Monogramme

II*

Je pleure le soleil et je pleure ces années qui arrivent

Sans nous et je chante ces autres qui sont passées

Si c’est la vérité

 

Complices les corps et les barques qui se heurtaient tout doux

Les guitares par bouffées au-dessous des eaux

Les « crois-moi » et les « non »

Tantôt dans la brise, tantôt dans la musique

 

Ces deux petites bêtes, nos mains

Qui cherchaient à grimper en cachette l’une sur l’autre

La jarre avec la sagate aux portes de cours ouvertes

Et par morceaux les mers qui s’en venaient ensemble

Par -dessus les murets, derrière les barrières

L’anémone qui restait dans ta main

Et trois fois le mauve a tremblé trois jours au-dessus des cascades

 

Si cela est la vérité je chante

Le poteau de bois et le tissu carré

Au mur, la gorgone aux cheveux dénoués

La chatte qui nous regardait dedans l’obscurité

 

L’enfant avec l’encens et avec la croix rouge

À l’heure où le soir vient sur l’inaccessible des rocs

Je pleure ce linge que j’ai touché et à moi vint le monde.

 

Elytis, Το Μονόγραμμα, 1971


*Le Monogramme se compose de sept parties. Mikis Theodorakis a écrit un adagio inspiré par ce poème, et on peut l’entendre ici en accompagnement du texte, lu par le compositeur et par Ioulita Iliopoulou, Ιουλίτα Ηλιοπούλου, compagne et muse d’Elytis.


 

Durée

La nuit nous regarde à travers les frondaisons des astres.

Belle nuit, silencieuse. Il viendra une nuit

où nous ne serons pas. Alors à nouveau

les maïs chanteront leurs anciennes chansons,

les moissonneuses aimeront le long des gerbes,

et entre nos vers oubliés

comme entre les jaunes épis

un visage juvénile, illuminé par la lune,

regardera, comme nous ce soir,

ce petit nuage argenté là

qui se penche et appuie son front à l’épaule de la colline.

 

Yannis Ritsos, Θερινό Φροντιστήριο, 1953-1964

Le Temps

Avec le temps tu t’habitues. Ta barbe se développe plus vite.

Pareil aussi les ongles. La vieille porte de la salle à manger

il y a un mois ils l’avaient peinte azur – un impressionnant azur

absolument désassorti avec le calme général de la maison. La peinture à bas prix

sentait la nouveauté affectée ; – en peu de jours elle s’évapora. Uniquement

ces gouttes azur de peinture par terre sur le plancher

étaient là comme des miettes desséchées d’un grand ciel qu’ont dévoré

certains oiseaux inconnus, gris cendre, sourds, avec un bec crochu.

 

Υannis Ritsos, Ταναγραίες, 1967

 

À la Terre

Je parle aujourd’hui à la terre et lui dis :

Terre bonne, avec les oiseaux de la nuit

silencieux aux noires ailes

et les oiseaux du jour les discoureurs

avec les eaux les salées et les douces

qui vivent leur vie à elle

bavarde, caressante

et bien sûr indifférente

terre, toi qui es tout ce que je sais de la nature

–  le ciel aussi est une chose à toi –

et qui t’étendras sur moi

en moelleuse couverture

avec quelques photographies de moi enfouies dans mes tiroirs

 

parle-moi, conseille-moi, dis-moi

 

que tant que vivent les hommes il ne faut pas qu’on les pleure

même s’ils manquent à nos côtés comme l’eau à la langue

que tant qu’ils vivent ils existent au sein d’autres naturelles beautés

ils dorment, rêvent, goûtent des fruits, des poissons

vont au travail, s’occupent de leurs enfants.

 

Terre, qui m’apaisais depuis petite

– quand on m’avait grondée

je contemplais la mer

et mon cœur se réconfortait –

jette le baume à nouveau, que je me fige

pour penser l’amour

comme si me le narraient

comme si me l’avaient expliqué

la douleur, l’absence

et dans ton baptistère

que j’imagine encore nos corps

se souder sans douleur

moi et lui

comme deux bestioles ailées

répandus dans la nature

que nous perdions en importance

en gagnant en amour.

 

Katerina Anghelaki-Rooke , Τα σκόρπια Χαρτιά της Πηνελόπης, 1977

 

 

 

 

Un Tourment

Mon premier âge inoubliable, je le vécus

près du bord du rivage,

là-bas à la mer au fond plat, sereine,

là-bas à la mer immense, si large.

