Épilogue

Et avant tout pas d’illusions.

 

Tout au plus considère-les comme deux projecteurs flous au milieu de la brume

Comme une carte postale à des amis partis avec ce mot unique : « je vis ».

 

« Car » comme très justement me le dit une fois mon ami Titos,

« Aucun vers aujourd’hui ne met en mouvement les masses

Aucun vers aujourd’hui ne renverse de Régime. »

 

Quoique.

Invalide, montre tes mains. Juge pour être jugé.

 

Manolis Anagnostakis, Ο Στόχος

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Les Clepsydres de l’Inconnu – (6)

Nocturne œuvre de tissage

Déferler des lys qui dénude l’oreille et s’éparpille

Je ressens aux épaules de la vie le tressaillement qui se hâte de saisir l’œuvre

Jeunesse qui réclame encore une occasion d’éternité

Et au bon gré des vents lance sa tête avec indifférence

 

Il y a une poitrine où tient tout, musique qui conquiert

bouche qui s’ouvre

À une autre bouche – rouge jeu élagué du vertige

Encore un baiser et je te dirai pour quel refrain j’ai fait ainsi saigner mes silences

Encore un kilomètre et je te montrerai pourquoi je me suis lancé dans un tel panorama

Là où le sanglot s’obsède à rechercher d’autres étoiles

Fouillant à grands gestes périssables le sable qu’ont laissé

Excavé les spasmes des amours

 

Les ailes furent données aux secondes

Du monde part, du monde vient, dans sa paume on lit roses et fêtes

Du monde part, je suis dans ce flot, je me fie tout à son cours

Des fronts luisent, des doigts qui croient scrutent le sommeil

Mais quelle rumeur, quelle caverne est cela où on appelle la pureté

Instant horizontal de mouette au-dessus des passions, barque heureuse

refuge inattendu

 

Je m’en irai aux portes blanches de midi en frappant de paroles

les résurrections bleues

Et pour aller faire un tour toutes les froides îles allumeront leur chevelure

Avec des flammes innocentes et avec des galets les amoureuses mers

Je porterai plainte auprès des étés nus contre le plus sûr instant de la proue

Où joyeuse elle déchire les humides espoirs des humains simplement bons.

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1940

 

 

Les Clepsydres de l’Inconnu – (2 – 4)

[extraits]

2

Fières herbes sauvages, l’ami a perdu son ami, là tout est au repos

Une voix dure a résidé dans cette vallée

Un saurien sombré a surgi à la surface

Vous où étiez-vous quand fut coupé le cou d’une telle journée

Où étiez-vous, feuille à feuille, les gens marchent à pas de loup

Les fruits se brisent sur le seuil d’un sanglot

Personne ne réagit

 

Ô chemin enivré où tu as cherché tant cherché la tendresse

Aux doigts de l’effort et t’ont terrifié les aurores qui pointaient

Aventurant leur lumière forêt enroulée au-dessous du silence.

 

Ni les dés frémissants n’éloignent de telle façon l’inspiration

Ni les bruits comprimés n’épuisent de telle façon

la respiration

Des cheminées polychromes émettent leur imperceptible mélancolie

Sur les arcades qui tremblent, tremblent les oiseaux qui s’adonnent

au dénombrement de leurs rêves

On entend le coup d’aviron sur la cendre qui a laissé des signes de jeunesse

Et personne ne sait d’où s’ouvre cette poitrine

Et personne ne sait de quand on a commencé à vivre

Dans leurs angoisses bouclées on perçoit les voix décapitées

Qui percent le sol rameaux enflammés d’une civilisation liquide

 

Ô Sérénité qui se délie, présence fluide dans la pupille des yeux

Dans les rapts du sommeil aux ruches des espaces du souvenir !

 

4

 

Quel métal est-ce qui donne froid aux yeux quelle jeunesse perdue

Qui recueille la miséricorde de peu d’instants sur un fil insensible – quel qu’il soit

Les arbres se sont tus les pierres ressemblent aux pierres, les cavaliers s’en sont allés

Ils cherchent la poignée d’une autre porte mais quelle est-elle

En quel cœur battant peut-elle se trouver, ferment les espoirs

les fenêtres, la douleur est au soir

Qui est ici, ce n’est personne – la terre résonne terre

 

Et pourtant la vie doit trouver une monnaie

 

