Épilogue

Et avant tout pas d’illusions.

 

Tout au plus considère-les comme deux projecteurs flous au milieu de la brume

Comme une carte postale à des amis partis avec ce mot unique : « je vis ».

 

« Car » comme très justement me le dit une fois mon ami Titos,

« Aucun vers aujourd’hui ne met en mouvement les masses

Aucun vers aujourd’hui ne renverse de Régime. »

 

Quoique.

Invalide, montre tes mains. Juge pour être jugé.

 

Manolis Anagnostakis, Ο Στόχος

Poèmes que nous a lus un soir le sergent Otto V…

I

Dans deux minutes on entendra l’ordre « En avant »

Personne n’a à réfléchir à rien d’autre

En avant notre drapeau et nous baïonnette au canon en arrière

Ce soir on frappera sans pitié et on sera frappé

On filera devant en chantant des marches rythmées

On filera devant où se devinent des milliers d’yeux inquiets

Là où des milliers des mains se serrent autour d’un autre drapeau

Prêtes à frapper et à être frappées.

 

Dans une minute il faudra déjà qu’ils nous donnent le signal

Un petit mot infime au milieu de la nuit, qui sous peu resplendira exquisement.

 

(Et moi qui ai une âme enfantine et lâche

Qui ne veux connaître rien d’autre que l’amour

Moi aussi je me bats depuis tant d’années sans, mon Dieu, que j’apprenne pourquoi

Et depuis tant d’années je ne vois devant rien d’autre que mon frère jumeau).

 

II

 

Sur cette photographie j’étais jeune environ 22 ans ; ici c’est la femme que j’aimais : ma femme

Elle s’appelait Martha ; elle serrait mon fils avec terreur dans ses bras

Elle me dit : « je suis heureuse que tu ailles te battre ».

Elle pleurait comme une toute petite fille.

Et ici une certaine vieille maison avec un jardin au milieu et des fleurs…

Tu te souviens quand on était enfants on avait un cheval de bois et une trompette étincelante

Le soir on veillait sur les livres aux héroïques histoires antiques

Le retentissement des illustres combattants tyrannisait notre sommeil innocent.

Plus tard, nous l’avons oublié, cela, nous moquant dans un coin des lubies puériles.

Peut-être demain un petit trou comme ça me taillera le front

Oh un petit trou où tient toute la douleur des humains

Qui suis-je ? Où suis-je ? Déchirez mes habits ici devant la poitrine

Peut-être trouverez-vous encore mon nom gravé.

Qui s’en souvient ?

Cherchez encore dans mes habits… Ici j’étais jeune, à peine 22 ans

Et ici une femme qui serre avec terreur un enfant dans ses bras.

 

(Elle pleurait vraiment lorsque je suis parti comme une toute petite fille).

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές, 1945

 

Recherche

Blanches étaient les cités, chargées leur nuits : lourdes souvenances

Troubles prémonitions de quelques voyages lointains et inéluctables

Maintenant je ne crie plus maintenant je ne pense plus quelque chose s’est arrêté en moi

Je peux voir ma forme au miroir ; je peux discerner un masque blafard et entièrement étranger.

 

Je viendrai un jour, nu d’amour et de haine

Inflexible et implacable, pour guide et camarade mon silence.

Ami : si tu penses que je ne suis pas venu encore trop tard, montre-moi un chemin

Toi qui sais au moins que je recherche un rien pour croire beaucoup et pour mourir.

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές, 1941

Les Vaincus

Tu as toujours repoussé au dernier jour de t’en aller

Nous avions nous deux profond en nous la panique de nous quitter

 

Nous regrettions tellement d’avoir offert nos vacillantes illusions au rêve

Pourtant qui a compté les blancs étés qui blessèrent nos années

Qui n’a pas pensé que nous n’avions pas encore acquitté toute entière notre dette

Et nous découvrons en ce moment critique de notre jeunesse des serments prisonniers,

des sentiments plus riches de l’échauffement de la chair

Tu sais qu’à présent nous avons oublié les enfants insouciants qui dilapidaient leur rire

Tu sais qu’un jour viendra où nous porterons

incommensurablement tout nu notre nous-même

Tenant compagnie à nos ponctuels doutes, nous avons veillé d’interminables nuits

sans à nos côtés quiconque pour écouter l’angoisse de notre voix

Nous avons aimé d’un orage nouveau, et pourtant pourquoi

repoussons-nous toujours l’échéance mature ?

