Passager clandestin du rêve

Je me suis trouvée là, j’ai poussé

sans que personne ne m’ait semée

je m’impatientais

sans avoir rien

à attendre.

S’étaient taries les ténèbres

au fond de moi

et je n’avais pas de quoi nourrir

le rêve

qui en a besoin, des ténèbres,

pour révéler la lumière

de la vie.

Rien qu’une teinte inconsistante, neutre

recouvrait

la pierre de mon cœur.

Et voilà qu’il est venu

après tellement de temps

sans que s’incarnent

fantastiques joies

ou extrêmes désespoirs.

Il est venu le rêve

et il tenait juste un sac

mon sac.

 

 

Je l’ai perdu

je le cherchais partout

sans pourtant ce souverain

maître de mon présent

– la panique –

mais dans une féerique quiétude.

Je n’avais pas payé de billet

mais le rêve

généreusement m’avait offert

un court voyage

en une contrée délivrée.

Délivrée des inéluctables

fautes de frappe de la réalité.

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Η Ανορεξία της ύπαρξης, 2011

Peur la nouvelle passion

Les plaies ne fleurissent plus

dans poèmes et chansons ;

elles s’infectent seulement.

La mer n’est pas désir

qu’on vogue vers le large

mais peur des profondeurs.

Qu’est devenue la joie de la vie

qu’on conquérait à tout instant

même lorsque le jour s’était levé néfaste ?

À présent nulle douleur

ne fustige le corps

mais c’est le dedans qu’enchaîne

un nouveau tyran tout puissant :

la peur.

 

La peur est venue et a arraché

toutes les passions.

L’amour maintenant semble

tantôt un mendiant dans un coin

et tantôt un bouffon sans travail

après qu’il ne fait plus rire personne.

Une est la passion ; la peur

qui s’étale comme un suaire

et qui recouvre tout.

Peur de l’écroulement

de la nature, du corps, du monde.

À présent au lieu de hurler du dedans :

« Comme il est beau ! »

une est la voix qui domine :

« Fais attention ! »

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Η Ανορεξία της ύπαρξης, 2011

 

 

 

Détails de sauvetage

Il présente d’étranges mutations

le système immunitaire de ma vie

et ce que toujous j’ai haï

– la fixation sur les détails –

m’aide à vivre.

La répétition d’un mouvement petit

d’une idée, d’un instant

me donne courage pour voir en face

la haute mer de ma vie

que je ne peux plus traverser

le rideau noir de l’inconnu

qui tombe devant moi.

Recueille donc le rebut, dis-je

et oublie la montagne

des détritus

qui s’entassent autour de toi.

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Η Ανορεξία της ύπαρξης, 2011

J’ai perdu ma confiance dans le silence

J’ai perdu ma confiance dans le silence ;

il n’est pas candide, il n’est pas romantique, à couvrir les murmures de l’amour

ou la phrase musicale suivante d’une symphonie bucolique.

Frénétiquement il étouffe le sanglot de l’impuissance

il élève une menace éternelle.

Bienveillante moi-même

bienveillant aussi le jour au matin

nous n’avons pas pris garde

à l’obstination muette qui muselle

la conscience du demain

et ne laisse pas se faire entendre

les sonores ectoplasmes de la peur…

Oh, oui, moi aussi j’ai peur.

Pourtant je combats encore pour ne pas me faire sourde

je veux écouter tout le sanglot

et monologuer

avec la voix de mon âme.

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Μεταφράζοντας σε έρωτα της ζωής το τέλος,  2003

À Lypiou de nouveau

À LYPIOU[1] DE NOUVEAU


La langue de Lypiou est le silence

 

 

PROLOGUE

 

Les poèmes dans le silence

comme l’amour s’engendrent

seulement il s’habitue

l’insensible silence

et à les engendrer

et à les engloutir.

 

1

 

Ici tu étudies le silence

comme s’il était langue étrangère

et si tu t’es assez exercée

tu sais différencier le dialecte

du jour de l’accent lourd

de la nuit.

Les oiseaux tu les apprends par cœur

comme aussi la lumière qui modifie

la signification du rien..

Jamais tu ne pourras spontanément

t’exprimer en cette langue

cependant toujours sa vérité te saisira.

Tu lis les arbres, les monts dans l’original.

Tu dis : qu’est-ce que moi j’ai à dire dans cette langue ?

L’animal blessé en toi profond ne répond pas.

Il fait silence.

