Des Paroles brodées

On doit à Manos Eleftheriou quelque 400 textes de chansons, et non des moindres. Celle-ci, écrite pendant la dictature des colonels (1967 – 1974), commence par une adresse quelque peu ironique au poète Georges Séféris, puis évoque le drame des résistants vaincus, des idéaux trahis, d’une génération à l’autre.

Giannis Markopoulos  a composé sur ce texte une musique narquoise, la version d’origine est à écouter ici, mais il faut ensuite aussi voir et écouter cette version.

Cet article en grec fait le point sur l’histoire de la chanson.


Des paroles brodées sur un mouchoir

j’ai trouvé sur ma route avant-hier

l’abécédaire sur le trèfle le soir

t’apprenait et demain et hier

mais moi je passais l’ultime porte

avec les fils du temps qui me ligotent

 

Les rossignols t’ont harcelé dans Troie[1] :

une génération perdue tu en pressas

tu aurais mieux fait de t’appeler Maria

et d’être couturière à Kokkinia

et non de vivre avec ces aigrefins[2]

et de ne pas savoir le sort de l’assassin

 

Beaucoup sont revenus ravagés

par le cruel tribut du temps

à moitié chemin quatre vents

les menèrent promener un instant

et ils trouvèrent la flamme sans frisson

et le désespoir sans raison

 

Et comme les autres eux aussi ont échoué

on les a trouvés quelque part qui aboient

et de l’ancien martyre il est resté

un chien dans la nuit qui a soif

des femmes dans le coin du réverbère

délirent sur le bord de la mer

 

Et au large du monde les camions

Déchargeront à Kaisariani

En ce siècle comment se fait-il donc

qu’en couvercle se soit changée la vie

comment l’ont apporté le Destine les années

pour qu’un poète ne soit pas écouté

 

Du monde qui dénouera l’écheveau

Qui dans les montagnes est Capitaine

Qui donne l’amour et la grâce à nouveau

et dans les myrtes d’Hadès se promène

Qui trouve pour la nouvelle génération

des paroles brodées sur le gazon

 

Dans les défilés et les règles ils m’ont lié

et à l’aurore de leur carnage

légions phalanges et archers

m’ont saisi et mis en cage

et dans les souterrains, les financiers

jouent les siècles à leurs jeux de dés

 

Je recherchais les chasses risquées

et n’étant pas un frimeur, un gros bras

devant ton tribunal je suis passé

Puisque chez Hadès tu me trouveras

dans les supplices à nouveau juge-moi

et comme malfaiteur condamne-moi

 

Manos Eleftheriou

 


[1] Allusion à Ελένι, Hélène, de Séféris : «Ταηδόνια δε σαφήνουνε να κοιμηθείς στις Πλάτρες.» – « Les rossignols ne te laissent pas dormir à Platrès ».

[2] Le mot «συμμορία » (band, gang) ayant été censuré, l’auteur écrivit à la place « compagnie » pour faire allusion au régime de la Junte. Séféris était diplomate, il mourut en 1971, pendant la dictature.

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Le  crime a eu lieu

Le  crime a eu lieu.

Tu as cassé la tirelire de l’enfant

Les pièces se sont déversées

Vieux sous troués par le milieu

Et grandes rondelles luisantes.

Non, tu ne peux plus rien acheter

Tellement de pièces et toutes inutiles

Tu ne peux plus rien acheter

Et l’enfant qui pleure

Toi non plus tu ne peux plus rien acheter

Et l’enfant qui pleure et qui demande

 

Rien plus rien.

 

Manolis Anagnostakis, Η Συνέχεια 3

 

 

 

Ma porte, je l’ouvre le soir

Ma porte, je l’ouvre le soir

Je tiens ma lampe bien levée

Pour aux affligés la faire voir

Qu’ils viennent trouver société

 

Qu’ils trouvent la table dressée

De l’eau à boire pour le malheur

Et s’assiéra à nos côtés

La sœur des humains, la douleur

 

Qu’ils trouvent un coin où s’adosser

L’aveugle un endroit où s’asseoir

Et là, pendant qu’on va parler

Le Christ aussi se fera voir.

 

Tasos Leivaditis, 1978


C’est une chanson célèbre de Theodorakis, qu’on peut écouter ici par lui-même – ou ici, par Alkistis Protopsalti

Une pluie lente a commencé…

Une pluie lente a commencé tard vers le soir

Sur les cités le ciel paraît une plaine boueuse à perte de vue

Et la pluie est une bonté, tu as beau dire, elle ne ressemble en rien à la mort

Tu peux marcher une fois sans suite ou – ça t’est indifférent – avec pour suite

Une époque éloignée et morte comme  un luxe violemment déchiré

Moi je songe à comment et pourquoi de la pluie peut me rappeler tant de choses

–  Sans nul doute il est insensé de penser à tout ça en tel moment –

Pourtant je songe à une curieuse odeur dans les chaudes chambres hivernales

Plus tard que 6 heures avec les volets clos et la lumière allumée

À un coin à côté de la cheminée dans un vaste café avec les voix indifférentes.

Je songe à tout ça de la plus simplissime façon tout à fait enfantine

Tu peux oublier n’importe quoi, qu’est-ce que tu chercherais ici en tel moment

Toi, ton voisin, tout ce monde qui avance au ras de toi dans les ténèbres

Cet angoissant silence qui blesse plus encore que la lame la plus acérée

Oublie pour un infime instant car peut-être tout n’est pas terminé ce soir non plus pour toi

Tant que s’il craque quelque chose d’inattendu cela vient t’éveiller le précieux sujet d’un retour

La chaude chambre hivernale, le café avec les voix multicolores.

