La première Marche

Près de Théocrite se plaignait

un jour le jeune poète Euménis ;

« À présent deux ans sont passés où j’écris

et j’ai fait uniquement une idylle,

c’est mon seul ouvrage entier.

Hélas, il est haut, je le vois,

bien haut l’escalier de Poésie ;

et de cette marche-ci où je suis, la première,

jamais ne monterai, infortuné. »

« Ces paroles – dit Théocrite –

sont inconvenantes et blasphématoires.

Même si cette marche est la première, il faut

que tu sois fier et heureux.

Où tu es arrivé, ce n’est pas peu ;

tout ce que tu as fait, grande est la gloire.

Et déjà cette marche, la première,

est très loin du commun des mortels.

Pour que tu foules cette marche-là,

il faut que tu aies le droit d’être

citoyen dans la cité des idées.

Dans cette cité-là, et difficile

et rare est la citoyenneté.

Sur son agora tu trouves un législateur

que n’abuse nul imposteur.

Où tu es arrivé, ce n’est pas peu ;

tout ce que tu as fait, grande est la gloire.

 

Konstantinos Kavafis

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Les Morts

Nous les avons trouvés de nouveau sous la roche, au-dedans de la roche. Leur silence

non pas colère que nous les ayons oubliés ; non pas du tout mais pas du tout

colère qu’ils nous aient oubliés eux aussi. Leur silence à présent

est leur voix ; – ils n’ont rien à annoncer ;

muette concertation avec les figuiers de barbarie parmi les ruines

muette conversation vis-à-vis de la mer ou baignés de lune –

plus n’est besoin qu’ils se cachent ou qu’ils montrent leurs papiers

dans l’infinie limpidité du nulle part ou du rien ; ici

où se discernent nus les arbres les montagnes, les indéniables limites

de toutes les séparations et des siècles, ici où sont supprimées,

en compagnie des oiseaux, des grenadiers obstinés et des pierres,

les frontières des époques au sein du serein toujours.

                                      Monemvassia, 12.VII. 75

 

Yannis Ritsos

« Polytechnique » 1973 : Journal d’une semaine

Athènes 16 Novembre 1973[1]

Beaux enfants, avec les yeux grands comme des églises sans stalles.

Beaux enfants, à nous, avec la grande tristesse des braves,

Encore mineurs[2], debout aux propylées, dans la brise de pierre,

Bras prêt, regard prêt – comment grandissent

la taille, le pas et la paume de l’homme ?

 

17 Novembre

Lourd silence, perforé de coups de feu

amère cité,

sang, feu, la porte abattue, la fumée, le vinaigre  –

qui dira : j’attends, depuis le noir au-dedans ?

 

Petits équilibristes avec des grosses chaussures

un pansement de feu sur le front

fil de fer rouge, oiseau rouge

et le chien solitaire dans les banlieues exclues

alors que le jour plus blafard pointe derrière

les  statues enfumées

et qu’on entend encore le dernier cri dissous

sur les avenues.

 

Au-dessus des tanks, au-milieu des coups de feu épars

comment pouvez-vous donc dormir ?        […]

 

20 Novembre

Ils ont rangé les barbelés, ils ont lavé le sang, la moitié des enfants est allée à l’école

les femmes sont sorties faire les courses, au coin une voiture brûlée

on a lavé les habits et les a étendus bien cachés aux terrasses – qu’ils n’aient pas l’air d’autres drapeaux

foyers fermés, l’oignon, la pomme de terre, l’huile

le sel déversés sur la rue et la farine aussi,

à l’intérieur du frigo l’oiseau rouge avec toutes ses plumes

Depuis la mort nous commençons – ainsi disait-il – nous commençons encore

au-dessus du grand escalier écroulé

« que faire – dit-il – s’oublier ? oublier encore ? »

Recouverts de la couverture trouée jusqu’au-dessus des yeux

peu à peu sors un pied tâtant l’air le silence la pénombre

plus tard les bras, la tête la dernière.

En face la chaise, les cigarettes les allumettes et la lumière collée au mur

une gigantesque affiche jaune

Heure solennelle ! Heure cruelle ! Heure vidée de la lâche longanimité des vers

ici ce qu’on dira désormais sera le sang

oh ! infâme vie volée

 

22 Novembre

Que le couteau soit lent à s’élever, l’home qui se tait,

ce n’est pas qu’il n’ait rien à dire

ce n’est pas les douze clous dans le mur, la sauterelle dans le verre

c’est qu’il attend que ses mâchoires se desserrent.