 

2

 

Aujourd’hui a éclaté la pluie

en un ncompréhensible flot d’injures.

Sur le verre de la TV les mouvements des gens sans son :

Sourires, corps, étreintes,

poignées de mains, nœuds de cravates, coups…

Je n’entendais pas les paroles

et absurde me paraissait

la bureaucratie de l’existence.

Pourquoi, pourquoi celui-ci le doux étourdi ?

De quoi est constituée la passion ?

Il semble que j’aie oublié la syntaxe

de la jeunesse.

 

3

 

Dans le jardin du bistrot

c’est le printemps et les châtaigners

fleuris charitablement se penchent

sur les retraités.

Barbes, moustaches blanches

quelque rire dans les yeux bleus délavés

derrière l’écume de la bière

la serveuse élancée

telle une poupée juste tirée de la boîte

avec la marque du grand magasin divin

encore autour du cou.

Les taches de café aux mains des vieux

– cartes d’une géographie inconnue –

les fleurs qu’a dispersées la brise

sur la table de bois

et tout soudain j’ai compris le silence :

c’est la langue matrice.

 

4

 

C’est la langue du début

de l’hésitation quand tu cherches la phrase

des feuilles et te demandes à quoi bon

tant de levers, tant d’haleines

tant de pleurs étouffés dans les herbes

que la ferai-je, ma vie

comment ouvrir la porte ? Je serai acceptée ?

comment se peut le premier pas sous la pluie, seule

la première rencontre

avec le sauveur-destructeur ?

Inutile l’imagination même la plus belle

lorsqu’en tas devant toi sont tes jours

en tas sans forme, sans parfum, et de sens inconnu.

 

5

 

Il est pourtant, le silence

langue maternelle de la fin aussi

lorsque, le mot SORTIE, tu tentes de le lire

écrit dans l’obscur avec du goudron

au-dessus d’un portail, ou bien est-ce un égout ? Un trou ?

Tu sortiras en douleurs, en clameurs,

ou seras-tu redevenue bébé

insouciant, qui tète le sein

de nuages du jour ?

 

DENOUEMENT

 

Dans ce monde sans langue

où je suis venue pour des études muettes

mes exercices sont abasourdissants ;

je le sais, je ne parle pas encore

je ne parle pas couramment le silence.

 

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Η ΥΛΗ ΜΟΝΗ, 2001


[1] Katerina Anghelaki-Rooke appelle ainsi un pays imaginaire, où elle se réfugie quand elle a du chagrin – en grec « lypi »

La Pierre qui a cru

Et qu’est-ce qui me sépare de la pierre ?

Juste la croyance que je ne suis pas minérale

et qu’à moi encore d’autres privations me garde

l’avenir qui signifie désormais

une continuité sans changement.

Quand cette continuité s’interrompra

c’est la véritable pierre

qui me personnalisera au monde

du « je ne suis jamais né »

là où nul ne pourra décrire

une étoffe de velours

ou certaines lèvres de velours.

Nul ne se souviendra

du battement de la vie

ce tic-tac-tic-tac…

On dira que c’était le marteau

qui ciselait la pierre

jusqu’à ce qu’elle devienne courbe, harmonieuse

pour représenter un corps

un corps qu’elle croie être elle-même.

 

 

Katerina Anghelaki-Rooke,  Στον Ούρανο του τίποτα με ελάχιστα, 2005

L’autre Solitude

La nouvelle solitude insoutenable

et sa solution plus lourde encore

puisque chacun charrie à présent

irrévocable, depuis des années chérie,

la maladie de l’existence.

Avec l’âge sans cesse s’élargissent les failles

qu’a ouvert ce qui jamais n’a été dit

et la présence de l’autre

s’égalise avec son absence ;

une lente douleure serre

comme si tu ne pouvais pas nourrir

ton chien chéri.

Et tout paraît mesuré par un ladre

et à la fois superflu

puisque c’est déjà inutile à la nature.

Celle-ci veut de nous juste l’exécution de l’accord

même si jamais nous ne l’avons cosigné

comme jamais nous ne signerons

de la plume de la vie

le mot FIN.

 

Katerina Anghelaki-Rooke,  Στον Ούρανο του τίποτα με ελάχιστα, 2005

La Trahison de la vision

Lorsque la vision est lésée

on souffre de bien plus encore

et même du déchirement de son moi.

