Soleil le Premier XVII, XVIII

XVII

J’ai joué de la neige du Helmos

J’ai bruni dans les oliveraies de Lesvos

Dans une mer Myrtéenne j’ai jeté des galets blancs

Sur l’échine d’Etolie j’ai tressé des cheveux verts.

*

Pays qui de l’inefflorable de la lune

Et des sucs du soleil m’avez nourri

Aujourd’hui pour vous je rêve

D’yeux qui vous accompagnent d’une meilleure lumière.

*

Yeux pour une meilleure promenade

Les nuits usinent en vos tréfonds

Des peintures herculéennes.

Celui qui viendra dire : je définis la vie

Sans être foudroyé par la mort

Celui qui d’une poignée d’air pur

Dira que naisse nue une rose

Et elle naîtra

Celui-là portera en son sein cent siècles

Mais sera jeune

Jeune ainsi que le babil de l’eau débutante

Qui ruisselle du flanc du jour

Jeune ainsi que le rejeton intouché de la branche

Jeune sans terrestre ride ni ombre céleste

Ni la béatitude de la joie du péché.

ΧVΙΙΙ

Là-haut avec un flambeau d’épis la vaillance

S’avance au milieu des lames et elle chante :

*

Ô enfants qui me ressentez – patriotards du soleil

Baguettes et étranges oiseaux en mains

Cœurs candides et regards purs

Qui écoutez des rivages gronder l’orient

En réchauffant entre vos bras une lumière illimitée

Du bout du ciel jusqu’au fond du cœur

En une pourpre obstination – patriotards du soleil

Qui dites : la seule voie c’est l’orient !

*

La terre de l’olivier du figuier et du cyprès

Des vignes des fleuves à sec et des vastes coupoles

S’appuie par un côté à la rive de vos rêves

Écoutez-moi je suis des vôtres donnez-moi une main

Qui aime pour d’un coup couper vos rêves tout entiers

Pour qu’elle nage libérée dans la jeunesse des nuées.

*

La terre parle et est écoutée par le frisson des yeux.

ELYTIS, Ήλιος ο πρώτος, 1943

Antécédents géographiques

Roc à pic, – tout le jour à boire le feu solaire,

à le garder dans ses entrailles en plein face aux flots,

et toi le dos appuyé au roc, la poitrine

large ouverte à la mer, – moitié flamme, moitié fraîcheur,

coupé par le travers, double, avec pour seule lutte

de mêler l’eau avec la pierre.

Dans tes cheveux déjà

la fougère poussée, brûlée par le soleil. Un oiseau

s’est arrêté là – il a dit quelque chose d’équivoque. À tes mamelons

la grande main fraîche de la mer. Ah, plaisir

du deux et du un, insuffisante autarcie. Dans les orties

j’ai trouvé la fronde de l’enfant et la rame de l’argonaute.

Et ensuite la nuit, la plus grande, bénie par les astres.

Karlovasi, 27.VII.75

Yannis Ritsos, Μονοβασιά, 1976

Soleil le Premier XV, XVI

XV

Verse du feu sur l’huile

Et du feu sur la poitrine

Ce n’est pas coin avisé que la palestre de l’âme

La Fortune prend un bizarre aspect d’hélioracle

Elle danse pour le printemps

Et l’étourdissement de Mai dans les camomilles de la houle

Déchire le Temps ouvre de part en part les feuilles des chênes

Tant que le cœur du quémandeur se serre

Ses roses lancent des épines aux rassasiés

Ses roses embaument l’éternité

Ses roses cachent en leurs fibres

Un sang honorable qui réclame revanche.

*

Verse du feu sur l’huile

Perce la lourde nuée engrossée

Où s’embusque la misère de la pluie

L’amandier lavé s’ouvre rutilant

Les enfants se déversent dans les champs

Leurs voix ne sont plus guenilles

Mais voiles colorées où l’aigle fronce sa victoire.

XVI

De quel sang quelles pierres quel acier

Et quel feu sommes-nous embrasés

Alors que nous semblons faits de simple nuage

Et qu’ils nous lapident et nous crient

Songe-creux

Ce à quoi nous passons nos jours et nos nuits

Un Dieu seul le sait.

*

Mon ami quand la nuit allume ton supplice électrique

Je vois l’arbre de ton cœur qui s’étend

Tes mains ouvertes sous une Idée immaculée

Que sans cesse tu supplies

Et qui sans cesse ne descend pas

Année après année

Elle là en haut et toi ici-bas.

*

Pourtant la vision du désir un jour s’éveille chair

Et là où n’étincelait que la nudité du désert

À présent rit une cité radieuse comme tu la voulais

Tu es près de la voir elle t’attend

Donne ta main allons avant l’Aurore

Qui va l’éclabousser de clameurs de triomphe.

