Forme de l’absence – IX

Et donc l’absence, avec nous ou par elle-même, vit sa vie,

gesticule insensiblement, fait silence, s’use, vieillit

comme une exacte existence, avec le sourire muet qui ride peu à peu

la bouche et les yeux. Mesurée avec notre temps à nous,

elle perd couleurs, multiplie son ombre –

elle vit et vieillit avec nous, et se perd avec nous, et elle reste avec ce que nous quittons.

 

Et il nous faut être très attentifs à chaque mouvement, mot et pensée,

parce que, de ce qui arrive à ce qui est absent,

nous portons à présent, nous seuls, l’entière responsabilité.

 

Yannis Ritsos, Υδρία, 1958

Forme de l’absence – V

Les soirs d’été, à l’heure où ferment les jardins publics

et où les petites filles avec leurs barrettes s’en retournent chez elles

avec d’autres plus petites dans leurs poussettes, endormies déjà,

viennent derrière elles – suite muette et invisible – les petites filles mortes,

livides, les cheveux ternis, tenant dans leurs mains attachées

leurs bouquets desséchés, comme de petits poèmes

qu’elles n’auraient pas eu le temps d’apprendre par cœur.

 

Elles s’arrêtent à distance pour regarder les rubans et les jouets suspendus dans les kiosques,

l’humble vitrine éclairée de la mercerie de quartier,

laissant à chacun de leur pas une place intérieure qu’emplit tout de suite

une ombre violette et rose. Elles arrivent jusque devant chez elles,

elles regardent fermée la fenêtre de leur enfance,

à un moment elles lèvent la main, mais ne frappent pas à la grille. De dedans

les parents entendent frapper, ils laissent la serviette tomber sur la table

comme tombe une grande feuille sèche sur le temps. Ils ouvrent la porte.

 

Ce n’est rien. Ils voient seulement

les étoiles ternies, le ciel vide, le monde vide,

et ils referment la porte comme si rentraient leurs enfants.

 

Yannis Ritsos, Υδρία, 1958

 

À Karyotakis

À Karyotakis

« Les jeunes qui vinrent sur l’île déserte » avec toi

se comptèrent un soir –  tu manquas à l’appel.

Ils se regardèrent alors, et restant cois,

de chagrin hochèrent la tête. Ils se rappellent :

 

Au long des nuits, de ton abysse solitaire,

tu leur lançais un signe de feu, ils connaissaient

le triste salut du tréfonds qui éclaire

les routes et tous restaient au pays, qu’elles fixaient.

 

Ils restaient dans leur amertume même, accrochés

ainsi fatals et tristes sur le « roc » du péril.

Et quand tu les quittas, éternels désespérés

ils scandèrent en chœur quelque strophe de deuil.

 

Mais sans arrêt sur « l’île » viennent des jeunes gens.

À ta place déserte ils cherchent l’élégie de la vie.

Ils t’apportent en leurs yeux deux larmes d’innocents

et la forme souple de ton Époque refleurie.

 

Maria Polydouri

 

 

 

Porcherie

Les temps avaient changé, à présent ils ne tuaient pas, ils te désignaient juste du doigt, et cela suffisait. Ensuite, constituant un cercle qui sans cesse se resserrait, peu à peu ils t’approchaient, toi tu te reculais, tu étais acculé contre le mur, jusqu’à ce que, désespéré, toi seul tu ouvres un trou pour t’y fourrer.

Et lorsque le cercle se défaisait, à ta place se tenait un autre, monsieur absolument adorable.

 

Tassos Leivaditis

Thermopyles

Honneur à ceux-là qui dans leur vie

fixèrent et gardent des Thermopyles.

Jamais du devoir ne s’écartant ;

justes, impartiaux en toute action,

mais avec pitié et compassion ;

généreux s’ils sont riches, et quand ils

sont pauvres, encore à leur mesure généreux,

encore secourables autant qu’ils peuvent ;

toujours disant la vérité,

quoique sans haine pour ceux qui mentent.

 

Et suprême honneur leur revient

lorsqu’ils prévoient (et beaucoup le prévoient)

qu’Éphialtis paraîtra à la fin

et que les Mèdes enfin passeront.

 

Konstantinos Kavafis


Une chanson a été faite avec ce poème…

Âge de la mémoire azur

Oliveraies et vignes loin jusqu’à la mer

Barques de pêche rouges plus loin jusqu’à la mémoire

Élytres d’or d’Août sur le somme de l’après-midi

Avec algues ou coquilles. Et ce bateau

Flambant neuf, vert, où on lit même dans la paix

des eaux du golfe Dieu Pourvoit

 

Ont passé les années feuilles ou galets

Je me souviens des gamins, des marins qui partaient

Teignant les voiles comme leurs cœurs

Ils chantaient les quatre points de l’horizon

Et avaient des vents du Nord peints à la poitrine.

 

Que cherchais-je quand tu arrivas fardée de lever de soleil

Aux yeux l’âge de la mer

Au corps la santé du soleil – que cherchais-je

Profond dans les grottes marines au sein des vastes songes

Là où faisait mousser ses sentiments le vent

Inconnu et azur, gravant sur ma poitrine

son emblème maritime

 

Du sable dans les doigts je fermais les doigts

Du sable dans les yeux je serrais les doigts

C’était la douleur –

 

Je me souviens c’était l’Avril la première fois que j’ai senti

ton poids humain

Ton corps humain glaise et péché

Comme notre premier jour sur la terre

On fêtait les amaryllis – Mais je me souviens tu as eu mal

C’était une morsure profonde aux lèvres

Une griffure profonde dans la peau là où de toute éternité se grave

le temps

 

Je te laissai alors

 

Et un souffle sonore souleva les maisons blanches

Les sentiments blancs lavés de frais au-dessus

Jusqu’au ciel qu’éclaircissait un souris.

 

Maintenant j’aurai près de moi un flacon d’eau immortelle

J’aurai une silhouette qui me secoue du vent de la liberté

Et ces bras, les tiens, où sera tyrannisé l’Amour

Et cette conque, la tienne, où résonnera l’Égée.

 

Elytis, Προσανατολισμοί, 1940

Et toi absent

Songe à la vie qui passe son chemin,

et toi absent,

viennent les Printemps avec plein de fenêtres large ouvertes,

et toi absent,

viennent les filles sur les bancs du jardin en robes colorées,

et toi absent,

les jeunes nagent l’après-midi,

et toi absent,

 

Un arbre en fleurs s’incline sur l’eau,

beaucoup de drapeaux claquent sur les balcons,

et toi absent,

 

Et ensuite une clé qui tourne,

la chambre est sombre,

deux bouches s’embrassent dans l’ombre,

et toi absent,

 

Songe à deux mains qui se serrent,

et toi il te manque les mains,

deux corps se prennent,

et toi tu dors dessous la terre,

et les boutons de ton veston résistent davantage que toi

dessous la terre,

et la balle coincée dans ton cœur, elle ne fondra pas,

 

Lorsque ton cœur,

qui a si fort aimé le monde,

aura fondu.

 

Absent – ce n’est rien d’être absent.

 

Si tu t’es absenté pour ce qu’il faut,

tu seras pour toujours dans tout ce pour quoi tu es absent,

tu seras pour toujours dans tout ce monde…

 

Yannis Ritsos, Οι γειτονιές του κόσμου, 1957


Theodorakis a mis en musique des extraits du recueil de Ritsos, Οι γειτονιές του κόσμου C’est à écouter ici. Pour le poème traduit ci-dessus, on peut l’entendre chanté par Maria Farantouri, ici.