 

Yannis Ritsos, Novembre 1973, Ημερολόγιο μιας εβδομάδας


[1] Il s’agit de la semaine de la révolte étudiante à Athènes contre la Junte des Colonels.

[2] Ritsos écrit : « qui n’ont pas encore voté ».


On peut écouter ici Ritsos interpréter son texte.

ORESTE – (extraits )

(Deux jeunes, moins de 20 ans, se sont arrêtés aux propylées avec une expression comme s’ils essayaient de se rappeler quelque chose, de reconnaître quelque chose, alors que tout leur était incroyablement connu et émouvant, juste en quelque sorte plus petit – beaucoup plus petit – que comme il le pensait dans l’exil, depuis un autre lieu et depuis un autre temps, – beaucoup plus petits les murailles et les énormes pierres et la porte des lions et le palais sous l’ombre de la montagne. Déjà l’été. Il fait nuit. Les véhicules particuliers et les grands autobus d’excursions sont partis. Le site respire au milieu du silence, – une haleine profonde de la bouche des tombeaux antiques et des souvenirs. Un morceau de journal a frémi dans les herbes brûlées, soufflé d’un souffle indéfini. On entend le pas du gardien de nuit et la grande clé qui verrouille la porte intérieure de la tour. Alors, comme s’ils étaient délivrés dans la chaude fraîcheur de la nuit, les grillons ont battu leurs petits tambours. Quelque part, derrière la montagne, rampe un éclair douteux – c’est peut-être la lune. Et au même instant justement s’est faite entendre de l’escalier de pierre, aiguë, dure, discordante, la déploration d’une femme. Les deux jeunes ne se sont pas regardés. Ils se sont liés au mur du bas comme deux grandes ombres. Peu après l’un a essuyé sa sueur de son front avec son mouchoir, a montré vers là-bas de son doigt détendu et il a parlé à l’autre, qui est resté toujours tendrement muet et dévoué comme Pylade) :

 

Écoute, – elle n’a toujours pas cessé, elle ne s’est pas lassée. Insupportable,

dans cette nuit grecque – si chaude, si quiète,

si indépendante de nous et indifférente, nous permettant

ce confort – d’être en son sein, de la regarder de dedans

et de loin en même temps ; de voir la nuit

nue jusqu’aux infimes voix de ses grillons,

jusqu’aux infimes frissons de sa noire peau.

 

Comment pouvoir rester indépendants nous aussi, avec la belle

joie de l’indifférence, de la tolérance, au-delà de tout,

au-dedans de tout, au-dedans de nous – seuls, unis, non liés,

sans comparaisons, compétitions, contrôles, sans

que nous mesure quelque attente ou exigence d’autrui.

Ainsi juste

voir la bride de ta sandale, que ton gros orteil, irréprochable,

me divise vers une place à moi,

vers un endroit secret, à moi, le long des lauriers roses,

et les feuilles argentées de la nuit qui tombent sur ton épaule

et le son de la source passe imperceptible au-dessous de nos ongles.

 

 

Écoute-la, – sa voix la recouvre comme une voûte résonnante

et elle-même est suspendue dans sa voix

comme un battant de cloche, et elle est frappée et frappe la cloche,

alors qu’on n’a ni fête ni funérailles, juste l’immaculée solitude des roches

et dessous l’humble silence de la plaine, soulignant

cette injustifiable véhémence, dont autour d’elle

frémissent comme d’innocents cerfs volants enfantins les étoiles innombrables

avec le labile bruissement de papier de leur longue queue.

 

Éloignons-nous un peu d’ici, que ne nous parvienne pas la voix de la femme ;

arrêtons-nous plus bas ; – pas aux tombeaux des ancêtres ;

pas de libations ce soir. Mes cheveux,

je ne veux pas les couper, – là, dessus,

souvent s’est promenée ta main. Quelle belle nuit –

quelque chose à nous, extrait de nous, et nous l’écoutons

comme une rivière obscure qui chemine vers la mer,

scintillant çà et là sous les branches, à l’étincellement des astres,

dans ce tyrannique été sans pitié,

avec d’indiscernables haltes, momentanées, de fortuits tressaillements ( peut-être

quelqu’un qui jette des pierres à la rivière ) – ce petit soubresaut

et resplendissent en bas les vitres des vignerons. Étrange,

 

une vie entière ils m’ont préparé et je me suis préparé pour cela.