*

Donne ta main – avant que les oiseaux s’amassent

Aux épaules des hommes et le gazouillent

Qu’enfin de loin semble arriver

Espérance la vierge au sein de vagues !

Allons ensemble et qu’ils nous lapident

Et nous crient songe-creux

Mon ami ceux qui jamais n’ont senti de quel

Sang de quelles pierres quel acier quel feu

Nous construisons nous rêvons et chantons !

ELYTIS, Ήλιος ο πρώτος, 1943

Chanson de la Mignonne dans l’Hadès

L’Hadès est le royaume des morts, où, depuis le christianisme, ne règne pas Pluton, d’après les chansons populaires grecques, mais Charon.

Cette chanson est citée par Elytis dans la dernière partie de l’Axion Esti, où il énumère tout ce qui fait que notre monde « vaut la peine » (‘αξιον εστί).


Chanceuses sont les montagnes, fortunées sont les plaines,

dont les moutons d’été et les neiges d’hiver

ne subissent pas Charon, n’endurent pas Charon.

Trois braves décident de sortir de l’Hadès.

L’un de sortir au printemps, l’autre l’été,

et le troisième à l’automne où il y a les raisins.

Une fille les supplie les mains jointes :

– Emportez-moi, vaillants, dans le monde d’En-Haut.

– On ne peut pas, Mignonne, on ne peut pas, fille.

Tes habits lancent le tonnerre et tes cheveux jettent des éclairs,

ton sabot tinte et Charon nous entend.

– Mais moi j’enlève mes habits et je dénoue mes cheveux,

et ce sabot je le jette dans le feu.

Emportez-moi, braves, que j’aille dans le monde d’En-Haut,

que j’aille voir ma mère qui se languit de moi.

– Ma fille, ta mère à toi, elle cause sur la place.

– Que je voie aussi mon père qui se languit de moi.

– Ma fille, ton père il est au café à boire un coup.

– Que j’aille voir mes frères qui se languissent de moi.

– Ma fille, tes frères à toi jouent à jeter des pierres.

– Que je voie mes cousines qui se languissent de moi.

– Ma fille, tes cousines, dans la danse elles dansent.

Et la fille a soupiré profondément, dans le monde d’En-Bas,

et les cafés se sont allumés, les places se sont enflammées,

et a brûlé la berge, les pierres se sont embrasées,

et a brûlé la ligne de la danse, où dansait sa génération.

Soleil le Premier XIII, XIV

XIII

Cette brise qui muse à travers les cognassiers

L’insecte qui tète les treilles

La pierre que trimbale le scorpion

Et ces meules au milieu des aires

Qui font le géant avec des gosses inconscients aux pieds nus.

*

Les peintures du Christ Ressuscité

Sur le mur que les pins ont grattées de leurs doigts

La chaux qui retient sur son échine les midis

Et les cigales les cigales dans les oreilles des arbres.

*

Grand été de craie

Grand été de liège

Aux « saganakis » les obliques voiles rouges

Au fond, bêtes toutes blondes, des éponges

Harmonicas des rochers

Perches aux mains même du mauvais pêcheur

Fiers récifs dans les lignes du soleil.

*

Un et deux : notre sort ne le dira personne

Un et deux : le sort du soleil nous le dirons nous-mêmes.

XIV

Tout le jour nous avons parcouru les domaines

Avec nos femmes nos soleils et nos chiens

Nous avons joué chanté bu de l’eau

Fraîche comme jaillie du fond des siècles.

*

Un instant l’après-midi nous nous sommes assis

Et regardés tout au fond des yeux.

De notre sein s’est élancé un papillon

Plus blanc

Que le petit rameau blanc de la lisière de nos rêves

Nous savions qu’il ne devait jamais s’effacer

Qu’il n’avait nul souvenir du ver qu’il tirait.

*

Le soir nous avons allumé un feu

Et autour tout autour nous avons chanté :

*

Feu radieux feu ne regrette pas tes bûches

Feu radieux feu ne finis pas dans la cendre

Feu radieux feu enflamme-nous

chante-nous la vie.

*

Nous la vie nous la chantons nous la prenons par la main

La regardons au fond de ses yeux qui nous regardent en retour

Et si elle est ce qui nous grise l’attrait nous le reconnaissons

Et si elle est ce qui nous déchire le mal nous le subissons

Nous la vie nous la chantons et nous allons de l’avant

Et nous saluons ses oiseaux quand ils s’exilent.

*

Nous sommes de bon lignage.

ELYTIS, Ήλιος ο πρώτος, 1943

Recouvrement de droits

Motocyclette fulgurante. Elle est passée. C’était l’amour.