Car lorsque la vue de la prodigue nature

qui nous conservant soutient notre vie

se fait spectacle de mauvais goût

cruellement quotidien

d’un inélégant gaspillage

alors continuellemnt on se querelle

avec ce que l’on voit

parce qu’on sait que la conception de sa survie

est suspendue à ce que l’on regarde

parce qu’on s’est dissoute et refaçonnée tant de fois

quand sur les surfaces de peau

qu’on a adorées on ne vit jamais

glisser le fantôme de la non existence.

Trahison parce qu’ils m’avaient promis

que j’aurais de vivante assez de ma vision

pour trouver la joie

aux esquisses du soleil au-dessus des feuilles,

que même quand j’aurais perdu

la prospérité du fruit, le frisson du suc

je pourrais te regarder

et reprendre vie fixant les yeux sur ton reflet.

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Στον ούρανο του τίποτα με ελάχιστα, 2005

À la Terre

Je parle aujourd’hui à la terre et lui dis :

Terre bonne, avec les oiseaux de la nuit

silencieux aux noires ailes

et les oiseaux du jour les discoureurs

avec les eaux les salées et les douces

qui vivent leur vie à elle

bavarde, caressante

et bien sûr indifférente

terre, toi qui es tout ce que je sais de la nature

–  le ciel aussi est une chose à toi –

et qui t’étendras sur moi

en moelleuse couverture

avec quelques photographies de moi enfouies dans mes tiroirs

 

parle-moi, conseille-moi, dis-moi

 

que tant que vivent les hommes il ne faut pas qu’on les pleure

même s’ils manquent à nos côtés comme l’eau à la langue

que tant qu’ils vivent ils existent au sein d’autres naturelles beautés

ils dorment, rêvent, goûtent des fruits, des poissons

vont au travail, s’occupent de leurs enfants.

 

Terre, qui m’apaisais depuis petite

– quand on m’avait grondée

je contemplais la mer

et mon cœur se réconfortait –

jette le baume à nouveau, que je me fige

pour penser l’amour

comme si me le narraient

comme si me l’avaient expliqué

la douleur, l’absence

et dans ton baptistère

que j’imagine encore nos corps

se souder sans douleur

moi et lui

comme deux bestioles ailées

répandus dans la nature

que nous perdions en importance

en gagnant en amour.

 

Katerina Anghelaki-Rooke , Τα σκόρπια Χαρτιά της Πηνελόπης, 1977


 

Le Paysage change d’abord dans le rêve

Après bien des années je suis sortie vers la mer.

J’ai laissé derrière moi la maison

qui dans le même rêve toujours

tantôt semblait un labyrinthe humide

et tantôt la tribune de l’éclatante fête

de mon destin où mille personnages se pressent.

La mer qui me visite à présent

au-dessous de mes paupières

est une écume furieuse avec froidement jetées

sur elle quelques poignées d’indigo.

Des gouttes chargées de sel

Dérangées s’agitent en volte-face

la lumière elle aussi fait des pas mal assurés

personne n’invoque la nuit.

Moi je demeure immobile. Depuis des années entières

Je sais que cette chose approche. (Laquelle ?)

Depuis des années entières je fais celle qui ne comprend pas

et c’est une imposture dont dépend

ma vie.

De temps en temps une étrange joie

comme si j’avais donné à une œuvre humanitaire

même mon dernier sou.

Déjà incontrôlables tous les passages

du chagrin à l’ivresse. Non gardés.

Aucune action ne pousse les choses

ni de ce côté ni de celui-là.

Jamais je n’ai voulu dire de mensonges

pourtant il est difficile de ne pas dire de mensonges dans le vide.

Vous regardez dehors par la fenêtre

et quelque chose dans la rue vous rappelle que vous aimez affreusement

ou même que personne ne vous manque.

Je suis émue autrement par les gens à présent

je les vois comme des paquets que quelqu’un a laissés

sur un tapis roulant.

Il n’est jamais venu les ramasser

le tapis ne s’arrête jamais.

Quoi d’autre peut vous retenir à la vie ?

Je pense à mon rêve avec la mer blanchâtre

et c’est comme d’essayer de me souvenir

de la figure de ma mère défunte depuis des années

ou du regard de l’animal aimé qui s’est perdu soudain

pendant l’hiver.

J’admire ceux qui parlent encore

et davantage ceux qui se taisent.

Moi je n’ai accompli ni l’un ni l’autre.

 

Katerina Anghelaki-Rooke, Άδεια φύση, 1993