Puisque ce n’est pas l’amour, puisque ce n’est pas l’amour

L’amour, qui est-il– la vie se compte en battements de pouls, la joie

en gesticulations désespérés

Des moulins sur les sommets ont blanchi leurs voyages

La vie se compte en pulsations, pulse la ceinture déliée de la soirée

Des séductions scintillent aux lointains, une barque disparaît

heureuse

Aucune vague ne conserve rancune en son sein

Les hommes se ressemblent, comparables aux clameurs poussées des phares

Ils partent pour s’en aller ailleurs et sortent en mer

Quelle mer

C’est peut-être celle qui ne se souvient plus des blancs instants et remâche

ses paroles

Chagrins, quels qu’ils soient, qui se sont faits draps et battent au vent pour

sécher, et battent à nouveau au vent pour que les mouettes

Soient à leur côté, de leur côté

Quelle peine apprivoisée, quelle unité brisée, quelle déploration

 

Ô joie blessée, d’un instant contenue, qui secoue des siècles !

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1940

Un singulier garçon

Voici le texte d’une chanson que vient d’écrire Pavlos Pavlidis en hommage à Zak Kostopoulos, assassiné en pleine rue à Athènes dans des conditions particulièrement affreuses.

La vidéo de cette chanson se trouve ici.


 

Tous ceux qui bourrent de coups de pieds fous sous nos yeux

un autre eux-même blessé et sans défense

un serpent les attend dans leur sommeil

il s’est déjà enfoncé dans leur rêve.

 

Une fois rassasiés devant leurs écrans de violence et de sang

une fois leurs enfant nourris de détritus

ils se teignent les mains de sang jusqu’aux coudes

et ensuite ils nettoient leurs trottoirs.

 

Reste auprès de moi ce soir ici reste auprès de moi

reste auprès de moi ce soir ici reste auprès de moi

reine pâle lève-toi et danse

ce soir je veux faire exploser mon cœur.

 

Tous ceux qui regardent glacés et indifférents

un garçon qui simplement n’était pas le leur

un serpent les attend dans leur salon

il a hanté soudain leur foyer.

 

Une fois rassasiés devant leurs écrans de violence et de sang

une fois leurs enfant nourris de détritus

ils ont haussé encore une fois les épaules indifférents

et sont retournés un à un à leur travail.

 

Reste auprès de moi ce soir ici reste auprès de moi

en moi souffle une belle brise

reine pâle lève-toi et danse

ils ont peur parce que tu es un singulier garçon.

 

Eux sont ceux qui raillent sous nos yeux

quelqu’un prêt à tomber dans leur vide

ils aboient « tombe » et comme coule leur salive

ils restent là plantés devant leur portable.

 

Une fois rassasiés devant leurs écrans de violence et de sang

une fois leurs enfant nourris de détritus

dans leur tanière souillée ils vocifèrent

avec fureur ils sortent de leurs gonds.

 

Reste auprès de moi ce soir ici reste auprès de moi

je ne suis pas un ange et je mérite peut-être

que dans le désert des villes mon âme

erre assoiffée sous le soleil.

 

Mais ma soif ramassera peut-être un jour

les noirs nuages du monde et avant que je parte

dans mon âme fuseront les éclairs et la pluie

pour rincer cette tristesse au moins un moment.

 

Reste auprès de moi ce soir ici reste auprès de moi

je ne sais pas si je supporterai tout seul cette nuit

si les singuliers enfants sont mes enfants

si je suis victime ou si je suis assassin.

 

Ils ont depuis des années barré l’horizon

de barbelés d’épines et de législateurs

et sans cesse ils nous portent aux urgences en civière

les fugitifs ont des figures déchirées

et quand nous regardons du côté où ils regardaient

il nous semble sans cesse voir nos visages

qui nous regardent avec gêne et une telle insistance

que nous le supportons pas et nous leur sourions

mais s’ils rient eux aussi alors c’est fini

nous avons toujours eu tant à dire

sur tout ce que nous n’avons jamais osé

sur tant de choses que, dommage, maintenant ici non plus nous n’osons pas.

 

Pavlos Pavlidis

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J’ai un troquet

Exceptionnellement, au lieu d’un poème, voici une chanson – ici enregistrée en 1971 par Giorgos Dalaras. Les paroles sont de Lefteris Papadopoulos, la musique de Manos Loïzos.