Cheveux qui flottent. Mer qui scintille. Sur le marché

une foule de figues de barbarie en couffins de roseaux

lézarde avec effronterie – testicules primordiaux,

la lumière étincelle dans leur blonde pilosité.

                   Les filles rient

devant les portes. Avec des petits canifs elles déchirent

l’épaisse peau des figues de barbarie. Leur rire

révèle un meurtre érotique caché. Et peut-être pour cela

au fond de l’horizon un minime nuage immaculé ombre

un pouce sur la montagne azur vis-à-vis.

Quelle belle journée,

belle, plus belle, protégeant à nouveau,

avec du retard, certain droit à nous à l’émerveillement,

certain droit à nous à l’éternelle jeunesse du monde.

Costiera Amalfitana, 17.IX. 78

Yannis Ritsos, Ο Κόσμος είναι ένας, 1978

Soleil le Premier XI, XII

XI

MOUSSAILLON DU VERGER

L’âme vent debout la mer aux lèvres

En habit marin et sandales rouges

Il s’accroche dans les nuages

Il piétine les algues du ciel.

L’aurore siffle dans sa conque

Vient une proue frangée d’écume

Anges ! Dénagez

Pour qu’accoste ici l’Evangelistria !

*

En bas sur terre comme se rengorge l’aristocratie du verger !

Quand le ciste tourne sa tête chiffonnée

Les réservoirs débordent

Et l’Evangelistria rentre

Nue ruisselante d’écume des étoiles au front

Une brise de girofle en ses cheveux défaits

Et un crabe qui zigzague encore à son épaule boucanée !

*

– Marraine de mes blancs oiseaux

Gorgone Evangelistria !

Quelles balles d’œillets marins jettent tes canons au môle

Combien d’armadas de conques font sombrer tes feux

Comme tu ploies les palmiers lorsque le garbis s’affole

Et déplace sables et galets !

*

Passent des espérances au fond de ses yeux

En barques d’os de seiches

Avec trois dauphins qui s’ébattent

Derrière elle flottent des fanions duveteux !

– Ah de quelles giroflées de quels lilas

Clouerai-je à ton buste un recours en grâce

Pour que tu m’adjuges un autre destin !

*

La terre ferme je n’en peux plus

Les orangers ne me retiennent plus

Accorde-moi d’aller au large avec salves et simandres !

*

Vite Sainte Vierge vite

Déjà j’entends haut par-dessus les bastions une rude voix

Frappe frappe aux barres de bronze

Frappe frappe et se raffermit

Ses insignes comme des soleils étincellent

Ah et elle ordonne – tu n’entends pas ?  –

Ah et elle ordonne : la Bouboulina !

*

Et la Vierge salue la Vierge sourit

Comme est semblable à elle le profond écoulement du flot !

— Mais oui tête de bois

Mais oui moussaillon du verger

Dans ton somme t’attendent trois Trois-mâts !

*

À présent avec une paille aux dents et des sandales rouges

Avec un canif à la main

S’en va le moussaillon du verger

Il coupe les cordages jaunes

Relâche les nuages blancs

La poudre saute dans les songes

L’aurore siffle dans sa conque

Radieuse sur les algues du ciel !


XII

Barques à demi englouties

Au bois qui se gonfle de délice

Vents va-nu-pieds vents

Qui s’assourdissent aux venelles

Pentes pierreuses

Le muet fou

L’espérance demi-bâtie.

*

Grandes nouvelles cloches

Dans les cours blanches lessives

Les squelettes sur les rives

Dissolvant goudron peinture

De la Vierge la parure

Car pour être en fête elle espère

Blanches voiles et drapeaux bleus.

*

Et toi là-haut dans les vergers

Sauvageon du pérussier

Vert maigre garçon

Le soleil entre tes pattes

Prend une teinture du monde

Et la demoiselle au rivage en face

Se brûle doucement aux hortensias.

ELYTIS, Ήλιος ο πρώτος, 1943

Vitrographie de bain

Comme l’air s’était fait dense des senteurs des myrtes

et des vapeurs dilatées. Et lui, enclos déjà

au fond du filet, regardant en haut la fenêtre. Sur la vitre trouble,

traçant le blanc campanile. La corde de la cloche,

probablement tenue par la grande main invisible,

fut soudain secouée et résonna glorieux l’indivisible son

parmi les éclats des glaives et des mâts cassés

des navires du retour. Tu le sais – murmura-t-il –

que ce qui survit à ta mort est ce dont tu as été privé dans ta vie.

                                                                 Athènes, 28.IX.72

Yannis RITSOS, Γραφή τυφλού, 1973

Soleil le Premier IX, X

IX

Le jardin s’avançait dans la mer

Profond promontoire œillet

Avec l’eau ta main s’en allait

Dresser le flot nuptial

Ta main ouvrait le ciel.