Et nous restons deux vaincus aux vains comportements peu-croyants.

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές, 1945

Le  crime a eu lieu

Le  crime a eu lieu.

Tu as cassé la tirelire de l’enfant

Les pièces se sont déversées

Vieux sous troués par le milieu

Et grandes rondelles luisantes.

Non, tu ne peux plus rien acheter

Tellement de pièces et toutes inutiles

Tu ne peux plus rien acheter

Et l’enfant qui pleure

Toi non plus tu ne peux plus rien acheter

Et l’enfant qui pleure et qui demande

 

Rien plus rien.

 

Manolis Anagnostakis, Η Συνέχεια 3

 

 

 

Une pluie lente a commencé…

Une pluie lente a commencé tard vers le soir

Sur les cités le ciel paraît une plaine boueuse à perte de vue

Et la pluie est une bonté, tu as beau dire, elle ne ressemble en rien à la mort

Tu peux marcher une fois sans suite ou – ça t’est indifférent – avec pour suite

Une époque éloignée et morte comme  un luxe violemment déchiré

Moi je songe à comment et pourquoi de la pluie peut me rappeler tant de choses

–  Sans nul doute il est insensé de penser à tout ça en tel moment –

Pourtant je songe à une curieuse odeur dans les chaudes chambres hivernales

Plus tard que 6 heures avec les volets clos et la lumière allumée

À un coin à côté de la cheminée dans un vaste café avec les voix indifférentes.

Je songe à tout ça de la plus simplissime façon tout à fait enfantine

Tu peux oublier n’importe quoi, qu’est-ce que tu chercherais ici en tel moment

Toi, ton voisin, tout ce monde qui avance au ras de toi dans les ténèbres

Cet angoissant silence qui blesse plus encore que la lame la plus acérée

Oublie pour un infime instant car peut-être tout n’est pas terminé ce soir non plus pour toi

Tant que s’il craque quelque chose d’inattendu cela vient t’éveiller le précieux sujet d’un retour

La chaude chambre hivernale, le café avec les voix multicolores.

 

… Il pleut donc comme ça une pluie jaune sans fin.

Une vieille pluie jaune, la nuit, comme un fouet.

 

Manolis Anagnostakis, Εποχές 3

Et il fallait encore

Et il fallait encore beaucoup de lumière pour que le jour vienne. Pourtant moi

Je n’ai pas accepté la défaite. Je voyais maintenant

Combien de joyaux cachés il me fallait sauver

Combien de points d’eau préserver dans les flammes.

Vous parlez, vous montrez les plaies insensées dans les rues

La panique qui étrangle votre cœur, comme un drapeau

Vous l’avez clouée aux balcons, en hâte vous avez chargé la marchandise

Sûr est votre augure : la ville tombera.

 

Là, prudemment, dans un angle, j’arrange avec ordre,

Je clos avec sagacité mon dernier retranchement

Je pends des mains coupées aux murs, je décore

Avec des têtes coupées les fenêtres, je tresse

Avec des cheveux coupés mon filet et j’attends.

 

Debout et seul comme précédemment j’a t t e n d s.

 

Manolis Anagnostakis, Η Συνέχεια


La première partie du poème est une chanson de Thanos Mikroutsikos, qu’on peut entendre dans sa version première ici, ou dans une autre version ici.

Des Hommes

Nous demandions un endroit où nous tenir, sans prétendu privilège ou valeur spéciale

Une nécessaire privation dans le superflu à tous (et la sensibilité en de tels instants à quoi sert-elle ?)

Comme par exemple l’ami Georges Untel poète lyrique pose assidu et têtu sur les rayons d’en-haut des librairies de province

Comme au cinéma d’été que ne dérange pas l’idée des riverains journaliers épris de calme.