J’ai un troquet

Tout au bout du port

Il est construit par les pleurs

De ceux qui restent

De ceux qui restent

Et qui attendent

 

 

J’ai un troquet

Qui entend sans cesse les mêmes histoires

Sur les barques et les voyages

De ceux qui restent

De ceux qui restent

Et qui attendent

 

 

J’ai un troquet

Une vieille ruine

Ah si c’était un navire

Pour ceux qui restent

Pour ceux qui restent

Et qui attendent

Poèmes que nous a lus un soir le sergent Otto V…

I

Dans deux minutes on entendra l’ordre « En avant »

Personne n’a à réfléchir à rien d’autre

En avant notre drapeau et nous baïonnette au canon en arrière

Ce soir on frappera sans pitié et on sera frappé

On filera devant en chantant des marches rythmées

On filera devant où se devinent des milliers d’yeux inquiets

Là où des milliers des mains se serrent autour d’un autre drapeau

Prêtes à frapper et à être frappées.

 

Dans une minute il faudra déjà qu’ils nous donnent le signal

Un petit mot infime au milieu de la nuit, qui sous peu resplendira exquisement.

 

(Et moi qui ai une âme enfantine et lâche

Qui ne veux connaître rien d’autre que l’amour

Moi aussi je me bats depuis tant d’années sans, mon Dieu, que j’apprenne pourquoi

Et depuis tant d’années je ne vois devant rien d’autre que mon frère jumeau).

 

II

 

Sur cette photographie j’étais jeune environ 22 ans ; ici c’est la femme que j’aimais : ma femme

Elle s’appelait Martha ; elle serrait mon fils avec terreur dans ses bras

Elle me dit : « je suis heureuse que tu ailles te battre ».

Elle pleurait comme une toute petite fille.

Et ici une certaine vieille maison avec un jardin au milieu et des fleurs…

Tu te souviens quand on était enfants on avait un cheval de bois et une trompette étincelante

Le soir on veillait sur les livres aux héroïques histoires antiques

Le retentissement des illustres combattants tyrannisait notre sommeil innocent.

Plus tard, nous l’avons oublié, cela, nous moquant dans un coin des lubies puériles.

Peut-être demain un petit trou comme ça me taillera le front

Oh un petit trou où tient toute la douleur des humains

Qui suis-je ? Où suis-je ? Déchirez mes habits ici devant la poitrine

Peut-être trouverez-vous encore mon nom gravé.

Qui s’en souvient ?

Cherchez encore dans mes habits… Ici j’étais jeune, à peine 22 ans

Et ici une femme qui serre avec terreur un enfant dans ses bras.

 

(Elle pleurait vraiment lorsque je suis parti comme une toute petite fille).

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές, 1945

 

Graganda

[extrait]

5

Le temps était lisse – inexistant presque. Vangelis

retira d’abord son caleçon et après son maillot ;

il se rappela d’une chenille sur une grande feuille par une précoce lune d’après-midi

ainsi comme il décalait son regard de la chenille à la lune

– et ce déplacement vers le haut avait quelque chose de décisif

une puissance autre, sienne, et oubliée, –

cela lui avait rappelé celui qui dormait nu – ils le soulevèrent avec le matelas

le hissèrent sur la terrasse ; il ne s’éveilla pas ;

il savait juste qu’il était en l’air, qu’il était nu

avec un fil rouge attaché à son bras ;

à la corde étaient suspendus inertes les sous-vêtements humides de l’immeuble

sur un des draps était versée une lumière jaune avec un chien qui aboyait au poste de douane

et les plongeurs remontaient un si grand carillon du navire englouti

que les dormeurs pensaient qu’ils ne dormaient pas –

Tout était fait d’eau et d’éclair d’eau

et d’eau il n’y avait pas, juste l’azur et le haut,

et de mort il n’y avait pas

juste que parfois le Second se réveillait de son ronflement

il entendait ce carillon ailleurs, partout, nulle part,

une heure détraquée, salée des profondeurs, détrempée,

vitre, aiguilles, algues, les cheveux de la noyée, l’œil du noyé,

le petit miroir de sac dans le ventre du dauphin ; le capitaine

regardait le galon à sa casquette accrochée au crochet de la cabine

il oubliait le sommeil, se rendormait aussitôt

parmi les méduses, oursins, crabes, crevettes, bouées, citrons,

une baleine avait la bouche ouverte avec un drapeau

les billets des précédents passagers se traînaient sur le pont

ayant échangé leurs propriétés avec les sauts du sauclet ou de l’hirondelle de mer,

 

Le gardien de phare alors devint aveugle

ses mouvements demeurèrent immuables

il allumait normalement les lumières à l’heure dite – il n’avait pas besoin de montre

la montre il l’avait disposée au sein de sa poitrine

comme on enfonce bien dessous sa veste une oie dérobée

c’était ce même carillon détrempé avec l’œil du noyé ;

 