*

Des anges avec onze épées

Flottaient au flanc de ton nom

Fendant les lames en fleurs

Les voiles blanches battaient de l’aile

Souffletées des rafales du Graigos.

*

Avec des rosépines blanches

Tu cousais des nœuds d’attente

Pour les cheveux des collines de ton amour

Tu disais : La peigneuse de la lumière

C’est la source dans la terre qui se divertit.

*

Couleuvre voleuse voyou du rire

Ô petite-fille de la vieille-ensoleillée

Au creux des arbres tu détraquais les racines

Tu ouvrais les campanules de l’eau

Chablant les jujubes de l’oubli.

*

La nuit encore aux prodigues violons

Parmi les moulins demi-écroulés

Tu parlais en cachette avec une fée

Dans ton sein tu dissimulais une

Faveur qui était – elle-même – la lune.

*

Lune par ici lune par là

Énigme épelée par la mer

Pour son caprice elle l’effeuillait

Le jardin s’avançait dans la mer

Profond promontoire œillet.


X

Gamin avec le genou griffé

Cheveux ras rêves échevelés

Tablier avec des ancres croisées

Bras de pin langue de poisson

Petit frère du nuage !

*

Près de toi tu vis blanchir un galet dégoulinant

Tu écoutas un roseau siffler

Tes paysages familiers les plus nus

Les plus colorés

Tout au fond la sortie comique du sparaillon

Tout au haut le chapeau de la chapelle

Et tout au loin un vapeur aux rouges cheminées.

*

Tu vis les vagues des plantes où la gelée prenait

Son bain du matin la feuille du figuier de barbarie

Le petit pont au tournant du chemin

Mais aussi le sourisauvage

Dans de grands coups d’arbres

Dans de grandes oliveraies de noce

Là où des larmes suintent des jacinthes

Là où l’oursin ouvre les énigmes de l’eau

Là où les astres annoncent l’ouragan.

*

Gamin avec le genou griffé

Grigri fou menton têtu

Culotte aérienne

Torse de rocher lys de l’eau

Garnement du nuage blanc !

ELYTIS, Ήλιος ο πρώτος, 1943

Chanson des Razzias de Charon

I

Qui a un cœur de pierre ? Je veux qu’il ne se brise pas,

pour que je dise une chanson triste et dolente.

Ni d’une veuve ni d’une épouse je ne l’ai entendue ;

la mère de Charon la chantait, elle poussait cette lamentation :

« – Ceux qui ont des enfants, qu’ils les cachent et leurs frères qu’ils les gardent,

les femmes qui ont des bons maris, qu’elles cachent leurs maris,

car j’ai pour fils un chasseur, un corsaire.

Toute la nuit il déambule et à l’aurore il capture,

là où il en trouve trois il en prend deux, là où il en trouve deux, un,

et là où il en trouve un seul, celui-là il l’extermine. »

Mais le voilà, il descendait dans les champs à cheval.

Il était noir, vêtu de noir, et noir aussi son cheval,

il traîne des poignards à deux tranchants, des épées dénudées.

Les poignards il les a pour les cœurs, les épées pour les têtes.

II

Pourquoi les montagnes sont noires et se dressent embuées ?

De peur que le vent les attaque, de peur que la pluie les frappe ?

Mais ni le vent ne les attaque et ni la pluie ne les frappe,

c’est juste Charon qui traverse avec les trépassés.

Il traîne les jeunes par devant, les vieux à la suite,

les tendres enfants alignés sur sa selle.

Les vieillards supplient et les jeunes s’agenouillent

et les petits enfants joignent les mains :

« – Cher Charon, passe par un village, arrête-toi à une fontaine fraîche,

pour que les vieux boivent l’eau, que les jeunes jettent des pierres,

et que les petits enfants cueillent des fleurs.

– Si je passe par un village et par une fontaine fraîche,

les mères viennent pour l’eau, elles reconnaissent leurs enfants,

les couples se reconnaissent et de séparation ils n’ont pas. »

III

Blanc Aigle Royal, superbe oiseau de proie,

qu’as-tu vu, qu’as-tu entendu de là-haut où tu planes ?

– Des mers amères, des vaisseaux malmenés ;

en-bas dans la Morée, en-bas sur le rivage

le Hardi Valaque traîne neuf frères ligotés

par un lien, par une longue chaîne.

Une mère marche le long en suppliant :

« Seigneur, Hardi Valaque, maître de mes enfants,

fais-moi grâce d’un de mes enfants,

le plus jeune, ou l’aîné,

ou Konstantin qui est fiancé. »

Le petit sanglote et le grand dit :

« Décide, ma mère ; toi qui étais petit pommier,

tu as fleuri jeune, donné tes fruits à ta maturité,

le vent du nord a soufflé et t’a dépouillée de tes pommes. »