Et maintenant,

devant cette porte, je me sens tout à fait impréparé ; –

les deux lions de marbre – tu les as vus ? – se sont apprivoisés,

eux, qui ont commencé dans notre enfance si intraitables,

sauvages presque, la crinière dressée et le saut téméraire,

se sont assis désormais accommodés aux deux coins supérieurs de la porte

le poil mort, les yeux absents, – ils n’effraient personne,

– avec une expression

de chiens châtiés, et pas même attristés

de chiens fidèles, aveugles, sans rancune,

léchant de temps en temps de leur langue la plante de pied tiède de la nuit.

 

Impréparé, oui ; – je ne le peux pas ; me manque cette correspondance

nécessaire avec le paysage, l’heure, avec les choses

et avec les faits ; – non pas pusillanimité, – impréparé

devant le seuil de l’acte, tout à fait étranger

devant la destination que les autres m’ont fixée. Comment se peut-il

que les autres définissent peu à peu notre destin, qu’ils nous l’imposent

et que nous, nous l’acceptions ? Comment se peut-il de peu de fils

de certains de nos instants qu’on nous tisse

tout entier notre temps, rude et obscur, frissonnant

comme un voile de notre tête à nos pieds, recouvrant

toutes entières notre figure et nos mains, où ils ont déposé

un couteau inconnu – tout à fait inconnu – et qui éclaire

de son dur éclat un paysage, pas à nous, –

cela je le sais : pas à nous. […]

 

Pourtant, derrière tant d’épaisseurs du trouble et de la peur, je devine

s’étendre l’infini silence, – une justice,

un équilibre auto-existants qui nous incluent

dans l’ordre des semences et des astres. Tu as remarqué ? – L’après-midi,

lorsque nous arrivions ici, l’ombre d’un nuage se traînait sur la plaine,

recouvrant les champs de blé, les vignes, les oliveraies,

les chevaux, les oiseaux, les feuilles, – une diaphane esquisse

d’un lointain paysage de l’infini, dessus la terre ici ;

et le paysan qui cheminait au bout de la vallée

c’était comme s’il tenait passée sous son aisselle gauche

toute l’ombre du nuage comme une gigantesque chasuble

majestueuse et pourtant simple comme sa peau de mouton.

 

Ainsi la terre se familiarise avec l’infini, prenant quelque chose

à l’azur et à l’imprécis ; et l’infini encore

quelque chose à la terre, marron et chaud, quelque chose aux feuilles,

quelque chose aux cruches et aux racines, aux yeux

de cette vache résignée (tu t’en souviens ?)

et aux pieds robustes de l’agriculteur qui disparaissaient au fond.

 

Néanmoins cette femme ne veut pas se taire. Écoute-la.

Comment n’entend-elle pas elle-même sa voix ? Comment peut-elle rester

enfermée à suffoquer dans un moment de temps révolu,

de sentiments révolus ? Comment peut-elle, et avec quoi,

renouveler cette passion de vengeance et la voix de la passion

quand tous les échos la démentent, la raillent qui plus est ;

les échos

des portiques, des colonnes, des escaliers, des meubles,

des jarres du jardin, des grottes de Zara, de l’aqueduc,

des écuries des chevaux en bas, des postes des gardes là-haut aux collines,

des rides des statues de femmes dans la cour

et des aimables phallus des coureurs et discoboles de pierre ?

 

Même les vases de fleurs de la maison semblent opposer à ses lamentations

un mouvement de clémence des peu sensibles roses

disposées avec grâce de la main de la mère

là, sur la console ciselée, devant le grand miroir patrimonial,

avec un éclair double, de reflet en reflet, liquide – je l’évoque

de mon enfance – ce qui reste sans ombre –

liquide éclair subtil, neutre – une indécision –

l’intemporel, le sans péché, – quelque chose de doux et d’exquis

comme le duvet aux cous des filles ou aux lèvres des adolescents,

comme l’odeur d’un corps juste lavé dans les draps

frais réchauffés par l’haleine d’une nuit d’été, remplie d’astres. […]