Ah – disait-il – tout ce matin l’horizon

est rosé avec des perles azurées ; je l’ai vu

au fond de deux puits ; ces choses, ils les savent mieux,

les aveugles et les noyés ; les coqs les crient sur les lentisques :

le clocher le plus haut est englouti dans le plus profond lac ;

 

Et celui qui est assis sur la pierre  derrière le mur,

provisoire, provisoire,  apeuré,

ramasse ses pieds sur la pierre pour tenir moins de place

avec cette permanente retenue de l’indésirable

avec cette permanente patience de la durée du miracle

alors que ses mains s’emplissent d’elles-mêmes d’orge, blé, tournesol, maïs,

pour nourrir en cachette les grands oiseaux invisibles d’habitude blancs

il suffit que nul ne le voie à leur glorieux rassemblement

qu’ils ne comprennent pas que l’invisible aussi a faim

que pourtant ils le voient clairement au moment où droit

parmi leurs mille ailes ils le hausseront,

comme ça, avec un lacet à sa chaussure droite dénoué

et avec les trois rasoirs rouillés dans sa poche.

 

Moi je t’ai vu – dit l’autre qui était assis sur la deuxième pierre, dans la deuxième moitié de l’ombre ;

je ne t’ai pas dénoncé ; je t’ai vu qui revissais la tête du décapité dès que les gardes étaient partis ;

je t’ai aussi vu l’autre soir qui nourrissais un à un les tués et les statues ;

 

je reconnais de loin ta musette aux courroies rouges et noires

tu l’avais appuyée à la chaise électrique

je tremblais que tu n’aies pas eu le temps ; lorsque tu volais je ne t’ai pas vu ;

je marchais près de toi ; je suis resté ; je cherchais des amis ou du moins des alliés

car chacun de nous a beaucoup d’ennemis connus et davantage d’inconnus.

 

Je suis moi aussi de la même race ; je persiste ; je ne laisse pas tomber ;

j’ai dit : le champ avec les marguerites un matin de printemps avec les cabanes sur les collines

j’ai dit : le parapluie rose renversé ouvert rempli de lumière au milieu des épis

j’ai dit : pain, raisin, sein, ancre, baiser, femme, liberté

j’ai dit aux morts : attendez ; rien n’est terminé ;

je totalise partialement, hypocritement, je souligne,

je monte par l’ascenseur, je m’évente avec mon chapeau,je regarde aussi au miroir,

je ranime les nombres pairs, je résiste

avec la voix qui dit du balcon voisin : « les pois de senteur ont fleuri »

avec la femme qui se lave – à chaque pied elle a cinq doigts

avec la femme qui se peigne  – ses cheveux bruinent en gouttelettes filantes

et celui qui tient le marteau dans la gare souterraine, et a un mètre en fer dans sa poche arrière,

la fourmi qui se promène sur la feuille de platane

je la prends dans mon camp, je la montre comme argument

de même aussi la petite cuillère argentée du fruit confit dans le verre

de même aussi l’orifice du nombril et la courbe du ventre de la femme endormie

et de même la scie experte suspendue derrière la porte

– et désormais à part du cœur et du cerveau humain – je les ai vus

à la morgue, dans le livre de chirurgie et en coupe –

et à part des dents brossées, des poèmes et de la révolution.

 

Les masques bien sûr sont tout le temps rouges de l’intérieur mais aussi du dehors

peut-être de par la peau écorchée au-dedans – peut-être pour la même raison au-dehors –

tous les masques – dit-il – sauf  les noirs ;

les masques portent des lunettes de soleil, ils regardent vers la mer ;

le noir s’assortit au rouge comme sur ta musette,

sous le passage passent les chevaux l’après-midi

leur souffle fait fraîcheur au fond de l’ombre,

on s’arrête un instant pour penser, ensuite on ferme les yeux et on poursuit,

le maréchal-ferrant reste au lit frappé par la blanche jument –

lui réfléchit à tes ailes et au blanc.

 

Moi, je n’avais plus quoi faire ;

je ramassai le chiffon souillé des mouches qui recouvrait au bazar les bonbons à la cannelle

j’enveloppai la croix de métal, je descendis sur le rivage, je ne la jetai pas à la mer

parce que les passagers depuis les bateaux promenades à moteurs regardaient

je la déballai et la mangeai –

que d’actions mystérieuses ont confirmé l’inaltérable et l’immuable,

l’inévitable, l’irréalisable, l’inexprimable ;

je revins sur mes pas, regardai les cygnes et les canards sur le petit lac

là pêchaient à la ligne cinq hommes entre deux âges aux visages clos

et aux chapeaux disloqués

un peu plus bas que le théâtre bombardé avec une unique colonne debout

au-dessus de la colonne le cheval de marbre dressé sur ses jambes arrières –

 

Qu’as-tu construit ? – demanda-t-il. Qu’avons-nous construit ? – demanda-t-il encore

(il avait une voix ; je le vis, que frémissaient ses lèvres) ;

un cheval seul au milieu des nuages ; – répliqua-t-il tout seul ;

il suffit que ne tombe pas le blanc du cheval sur les canards et sur les vieux chapeaux.