Par conséquent nous sommes fort satisfaits de croire – sur le tard – à l’indiscutable haute sagesse des apophtegmes ancestraux.

Disons : « le bien n’est pas dans le beaucoup » ou « rien de trop » et leurs pareils

Vêtus avec bienséance des souliers neufs et des cravates demi-deuil d’une jeunesse passée

Nous racontons, en cercle restreint, que notre vie fut tyrannisée par un amour ingrat – il y a tant, ou tant, d’années – par une préoccupation, et cela, ne pas l’avoir encore oublié

À un âge donné, nous ne nions pas que nous écrivîmes même des vers – ô jeunesse, avec un sourire condescendant

Ou que nous avons lu Anna Karénine dans la traduction d’un inconnu et autres nullissimes banalités.

 

Enfin un endroit très simple, au moins 1 mètre sur 2, sans prétendu privilège ou valeur spéciale

Des hommes sans aucune idéologie particulière, pas de sentimentalité, pas désabusés, des hommes simplement.

 

Manolis Anagnostakis, Παρενθέσεις

L’amour est la peur…

L’amour est la peur qui nous unit avec les autres.

Quand ils ont asservi nos jours et les ont pendus comme des larmes

Quand avec eux sont mortes en une misérable déformation

Les dernières silhouettes de nos sentiments d’enfants

Et que tiendrait la main que les hommes donnent ?

Sait-elle serrer solide là où le raisonnement nous abuse

Au moment où le temps s’est arrêté et la mémoire déracinée

Comme une affectation absurde au-delà de toute signification ?

(Et ceux-là s’en retournent un jour sans, à la cervelle, une ride

Ils retrouvent leurs femmes et leurs enfants qui ont grandi

Ils vont dans les boutiques et les cafés du quartier

Ils lisent chaque matin l’épopée du quotidien).

Nous mourons soi-disant pour les autres ou parce qu’ainsi nous vainquons la vie

Ou parce qu’ainsi nous crachons un à un sur les minables pantins

Et à un moment dans leur esprit desséché passe un rai de soleil

Quelque chose comme un vague souvenir d’une vitale préhistoire.

Arrivent des jours où tu n’as plus à t’occuper

D’événements amoureux et d’entreprises financières

Tu ne trouves pas de miroirs pour crier ton nom

De simples intentions de vie assurent une actualité

Fatigue, désirs, rêves, transactions, duperies

Et si je pense c’est que l’habitude est plus accessible que le remords.

Mais qui viendra contenir l’assaut d’une averse qui tombe ?

Qui comptera une à une les gouttes avant qu’elle s’effacent sur la terre

Avant qu’elles se fassent unes avec la boue comme les voix des poètes ?

Quémandeurs d’une autre vie de l’Instant déserteurs

Leurs rêves pourris réclament une nuit inaccessible.

Parce que notre silence est l’hésitation sur la vie et la mort.

Manolis Anagnostakis, Εποχές 3

Le Naufrage

Je resterai moi aussi avec vous dans la barque

À la suite de l’affreux naufrage et du désordre

Le vaisseau sombre à présent au loin

(Où sont allées les autres barques ? Lesquelles ont réchappé ?)

Nous, nous trouverons un jour une terre

Une île déserte comme dans les livres

Là nous construirons nos maisons

Tout autour de la grand place

Et au milieu une église

Nous accrocherons dedans la photograhie

De notre capitaine qui est disparu – tout en haut –

Un peu plus bas du second, plus bas du troisième

Nous échangerons nos femmes et nous ferons beaucoup d’enfants

Et ensuite nous calfaterons un vaste bateau

Neuf, tout neuf et nous le lancerons sur la mer.

 

Nous aurons vieilli mais ils nous reconnaîtront.

 

C’est juste que nos enfants ne nous ressembleront pas.

 

Manolis Anagnostakis, Η Συνέχεια 3


Petros Pandis chante ici en concert la chanson que Theodorakis a tirée de ce poème.