 

Et toutes les fois que devant mes yeux surgit

la fleur de mon jeune âge,

que je vois les rêves, entends les palabres

de mon premier âge au bord du rivage,

 

tu gémis mon cœur le même gémissement :

qu’à nouveau je revienne

là-bas à la mer immense, si large,

là-bas à la mer au fond plat, sereine.

 

À moi, mon don est un, à moi, un est mon destin,

d’autre je n’eus partage :

une mer en mon sein comme un lac doux drapé

et comme un océan grand, béant au large.

 

Et là ! Voilà qu’au profond de mon somme,

le songe me ramène

là-bas à la mer immense, si large,

là-bas à la mer au fond plat, sereine.

 

Et moi, trois fois hélas ! Un tourment me tourmente,

et un tourment sauvage

que tu n’apaises pas, contemplation sublime

de mon premier désir, mon beau rivage !

 

quel soi-disant tracas me tracassait

en moi quel tourbillon,

que tu ne m’aies ni endormis ni apaisés,

du rivage sublime contemplation ?

 

c’est un tourment sans mots, tourment inexplicable,

un tourment bien sauvage,

ce tourment invincible même au paradis

de notre premier âge près du bord du rivage.

 

Kostis Palamas, Καημοὶ τῆς Λιμνοθάλασσας, 1912


On peut écouter ici ce poème mis en musique.   (ou si on y tient vraiment, ici).

Phimonoï

Ce qu’ils ne comprenaient pas, cela justement les charmait, surtout

si ça ne les concernait pas personnellement,  – ces généralités, ces abstractions

qui les abstrayaient eux aussi des mille difficultés – tout ce qui cachait

et balisait certain domaine à eux (invulnérable et inconnu), certain

domaine de tranquillité et de liberté.

Phimonoï[1], la devineresse (disait-on)

comprenait la voix des oiseaux, des feuilles et des eaux, et après

avoir bu trois gorgées à la source Kassotis[2] et après s’être installée

sur le haut trépied, les expliquait (en cris inarticulés elle aussi)

tenant une feuille de laurier dans la bouche.

Autour d’elle, les prophètes

transcrivaient à la hâté ses clameurs. Après quoi, les exégètes explicitaient

avec totale clarté et cohérence ses explications.

Lorsque, un jour,

on lui montra écrite l’interprétation de ses discours, Phimonoï

n’y comprit rien du tout. « Qui est-ce qui a dit ça ? » demanda-t-elle perplexe.

Et lorsqu’on lui dit « Toi », alors en un sourire équivoque

elle ajouta : « Oui, mais moi je voulais dire quelque chose encore. »

Ce « quelque chose encore »,

au bout de tant de fois cinquante années (ou siècles), ils ne l’ont pas découvert, nos exégètes,

et c’est peut-être pour ça que les poètes persistent encore à écrire

avec le secret soupçon que pas même Phimonoï ne connaissait ce « quelque chose ».

 

Karlovasi, 6.VΙ.69

 Yannis Ritsos, Πέτρες. Επαναλήψεις. Κιγκλίδωμα, 1972


[1] Φημονόη. D’après la mythologie, fille d’Apollon, elle fut la première Pythie de Delphes.

[2] La source Kastalie se trouvant hors du sanctuaire de Delphes, la Pythie y faisait ses ablutions. La source Kassotis, ayant cheminé sous terre, coulait dans « l’adyton », la partie du Temple où se tenait la Pythie. C’est de son eau qu’elle buvait avant de rendre ses oracles.


On peut voir et entendre ici ce poème interprété en grec.

Endormie

La voix est gravée dans le vent frémissant et dans

ses arbres secrets toi tu respires

 

Blonde est chaque page de ton somme et comme tu bouges

les doigts un feu se diffuse

 

Tout en moi, empreintes du soleil ! Et vent arrière

souffle le monde des images

 

Et demain montre tout nu son sein signé

d’un astre inaltérable

 

Que le regard fait nuit comme lorsqu’il va épuiser

un firmament

 

Oh ne résiste plus à tes paupières

 

Oh ne t’agite plus dans les buissons du somme

 

Tu sais quelle supplique allume à ses doigts

l’huile qui garde les portes de l’aurore

 

Quelle fraîche apparition susurre en son attente

le souvenir en friche

 

Là où espère le monde. Là où l’homme ne veut

être rien que l’homme

 

Tout seul et sans aucune Destinée !

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1941