Il dit et disparut derrière l’unique colonne – car les après-midi,

les reflets des marbres les prennent sur eux,

ils s’infiltrent par les vitres dans les pièces les plus closes

au fond des miroirs, des armoires, au fond des bras de plâtre creux

sur le treillis des dames-jeannes, les machines à coudre, les cerises cireuses du fruitier

sur les gants et les pantoufles des tués

sur les cartes de visite, les câbles chaulés du vieil escalier en bois

sur les globes poussiéreux de l’hospice des vieux ;

 

[…]

 

J’ai mis le nouveau globe, je suis descendu de l’échelle, j’ai dit : me voilà

et ce siècle-là a appuyé sa main chaude sur mon épaule

je me sens amical au sein du mystère du monde

car je suis là, dans le lieu et le temps

là, dans cette heure particulièrement mienne

là, dans cette heure massivement mienne ;

je fulmine encore, je pleure encore

j’allume une cigarette, souffle la fumée dans la fente

le porteur comprend, il fait jouer son sourcil

l’orange roule sur les pierres de la pente

un oiseau avec une serviette en papier

l’affiche du beau barbu au hangar des autobus

une grande guitare, comme un navire, avec cheveux et micro

la grève des dockers

les grues avec les autres pendus et ceux qu’on a dépendus

des caisses avec des sardines marinées, du fromage et du sésame,

 

Donc, je te le dis, le monde est plus riche que ses exploiteurs

plus riche que ses désespérés et il est avec eux

la jeune femme a acheté du sucre

le sac en papier est troué ; derrière la jeune femme

tombe un ruisselet de sucre, les chiens le lèchent

elle a descendu l’escalier de la gare, elle a monté l’autre escalier ; derrière elle

le ruisselet sucré, les bons chiens ; le sac en papier ne s’est pas vidé ;

ainsi j’ai vu l’inépuisable ; j’ai dit l’inépuisable ;

j’ai serré de nouveau ma ceinture ; ma taille est devenue mince ;

j’ai entendu ma voix en moi ; elle me plaisait

j’ai entendu que craquait droite mon épine dorsale dedans mon corps.

 

Donc – dit Vangelis – la vie n’est pas tromperie ;

donc elle n’est pas seulement la mort ; donne et puis prends le mot et l’action ; oh – dit-il

nous allons prendre notre part et notre droit en parole et en action ;

exister existe-t-il ? une suite existe-t-elle ? oh,

dans les larges vitres des magasins j’ai vu

l’armée tout entière des statues, elles allaient à la manifestation

j’ai vu là les autres aussi qui n’étaient pas statues

ils tenaient de grandes pancartes avec des slogans : pain, liberté, amour,

ils tenaient des drapeaux et des statues plus petites ; apparaissait

reflété sur les vitrines le blanc défilé

et dans les vitrines les maillots rouges, les fusils sous-marins, les masques de verre, les palmes azurées

c’était beau cette correspondance

c’était beau qu’on l’ait remarquée ; il naissait de l’eau ; elle coulait ;

le courant grossissait ; il accélérait ; et tout d’un coup

le premier coup de fusil en sens inverse, le deuxième, le troisième ;

ils ne stoppèrent pas ; continuité, cortège, les morts, les enfants, femmes échevelées, hommes hirsutes

et sous les grandes enjambées de l’unique drapeau,

on entendit Kostas qui criait en lui-même

quel monde, mon dieu, quel monde infini

et l’un leva haut le violon

le second la cage avec la tasse, les barres et les deux touffes de coton,

et le troisième d’une main souleva par un pied la chaise,

sur la chaise était un énorme gant de boxe

tenant trois fleurs, les mêmes. Et alors, en courant, moi j’ai crié :

Graganda

et les autres comprirent aussitôt et crièrent : Graganda

et les échos des collines en face alors que nous montions criaient :

Gra et ga et nda

Et Gra et ga et nda

Graganda.

 

Et c’était véritablement Graganda.

 

Yannis Ritsos, Γκραγκάντα, 1972