Endormie

La voix est gravée dans le vent frémissant et dans

ses arbres secrets toi tu respires

 

Blonde est chaque page de ton somme et comme tu bouges

les doigts un feu se diffuse

 

Tout en moi, empreintes du soleil ! Et vent arrière

souffle le monde des images

 

Et demain montre tout nu son sein signé

d’un astre inaltérable

 

Que le regard fait nuit comme lorsqu’il va épuiser

un firmament

 

Oh ne résiste plus à tes paupières

 

Oh ne t’agite plus dans les buissons du somme

 

Tu sais quelle supplique allume à ses doigts

l’huile qui garde les portes de l’aurore

 

Quelle fraîche apparition susurre en son attente

le souvenir en friche

 

Là où espère le monde. Là où l’homme ne veut

être rien que l’homme

 

Tout seul et sans aucune Destinée !

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1941

L’Araignée

Parfois, un mot de hasard et tout à fait sans importance

confère au poème une signification insoupçonnée,

comme par exemple dans le sous-sol déserté, là où

personne ne descend plus depuis longtemps, la grande jarre vide ;

sur son bord sombre, une araignée à la marche privée de sens,

(privée de sens pour toi, mais pour elle, peut-être pas).

Yannis Ritsos

Forme de l’absence – IX

Et donc l’absence, avec nous ou par elle-même, vit sa vie,

gesticule insensiblement, fait silence, s’use, vieillit

comme une exacte existence, avec le sourire muet qui ride peu à peu

la bouche et les yeux. Mesurée avec notre temps à nous,

elle perd couleurs, multiplie son ombre –

elle vit et vieillit avec nous, et se perd avec nous, et elle reste avec ce que nous quittons.

 

Et il nous faut être très attentifs à chaque mouvement, mot et pensée,

parce que, de ce qui arrive à ce qui est absent,

nous portons à présent, nous seuls, l’entière responsabilité.

 

Yannis Ritsos, Υδρία, 1958

Forme de l’absence – V

Les soirs d’été, à l’heure où ferment les jardins publics

et où les petites filles avec leurs barrettes s’en retournent chez elles

avec d’autres plus petites dans leurs poussettes, endormies déjà,

viennent derrière elles – suite muette et invisible – les petites filles mortes,

livides, les cheveux ternis, tenant dans leurs mains attachées

leurs bouquets desséchés, comme de petits poèmes

qu’elles n’auraient pas eu le temps d’apprendre par cœur.

 

Elles s’arrêtent à distance pour regarder les rubans et les jouets suspendus dans les kiosques,

l’humble vitrine éclairée de la mercerie de quartier,

laissant à chacun de leur pas une place intérieure qu’emplit tout de suite

une ombre violette et rose. Elles arrivent jusque devant chez elles,

elles regardent fermée la fenêtre de leur enfance,

à un moment elles lèvent la main, mais ne frappent pas à la grille. De dedans

les parents entendent frapper, ils laissent la serviette tomber sur la table

comme tombe une grande feuille sèche sur le temps. Ils ouvrent la porte.

 

Ce n’est rien. Ils voient seulement

les étoiles ternies, le ciel vide, le monde vide,

et ils referment la porte comme si rentraient leurs enfants.

 

Yannis Ritsos, Υδρία, 1958

 

À Karyotakis

À Karyotakis

« Les jeunes qui vinrent sur l’île déserte » avec toi

se comptèrent un soir –  tu manquas à l’appel.

Ils se regardèrent alors, et restant cois,

de chagrin hochèrent la tête. Ils se rappellent :

 

Au long des nuits, de ton abysse solitaire,

tu leur lançais un signe de feu, ils connaissaient

le triste salut du tréfonds qui éclaire

les routes et tous restaient au pays, qu’elles fixaient.

 

Ils restaient dans leur amertume même, accrochés

ainsi fatals et tristes sur le « roc » du péril.

Et quand tu les quittas, éternels désespérés

ils scandèrent en chœur quelque strophe de deuil.

 

Mais sans arrêt sur « l’île » viennent des jeunes gens.

À ta place déserte ils cherchent l’élégie de la vie.

Ils t’apportent en leurs yeux deux larmes d’innocents

et la forme souple de ton Époque refleurie.

 

Maria Polydouri

 

 

 

Porcherie

Les temps avaient changé, à présent ils ne tuaient pas, ils te désignaient juste du doigt, et cela suffisait. Ensuite, constituant un cercle qui sans cesse se resserrait, peu à peu ils t’approchaient, toi tu te reculais, tu étais acculé contre le mur, jusqu’à ce que, désespéré, toi seul tu ouvres un trou pour t’y fourrer.

Et lorsque le cercle se défaisait, à ta place se tenait un autre, monsieur absolument adorable.

 

Tassos Leivaditis

Thermopyles

Honneur à ceux-là qui dans leur vie

fixèrent et gardent des Thermopyles.

Jamais du devoir ne s’écartant ;

justes, impartiaux en toute action,

mais avec pitié et compassion ;

généreux s’ils sont riches, et quand ils

sont pauvres, encore à leur mesure généreux,

encore secourables autant qu’ils peuvent ;

toujours disant la vérité,

quoique sans haine pour ceux qui mentent.

 

Et suprême honneur leur revient

lorsqu’ils prévoient (et beaucoup le prévoient)

qu’Éphialtis paraîtra à la fin

et que les Mèdes enfin passeront.

 

Konstantinos Kavafis


Une chanson a été faite avec ce poème…