 

Elle[1] conserve sa colère avec l’intensité de sa voix même –

( si elle la perdait aussi que lui resterait-il ?) – je crois qu’elle

craint l’accomplissement

du châtiment, de peur qu’il ne lui reste rien. Jamais de sa vie

elle n’a entendu l’herbe nocturne bruisser secrètement du passage

d’un svelte, invisible animal devant les fenêtres, à l’heure du dîner,

elle n’a jamais vu l’échelle de corde appuyée sans raison

à un mur haut et nu, un jour de repos ; elle n’a pas remarqué

ce « sans raison » ; elle n’a  pas discerné

la houppe d’un maïs grattant la plante de pied d’un tout petit nuage,

ou la forme de la cruche devant le ciel étoilé, ou une faucille

abandonnée négligemment contre la source, un après-midi,

ou l’ombre du métier à tisser dans la chambre close, quand on soufre les vignes

et qu’on entend les voix des paysans en bas dans la plaine

pendant que quelque moineau, tout seul dans le monde entier,

picorant dans la cour moucherons, graines, quelques miettes,

entreprend d’épeler sa liberté. Elle n’a rien vu.

 

Tout à fait aveugle, incarcérée dans sa cécité. Mais comment peut-on

vivre une vie uniquement par son opposition à une autre,

uniquement par la haine envers une autre, et non par l’amour

de sa vie à soi, sans une place à soi ? Et que veulent-ils ?

Que veulent-ils de moi ? « Vengeance. Vengeance », crient-ils.

Qu’ils la réalisent tous seuls, donc, puisque la vengeance les nourrit.

 

Je ne veux plus l’entendre. Je ne le tolère pas. Personne

n’a le droit de dominer mes yeux, ma bouche, mes mains,

ces pieds-là, les miens, qui foulent la terre. Donne-moi ta main.

Allons.

 

Nuits grandes, estivales, absolues, à nous,

Mêlées d’étoiles, d’aisselles en sueur, de verres brisés –

un insecte bourdonne gentiment à l’oreille du silence,

les lézards chauffés devant les pieds des statues juvéniles,

les limaces sur les bancs des jardins ou aussi dans la forge fermée

se promenant sur l’énorme enclume en laissant

sur le fer noir des lignes blanches de sperme et de salive.

 

Abandonnons encore la terre de Mycènes ; – comme par ici le sol sent

la rouille de bronze et le sang noir. L’Attique plus aérienne.

N’est-ce pas ? Je sens

que maintenant, à cette heure précise, c’est l’heure

de ma définitive démission. Je ne veux pas

être leur problème, leur employé, leur instrument, ni leur chef. […]

 

Que silencieusement changent les époques. Il fait infiniment nuit.

Une chaise de paille demeure seule, oubliée sous les arbres,

au milieu de la fine humidité et des haleines que dégage la terre.

Ce n’est pas tristesse ; ni attente presque ; rien.

Un immobile mouvement s’étend à hier et à demain.

La tortue est une pierre dans les herbes ; sous peu elle frémit –

imprévu paisible, complicité caché, bonheur.

 

Une petite marque de vide reste au sein de ton sourire ; – est-ce

de ce que je te dis, ou ce qu’il s’agit que je dise et ne sais pas encore,

ce qu’encore je n’ai pas trouvé dans le rythme du discours qui marche

avant ma pensée – très en avant, – et qui me révèle

mon rythme même et mon moi. Comme alors sur la piste

où arrivaient tout en sueur les coureurs, et où j’ai remarqué quelqu’un

qui avait lié autour de sa cheville un morceau de ficelle,

complètement sans raison et par hasard. Et c’était cela justement. Rien d’autre. […]

 

Grande tranquillité, irréalisable ; – je pense à des milliers de chevaux tout noirs

qui grimpent obscurément vers le Treton , alors que de l’autre côté

dévale une rivière d’or vers la plaine

avec les sources mortes, les casernes désertées et les étables

où la paille fume d’une chaleur ancienne d’animaux perdus,

et les chiens, la queue basse, se perdent

comme des traces noires sur le fond argent de la nuit.

 

Enfin, elle a cessé ; – silence ; – une délivrance. C’est beau.

