu’elle est sans mots et progresse –

goutte le jour,  goutte dans le sommeil

une douleur à déchirante mémoire.

*

Je veux parler de héros je veux parler de héros : Michalis

qui s’est enfui avec des plaies ouvertes de l’hôpital

parlait peut-être de héros lorsque, cette nuit-là

où il traînait la patte à travers la cité obscurcie,

il hurlait à tue-tête notre douleur – « dans l’obscurité

on s’en va, dans l’obscurité on avance… »

Les héros avancent dans l’obscurité.

*

Peu les nuits de lune qui me plaisent.

*

Cava dei Tirreni, 5 Octobre 1944

*

Seferis

J’ai vieilli

Haris ALEXIOU, Χάρις Αλεξίου, grande chanteuse grecque, a écrit ceci en 2009. Elle l’interprète ici.

J’ai vieilli

Dans le monstre de la ville

J’ai dégusté la peur – beaucoup, dégusté l’infection, dégusté des mensonges

J’ai avalé des mots bien gras

Je me suis évadée de mon désir d’apprendre

J’ai raillé ma soif de savoir… pourquoi je suis ici

Pourquoi je suis ici ?

J’ai vieilli

En sentiments de chimie, dans le genre transactions

En regards de sympathie

Et d’inutile tentative pour que nous soyons bons

Nous ?

« Nous » c’est une chose, nous sommes autres…

Toujours nous parlons d’autre chose. Toujours nous parlons des autres.

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

J’ai vieilli

Monstre de la famille

De politesse sans substance avec feinte obéissance

Acteur enfant dans le rôle de la « grande »

Je ne parle pas de violence, je parle de viol

Vivre son adolescence signifie la guerre

Avec une adolescence de boue, dans la dégoûtante cité

Ensuite adulte névrosée

Toujours nous parlons d’autre chose

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

J’ai vieilli

Connection « OteNet »

Gâteaux de chez Pallete

Après, les « Silhouette »

On recouvre les maux de nourriture

Les rêves en compression, plus tard la dépression

Un « Freak » du Moi avec naufrage de foi en soi

Tourne la page, une vie

Tourne la page

Décampe, ça fait trop mal

Je te repousse, je t’embrasse, tu me vas pas mais je t’aime

Divagation compréhension surface, surface, surface

Terre, nous avons touché terre

Larmes, mes chaudes larmes

La douleur adoucit

Larmes, mes bonnes larmes

« Nettoyage biologique »

Toujours nous parlons d’autre chose. Toujours nous parlons des autres.

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

J’ai vieilli

Amour avant le A

Et au-dessous du zéro mon subconscient

Son terrain est bourbeux

Il recycle mes fruits pourris

J’ai vieilli

Mais le tout petit pleure

Il ne sait ce qu’il a fait. Il n’a pas où aller.

Il se ronge les ongles et il mouille les draps.

Retiré des années dans le fond du berceau.

« Bien fait pour lui Bien fait pour lui Bien fait pour lui »

Crie sa mère

Elle le nourrit, le gronde

Ainsi elle va l’élever.

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions.

J’ai vieilli signifie

Faire comme si

Vivre l’absence

Devenir puissance

Apprendre à rire

Et à se circonscrire

À décider

À voir interdit d’échouer

J’ai vieilli signifie

Vivre avec ce qui te démolit

Construire encore d’autres foyers

Produire par tonnes des déchets

Rejeter les torts sur le prochain

Regarder les émissions du matin

Écouter leurs analyses – fidèle

Être altérée des Nouvelles

Dire et Yes et No

T’accoutumer aux pornos

Mener la guerre depuis ton canapé

Ne « pas pouvoir sans ton frappé »

Toujours nous parlons des autres.

Je vieillis veut dire

L’arrivée du renversement

Que les temps t’apportent

Pour t’écorcher la cervelle.

Tu demandes à te percher

Et à trouver des oasis

Dans les obsessions des autres

Qui ont pour entourage

Des figures identiques à toi

Genoux ployés

Rêves oubliés

Toujours nous parlons des autres ainsi nous ne souffrons pas ainsi nous oublions. 

La Ville

Tu as dit : « J’irai sur une autre terre, j’irai sur une autre mer.
Il se trouvera une autre ville plus belle que celle-ci.
À chaque essai, un échec m’est écrit ;
Et mon cœur est – comme un mort – enseveli.
Dans ce marasme jusqu’à quand restera mon esprit ?
Que je tourne les yeux par-là ou par-ci,
Je vois ici de noirs décombres de ma vie
Que j’ai menée tant d’années, et démolie, et brisée. »
*

Des pays neufs tu n’en trouveras pas, tu ne trouveras pas d’autres mers.
La ville te suivra. Par les rues tu erreras
– les mêmes. Dans les quartiers – les mêmes – tu vieilliras ;
Et dans ces mêmes maisons tu blanchiras.
Toujours à cette ville-ci tu parviendras. Pour les ailleurs – n’espère pas.
Pas de navire pour toi, pas de voie.
Tout comme tu as démolie ta vie là,
Dans ce tout petit coin, sur toute la terre tu l’as brisée.
*
Constantin Kavafis


En chansons, ici, ou ici, ou ici, ou ici...

Murailles

Sans discernement, sans vergogne, sans merci,

autour de moi, grands, hauts, ils ont des murs construits.

*

Et je reste et je me ronge maintenant ici.

À rien d’autre ne songe : par ce sort, mon esprit est détruit,

*

car au-dehors, j’avais tant d’occupations.

Ah comment n’ai-je pas pris garde à ces murailles à la ronde.

*

Mais des maçons, je n’ai jamais entendu bruit ni son.

Imperceptiblement ils m’ont enfermé hors du monde.

*

Konstantinos Kavafis


 Κονσταντίνος Κάλλιας, Konstantinos Kallias, a mis en musique ce poème : c’est à écouter ici.