La lumière baisse et tu vieillis

Le jour n’avait jamais de fin

Cigarette du père en bouche

Jusqu’à la nuit dans notre coin

On jouait aux hommes en douce.

 

Et puis le jour te terrifie

Tout autour les mégots en tas

De retour il n’y aura pas

La lumière baisse et tu vieillis

 

Rires des gosses là-dehors

Des pierres dans leurs tabliers

Mais voilà un moineau tué

Et la souffrance qui te mord.

 

Tasos Leivaditis


 Manos Loïzos a écrit une chanson sur ce texte, et Vassilis Papakonstantinou la chante, ici.

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Où es-tu

Il pleuvait ce soir-là, il pleuvait

j’escaladai l’escalier personne dans la chambre à coucher

Il pleuvait ? tremblait sur la fenêtre ouverte le rideau

Il pleuvait…

 

« Je pars ne cherche pas à me trouver. J’aime quelqu’un d’autre ! », elle a écrit

J’aime quelqu’un d’autre ?

Où es-tu ? Où vais-je aller ?

Ça souffle, j’ai froid ?

Les routes sous la boue, les lumières jaunes, il pleuvait

 

Des couples enlacés par-dessous leurs parapluies

sous peu ils allumeront la lumière

se regarderont dans les yeux et jetteront de sur eux toute la solitude

Les réclames lumineuses font clignoter leurs yeux

Tout à notre époque est fait publicité pourquoi pas ça aussi…

Il pleuvait

 

« J’aime quelqu’un d’autre ? »

En énormes lettres rouges ce serait une merveilleuse publicité

pourquoi pas ça aussi : « J’aime quelqu’un d’autre ? »

« J’aimerai quelqu’un d’autre ? »

Où es-tu ?

Où vais-je aller ?

Ça souffle j’ai froid

Où es-tu ?

 

Tasos Leivaditis


Ne manquez pas d’écouter la mise en musique de Giorgos Tsagaris, chantée par Vassilis Papakonstantinou, ici.

Terminé

Au sein de la peur et des soupçons,

l’œil terrorisé et la pensée terrorisée

nous nous usons et faisons des combinaisons

pour éviter le trop certain

danger qui ainsi affreux nous menace.

Pourtant nous nous fourvoyons, ce n’est pas lui sur notre route ;

les messages étaient mensongers

(ou nous n’avons pas compris, ou pas bien interprété).

Une autre catastrophe, de nous insoupçonnée,

soudaine, brutalement s’abat sur nous,

et à l’improviste – donc il n’est plus temps – nous empoigne.

 

Kavafis, 1911


Mikis Theodorakis a composé pour ce poème une musique instrumentale d’accompagnement. C’est à écouter ici.

La Trahison de la vision

Lorsque la vision est lésée

on souffre de bien plus encore

et même du déchirement de son moi.

Car lorsque la vue de la prodigue nature

qui nous conservant soutient notre vie

se fait spectacle de mauvais goût

cruellement quotidien

d’un inélégant gaspillage

alors continuellemnt on se querelle

avec ce que l’on voit

parce qu’on sait que la conception de sa survie

est suspendue à ce que l’on regarde

parce qu’on s’est dissoute et refaçonnée tant de fois

quand sur les surfaces de peau

qu’on a adorées on ne vit jamais

glisser le fantôme de la non existence.

Trahison parce qu’ils m’avaient promis

que j’aurais de vivante assez de ma vision

pour trouver la joie

aux esquisses du soleil au-dessus des feuilles,

que même quand j’aurais perdu

la prospérité du fruit, le frisson du suc

je pourrais te regarder

et reprendre vie fixant les yeux sur ton reflet.

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Στον ούρανο του τίποτα με ελάχιστα, 2005

Enfantin

Voilà le soir,

il vient, sa douceur

va rendre à mon cœur

un peu d’espoir.

 

Les yeux levés

aux astres, je sens

à quel point les gens

sont mauvais.

 

Pleurant je dirai :

« Astres, mes amis,

les enfants aussi

je les aimerai.

 

Que sans relâche

ils me rouent de coups,

je serai la boue

où ils marchent.

 

Astres, ainsi

qu’un astre et un lys,

je deviendrai, ainsi,

bon moi aussi. »

 

Kostas Karyotakis, Ἐλεγεῖα καὶ Σάτιρες


En chansons, ça peut s’écouter ici, ou bien ici … ou ici

Pour que viennent

Une bougie suffit.        Sa lumière délicate

s’harmonisera mieux,      ce sera plus chaleureux

lorsque viennent les ombres,      les ombres de l’Amour.

 

Une bougie suffit.        Que la chambre cette nuit

n’ait pas trop de lumière.      Tout dans la rêverie

et la suggestion enfoui,           et avec le peu de lumière –

dans la rêverie ainsi,               je me ferai des visions

pour que viennent les ombres,       les ombres de l’Amour.

 

Kavafis


On peut aussi le chanter


 

Le Voleur

Voleur, – en vérité, voleur, obscur, fiché ; il épiait

femmes et hommes, enfants et vieux, feuilles, fenêtres, lampes,

vieilles guitares, machines à coudre, branches sèches, lui-même.

Sans cesse il volait

une attitude, une expression, les mégots qu’on jetait dans la rue,

leurs habits, quand ils se dévêtaient à l’heure de l’amour, leur pensée,

leurs formes ignorées, les leurs, les siennes, et il faisait

de grands, de curieux bouquets ou bien plantait des pots. À présent,

au magasin de fleurs du coin, derrière la vitrine, on le voyait

pulvériser à la trompe les grandes roses, les dahlias, les œillets

sans les vendre ni les offrir ; – un voleur original,

un prince décadent au fond de sa serre. Seul son visage,

pâle, se détachait parmi les très hauts lys,

comme un mort dans son cercueil de verre. Cependant,

pendant les froids hivers, ce magasin de fleurs aux fleurs non vendues,

toujours nous donnait l’impression d’un éternel printemps ; même si nous avons appris plus tard

que toutes ces fleurs étaient de papier, peintes

à la peinture rouge et jaune – plutôt rouge – de différents tons.

 

Yannis Ritsos, Μαρτυρίες 1957-1963