Regarde les ombres des fuyants insectes sur le mur

ils laissent une gouttelette d’humidité ou une petite sonnette

qui tinte un peu plus tard. Plus loin, un éclair –

un soupçon prolongé, pourpre – la lune,

petite, incendie isolé derrière les arbres, les cheminées des maisons et les girouettes,

brûlant les grandes épines et les journaux d’hier,

laissant cet acquiescement – glorieux presque –

à la non attente, au non espoir, à la vacuité avérée,

jusqu’au-delà à l’intrépide solitude, jusqu’à l’extrémité de la route,

avec le fantomatique, violet passage d’un chat.

 

Lorsque sort la lune, les maisons s’abaissent dans la plaine en bas,

les maïs crissent du givre ou de la loi de l’accroissement,

les arbres chaulés brillent à leur base comme des colonnes fauchées

dans une guerre insonore, tandis que les enseignes des boutiques

sont pendues comme des oracles vérifiés au-dessus des portes fermées.

 

Les paysans se seraient endormis avec leurs grands bras sur leur ventre

et les oiseaux avec leurs petits bras légèrement agrippés par

les branches dans leur sommeil

comme s’ils n’essayaient pas de se tenir, comme si la tentative n’était rien,

comme s’il n’arrivait rien, comme s’il était exclu qu’il arrive quoi que ce soit –

tout légèrement, comme si le ciel avait pénétré dans leurs ailes,

comme quelqu’un qui traverse le long corridor étroit une lampe à la main

et toutes les fenêtres sont ouvertes et dehors en plein air on entend

les bêtes ruminer quiètement comme au sein de l’éternité.

 

Il me plaît ce silence tout frais. Quelque part par ici, sous un porche,

une jeune femme peignera ses longs cheveux

et à côté d’elle respireront ses dessous étendus au clair de lune.

Tout fluide, glissant, heureux. Grands brocs dans les bassines

je crois qu’ils versent de l’eau sur les nuques et les poitrines des filles,

ils glissent, les savons petits, parfumés, sur les dalles,

les bulles traversent les bruits des eaux et des rires,

une femme a glissé et est tombée

elle a glissé la lune, de la lucarne,

tout glisse par le savon – on ne peut pas les tenir

ni ne peut être tenu – cette glissade

c’est le rythme répété de la vie. Les femmes rient

ébranlant de blanches vaporeuses tourelles savonneuses

sur la toison de leur pubis. Est-ce ainsi le bonheur ? […]

 

Un mot amoureux reste toujours enfermé dans notre bouche non proféré,

comme un caillou dans notre sandale ou un clou ; ça t’ennuie

de t’arrêter, de l’ôter, de défaire tes lacets,

de traîner – le rythme secret de la marche te domine,

davantage que la gêne du caillou, davantage

que l’insistant rappel de ta fatigue,

de ta tergiversation ; et il y a encore

certaine petite, épineuse exultation et évocation

que ce caillou tu le tiens d’un rivage chéri,

d’une heureuse promenade aux belles réflexions, aux liquides images,

quand on entendait du bistrot du bord de mer les discussions des marchands de tabac

mêlées au chant des marins et au chant de la mer

lointain, lointain, perdu, prochain, étranger, à nous.

 

Elle s’est tue la malheureuse. Dans son silence, comme si j’entendais

sa justification, –

tellement sans défense au fond de sa fureur, victime de tant d’injustice,

avec ses cheveux aigres tombant sur ses épaules comme des herbes de tombeaux,

emmurée dans son étroite justice. Peut-être s’est-elle endormie,

peut-être aussi rêve-t-elle d’une contrée innocente aux animaux bons,

aux maisons chaulées, aux bonnes odeurs de pain chaud et de roses.

 

Et à présent je me souviens – je ne sais pas pourquoi – de cette vache

que nous avions vue, un soir, dans une plaine d’Attique – tu te souviens ?

elle se tenait, juste dételée de la charrue, et regardait là-bas,

haletant, avec deux petites vapeurs sortant de ses naseaux,

dans le crépuscule pourpre, violet, or, muette, blessée

aux flancs et à l’échine, bastonnée au front,

peut-être connaissant le refus et la soumission,

l’intransigeance et l’hostilité au sein de l’accord.