 

… Il pleut donc comme ça une pluie jaune sans fin.

Une vieille pluie jaune, la nuit, comme un fouet.

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές 3

« Polytechnique » 1973 : Journal d’une semaine

Athènes 16 Novembre 1973[1]

Beaux enfants, avec les yeux grands comme des églises sans stalles.

Beaux enfants, à nous, avec la grande tristesse des braves,

Encore mineurs[2], debout aux propylées, dans la brise de pierre,

Bras prêt, regard prêt – comment grandissent

la taille, le pas et la paume de l’homme ?

 

17 Novembre

Lourd silence, perforé de coups de feu

amère cité,

sang, feu, la porte abattue, la fumée, le vinaigre  –

qui dira : j’attends, depuis le noir au-dedans ?

 

Petits équilibristes avec des grosses chaussures

un pansement de feu sur le front

fil de fer rouge, oiseau rouge

et le chien solitaire dans les banlieues exclues

alors que le jour plus blafard pointe derrière

les  statues enfumées

et qu’on entend encore le dernier cri dissous

sur les avenues.

 

Au-dessus des tanks, au-milieu des coups de feu épars

comment pouvez-vous donc dormir ?        […]

 

20 Novembre

Ils ont rangé les barbelés, ils ont lavé le sang, la moitié des enfants est allée à l’école

les femmes sont sorties faire les courses, au coin une voiture brûlée

on a lavé les habits et les a étendus bien cachés aux terrasses – qu’ils n’aient pas l’air d’autres drapeaux

foyers fermés, l’oignon, la pomme de terre, l’huile

le sel déversés sur la rue et la farine aussi,

à l’intérieur du frigo l’oiseau rouge avec toutes ses plumes

Depuis la mort nous commençons – ainsi disait-il – nous commençons encore

au-dessus du grand escalier écroulé

« que faire – dit-il – s’oublier ? oublier encore ? »

Recouverts de la couverture trouée jusqu’au-dessus des yeux

peu à peu sors un pied tâtant l’air le silence la pénombre

plus tard les bras, la tête la dernière.

En face la chaise, les cigarettes les allumettes et la lumière collée au mur

une gigantesque affiche jaune

Heure solennelle ! Heure cruelle ! Heure vidée de la lâche longanimité des vers

ici ce qu’on dira désormais sera le sang

oh ! infâme vie volée

 

22 Novembre

Que le couteau soit lent à s’élever, l’home qui se tait,

ce n’est pas qu’il n’ait rien à dire

ce n’est pas les douze clous dans le mur, la sauterelle dans le verre

c’est qu’il attend que ses mâchoires se desserrent.

 

Yannis Ritsos, Novembre 1973, Ημερολόγιο μιας εβδομάδας


[1] Il s’agit de la semaine de la révolte étudiante à Athènes contre la Junte des Colonels.

[2] Ritsos écrit : « qui n’ont pas encore voté ».


On peut écouter ici Ritsos interpréter son texte.

Et il fallait encore

Et il fallait encore beaucoup de lumière pour que le jour vienne. Pourtant moi

Je n’ai pas accepté la défaite. Je voyais maintenant

Combien de joyaux cachés il me fallait sauver

Combien de points d’eau préserver dans les flammes.

Vous parlez, vous montrez les plaies insensées dans les rues

La panique qui étrangle votre cœur, comme un drapeau

Vous l’avez clouée aux balcons, en hâte vous avez chargé la marchandise

Sûr est votre augure : la ville tombera.

 

Là, prudemment, dans un angle, j’arrange avec ordre,

Je clos avec sagacité mon dernier retranchement

Je pends des mains coupées aux murs, je décore

Avec des têtes coupées les fenêtres, je tresse

Avec des cheveux coupés mon filet et j’attends.

 

Debout et seul comme précédemment j’a t t e n d s.

 

Manolis Anagnostakis, Η Συνέχεια


La première partie du poème est une chanson de Thanos Mikroutsikos, qu’on peut entendre dans sa version première ici, ou dans une autre version ici.

Des Hommes

Nous demandions un endroit où nous tenir, sans prétendu privilège ou valeur spéciale

Une nécessaire privation dans le superflu à tous (et la sensibilité en de tels instants à quoi sert-elle ?)

Comme par exemple l’ami Georges Untel poète lyrique pose assidu et têtu sur les rayons d’en-haut des librairies de province

Comme au cinéma d’été que ne dérange pas l’idée des riverains journaliers épris de calme.

Par conséquent nous sommes fort satisfaits de croire – sur le tard – à l’indiscutable haute sagesse des apophtegmes ancestraux.

Disons : « le bien n’est pas dans le beaucoup » ou « rien de trop » et leurs pareils

Vêtus avec bienséance des souliers neufs et des cravates demi-deuil d’une jeunesse passée

Nous racontons, en cercle restreint, que notre vie fut tyrannisée par un amour ingrat – il y a tant, ou tant, d’années – par une préoccupation, et cela, ne pas l’avoir encore oublié

À un âge donné, nous ne nions pas que nous écrivîmes même des vers – ô jeunesse, avec un sourire condescendant

Ou que nous avons lu Anna Karénine dans la traduction d’un inconnu et autres nullissimes banalités.

 

Enfin un endroit très simple, au moins 1 mètre sur 2, sans prétendu privilège ou valeur spéciale

Des hommes sans aucune idéologie particulière, pas de sentimentalité, pas désabusés, des hommes simplement.

 

Manolis Anagnostakis, Παρενθέσεις