 

Entre ses deux cornes elle tenait

le plus lourd morceau du ciel comme une couronne. Peu après

elle a baissé le front et a bu de l’eau à un ruisselet

léchant, de sa langue blessée, cette autre

langue fraîche de son image hydrique, comme si elle léchait

large, quiète, maternelle, incontournable,

de l’extérieur sa blessure intérieure, comme si elle léchait

la silencieuse, vaste, ronde blessure du monde ; – peut-être aussi

se désaltérait-elle –

peut-être n’y a-t-il que notre sang à nous qui nous désaltère – qui sait ?

 

Ensuite  elle a levé de l’eau sa tête, ne touchant à rien,

intouchable elle-même et paisible comme un saint,

et juste entre ses pieds, comme enracinés dans la rivière,

restait et se transformait une petite mare du sang de ses lèvres,

une mare rouge, de la forme d’une carte

qui peu à peu s’élargissait et se diluait ; elle s’effaçait

comme si son sang passait loin, libéré, indolore,

dans une invisible veine du monde ; et c’était quiétude

cela aussi justement ; comme si elle avait appris

que notre sang ne se perd pas, que rien ne se perd,

rien, rien ne se perd au sein de ce vaste rien

inconsolable et implacable, incomparable,

tellement doux, tellement consolable, tellement rien.

 

Ce rien c’est notre familière immensité. Vain, donc

cet essoufflement, la hâte, la gloire. Une vache comme celle-ci,

je la traîne avec moi, dans mon ombre – non pas liée ;

d’elle-même elle me suit – elle est mon ombre sur la route

quand il y a de la lune ; elle est mon ombre

au-dessus d’une porte fermée ; et, toujours, tu le sais :

l’ombre est tendre, sans corps ; et les ombres des deux cornes

peut-être sont-elles deux petites ailes pointues et peut-être voles-tu

et peux-tu traverser autrement la porte tout à fait close.

 

Et à présent je me souviens (même si ça n’a pas d’importance) des yeux

de la vache – obscurs, aveugles, tout immenses, courbes,

comme deux tertres de ténèbres ou de verre noir ; au-dessus

se reflétaient imperceptiblement quelque clocher et les corneilles

qui étaient posées sur la croix ; et alors quelqu’un cria

et s’enfuirent les oiseaux des yeux de la vache. Je crois que la vache

était le symbole de quelque culte antique. Loin de moi

de telles idées et de telles abstractions. Une vache commune

pour le lait des campagnards et pour la charrue, avec toute la sagesse

du travail, de la résignation, de l’utilité. Et pourtant,

 

au dernier instant, un peu avant le retour des bêtes au village – tu te souviens ? –

elle a lâché un déchirant mugissement vers l’horizon,

tant que tout autour se sont éparpillés les branches, les hirondelles, les moineaux,

les chevaux, les chèvres et les paysans,

la laissant toute seule au milieu d’un cercle tout nu,

d’où montait sans cesse plus haut dans l’espace

la volute des constellations, jusqu’à ce que la vache ait fait l’ascension ; non, non,

je crois que mon œil l’a distinguée au milieu du troupeau

à grimper le sentier broussailleux, silencieuse, obéissante,

vers le village, à l’heure s’allumaient les lampes dans les cours, derrière les arbres.

 

Regarde, le jour se lève. Voilà, le premier coq chante sur la clôture.

Le jardinier s’est levé ; il va fixer quelque arbuste dans le jardin.

Familière rumeur

des instruments du travail – scies, pioches –

et la fontaine de la cour ; quelqu’un se lave ; la terre sent bon ;

l’eau bout dans les briki[2] ; les affables colonnes de la fumée au-dessus des toits ;

une chaude senteur de sauge. Nous avons donc survécu aussi à cette nuit. […]

 

Allons maintenant –

non pour mon père, non pour ma sœur (il faudrait

peut-être lui et elle qu’ils s’en aillent un jour), non

pour la vengeance, non pour la haine – pas du tout de haine –

ni pour le châtiment (qui châtiera qui ?)

mais pour l’accomplissement d’un temps défini, pour que reste libre le temps,

peut-être pour quelque victoire sans profit sur notre première et notre dernière peur,

peut-être pour quelque « oui », qui brille indéfini et indiscutable au-delà de toi et de moi,

pour que respire (s’il se peut) ce pays-ci. Regarde que c’est beau que le jour vienne.

 

Ils ont un peu d’humidité les matins en Argolide. L’urne

glacée presque, avec quelques gouttes de rosée

comme si l’arrosait, comme ils disent, l’aurore aux doigts de rose de ses larmes,

la tenant entre ses genoux. L’heure fixée

est arrivée. Pourquoi souris-tu ? Tu acquiesces ?

C’était ce que tu savais même sans l’avoir dit ?

Cette fin juste – oui ? – après le combat plus juste ?

 

Laisse, une dernière fois, que j’embrasse ton sourire

tant que j’ai encore des lèvres. Allons maintenant. Je reconnais mon destin. Allons.

 

 

(Ils ont avancé vers la porte. Les gardes se sont écartés comme s’ils les attendaient. Le vieux portier a ouvert la grande porte,  tenant toujours humblement baissée la tête comme s’il les saluait. Peu après s’est fait entendre le lourd hurlement d’un homme, et ensuite un cri de femme interloqué, douloureux. Grand calme de nouveau. Seulement, dans la plaine en bas, les coups de fusils espacés des chasseurs et les pépiements sans rythme d’invisibles moineaux, pinsons, alouettes, guêpiers, merles. Les hirondelles tournent et reviennent avec insistance sur l’angle nord du palais. Les gardes ont ôté placides leurs képis et ont essuyé le tour intérieur en cuir avec leur manche. Alors, en plein milieu de la porte des lions, s’est arrêtée une grande vache, regardant bien en face le ciel du matin, avec ses gigantesques yeux tout noirs immobiles.)

 

Yannis Ritsos, Ορέστης, 19621966

 


[1] La femme qui crie (Electre)

[2] Casseroles spéciale pour faire le café grec.

Toi le…

Nous retournerons vers les personnages, les paysages, les objets

amicalement colorés par notre belle coexistence,

avec l’amour toujours qui atteste tout –

le mythique rivage, la roche, le corps nu

épié jusqu’en ses plus cachés instants

épelé jusqu’en son plus extrême silence. Toi,

l’hypocrite, le non aimant, l’eunuque, toi

n’approche pas. La lumière mord. Mord

le profond aveu. Tu ne l’endures pas.

Au marché on vend des poissons pourris.

 

Yannis Ritsos, Ανταποκρίσεις, 1985

En Papier

De papier, oui, de papier.

Donne une ligne très générale

de sorte qu’en tombant le toit

ne fracasse pas le verre

ne frappe pas la morte.

 

*

 

Cette lumière-là

seule

haut sur la montagne,

ce sont les tués qui l’ont montée.

Tu ne t’en souviens pas ?

 

*

 

Le blanc dessus le blanc.

Les moutons dessus la neige

ne se distinguent pas.

De même les plus justes de nos mots

dessus le papier.

 

*

 

Et le marbre

ainsi nu

ainsi blanc

n’attendant pas la statue.

 

*

Mieux ainsi.

Sans cesse : mieux ainsi.

Pas pire, Seigneur.

Laisse-moi prendre haleine

entre deux cafés

et trois guerres.

 

*

 

Cette nausée-là – dit-il –

non, elle n’est pas maladie.

Elle est réponse.

 

*

 

Ce qui a disparu

ce qui n’est pas venu

ne le pleure pas.

Ce que tu avais

et n’as pas donné

pleure-le.

 

*

 

Les mots ont aussi une autre peau

sur dedans

comme les amandes

et la patience.

 

*

 

Ils étaient beaux, ceux-là (tu t’en souviens ?).

Ils avançaient droit.

Ils regardaient droit.

Ils chantaient.

Ils tenaient dressées les hampes

vers le zénith.

Ils ne voyaient pas

que de drapeaux il n’y avait pas.

 

*

 

À travers le vent farouche

haut, haut,

de la hauteur de la plus blanche mouette –

liberté.

 

Yannis Ritsos, Χάρτινα Α’, 1970   

Les Figues

Telle est la chaleur que les figues

éclatent dans les cageots du fruitier

et leur suc éclabousse

les figures des passants.

 

Son goût sur leurs lèvres sèches

les enivre tant

qu’ils perdent leur route

et frappent à des portes étrangères.

 

Plusieurs se trouvent face à l’amour de leur vie.

D’autres passent juste plusieurs heures agréables.

 

Charalampos GiannakopoulosΤι κοιτάζει στ’αλήθεια ο ποιητής, 2016