FLOU

 

Elle se leva et leur prépara parfaitement le petit déjeuner

en mouvements mathématiques.

Elle les salua : bonne journée, je vous aime, ne soyez pas en retard

– depuis le haut de l’escalier savamment astiqué.

Elle secoua le tapis, lava les tasses et les cendriers

en parlant toute seule.

Elle mit le manger dans la casserole et changea l’eau dans les vases.

Elle se sentit intelligente chez l’épicier

sourit avec condescendance chez le coiffeur

fut déstabilisée dans la réserve de produits de beauté

et acheta aux éditions Kyttaros LA CONSCIENCE DE LA

FEMME DANS LE MONDE MASCULIN.

Elle dressa la table au moment

où tintait la sonnette

belle intelligente et informée des nouvelles.

L’enfant fut couché

et le mari la pressa par derrière.

Elle ahana comme elle avait vu dans une publicité

et lui dit d’une lourde voix sexuelle : Viens.

Il la sauta termina et s’essuya.

La femme se leva avec précaution pour ne pas l’éveiller

lava les assiettes en parlant toute seule

elle ouvrit les fenêtres pour que ça ne chlingue plus.

Elle se prit une cigarette ouvrit son livre et lut :

« … c’est seulement quand les femmes exigeront avec énergie

qu’il y aura espoir de changement. »

et plus bas : «  OUI MAIS QU’AS-TU FAIT AUJOURD’HUI MA JOLIE

QU’AS-TU FAIT AUJOURD’HUI ? »

Elle se leva avec précaution

prit le fil de la rôtissoire

le serra bien autour du cou de son mari

et écrivit en dessous de la question

du mouvement féministe : « J’EN AI ÉTRANGLÉ UN ».

Après quoi elle téléphona aux Secours et jusqu’à leur venue

regarda son horoscope dans le magazine FEMME.

 

Katerina GOGOU, Τρία Κλικ αριστερά, 1978

C’est comme tu le dis…

Oui. C’est comme tu le dis.

Si on cherche vraiment

on trouve des maisons de deux étages

avec au sous-sol des jarres d’argile

pas loin de la mer

et pour une bouchée de pain.

Et dans la montagne c’est beau

avec les arbres et les rivières

avec une femme et une chèvre tu es O.K..

Seulement nous, on avait décidé

qu’on changerait le monde

et ça ne peut pas se faire depuis la campagne

on l’avait dit, ça.

On cherchait à trouver des armes

on savait que tous meurent

mais il y a des morts qui ont du poids

parce qu’ils choisissent eux-mêmes la façon.

Et nous, on a décidé

la mort pour la mort

parce qu’on aimait beaucoup la vie.

Je sais qu’il y a des rivages infinis

et des arbres dedans la mer

et l’amour est une importante chose.

Mais il fallait d’abord qu’on en finisse avec les porcs[1].

Tu es venu ici et tu fumais

en regardant les poutres.

Tu étais indéterminé et lointain

tu rougissais comme les fillettes

ni un mot de tout cela

ni moi non plus je ne t’ai parlé

je t’ai juste dit « ne te perds pas »

et toi tu m’as dit « oui, sûr »

et tu es parti oubliant tes cigarettes.

J’ai donné moi aussi un coup

comme je vous ai vus

faire, les hommes,

et de mon doigt j’ai troué

le paquet de part en part.

ce n’était pas non plus ma marque, « sûr ».

 

Katerina Gogou, Τρία Κλικ αριστερά, 1978

[1] Un slogan grec souvent scandé en manifestation est « Flics, porcs, assassins »

Combien s’enfuit tôt la lumière

On peut entendre ICI Katerina Gogou interpréter ce poème.


Combien s’enfuit tôt la lumière de notre vie mon frère…

À travers nos paupières allergiques

lentement la vie appuie des ongles

au cas où on la remarque

elle s’éloigne se perd… regarde elle est devenue un point, tourne le coin…

Obscuritéé !!

Je regarde des négatifs de photos et ce sont paraît-il des gens

lueurs rouges leurs yeux de loups piégés

ongles d’emprunt – comment les a-t-on ravalés ainsi – mâchoires étrangères

des sangsues se collent à notre larynx nous tirent les boutons

au cas où elles s’en tireraient un petit peu encore.

Ce sont ceux du train – je me souviens bien d’eux –

qui quand on a organisé notre premier rêve, faire une excursion,

nous ont jetés sur les rails raidis

comme des sacs vides, à un passage non gardé

comme charge excédentaire.

Nous, tous ceux qui « ont vécu » écrit entre guillemets

des milliers d’armes qui se centrent sur nous

depuis la terrasse de l’O.T.E.[1]

froid froid et hélas avec nos minces maillots de cotonnades

on fait comme si on avait un manteau

et – tu as vu – nous tous nous l’avons –

un nerf grenat sous notre œil bat encore.

Combien chère, mon frère, est la vie

Combien ont diminué les espèces. Hé, courage.

Certaines fois – mais je ne renonce pas –

les antidépresseurs déboulent

et la balance penche

il n’y a rien d’autre devant

je me courbe alors et je prends dans mes dents

mon cerveau ensanglanté et je vais tout derrière

je retourne derrière pour me sauver

et ensuite je ne trouve pas la route

parce que là aussi il y a de la merde – comme si je le savais pas –

partout des ferrailles brisées et des éclats d’obus

j’ai peur, je perds la tête pour moins que rien et je n’ai où aller

juste la porte du SUPERMARCHÉ est ouverte

et je me fourre dedans

je regarde comme un rapace où vont l’argent

et « la valeur d’usage »

eux appellent ça Delirium Tremens, MOI JE VEUX VOLER.

Je mets alors toutes les chaînes stéréo à jouer ensemble

chaque marque un autre air

et les enceintes à plein pour leur casser les oreilles

et ensuite avec des bons petits ciseaux Singer

je leur coupe la bouche tout autour, je l’étire

je colle là-dessus mon âme, baiser de la mort

et dedans, je leur vide les psychotropes

leurs pharmacies avec leurs pharmaciens.

Mort à Byzance, les dynasties dégagez

le diaphragme de mon amie les pacifiques interventions

les Kodak et G. Stavrou séduisants et vendus

qu’ils aillent crever.

Mort aux Immortels.

Des drapeaux noirs et rouge la lumière s’ouvre

– S’OUVRIRONT – la route la bouche

les yeux le cœur et l’esprit.

Ainsi nous ferons tomber la porte.

Et la caméra avec le vieux film. Non. Pas de suite pour les gens

noirs négatifs, et nous SOLEILS BRÛLÉS.

Katerina Gogou


[1] L’immeuble des télécommunications à Athènes. Sur son toit terrasse, pendant le soulèvement de la jeunesse contre la Junte des Colonels (1967 – 1974), avaient été placés des tireurs d’élite qui visaient les manifestants.

Solitude

Pour entendre Katerina Gogou dire son poème, c’est par ICI.


La solitude…

Elle n’a pas dans les yeux la triste couleur

de la gonzesse « nuageuse »[1].

Elle ne déambule pas nonchalamment et sans but

en remuant les hanches dans les salles de concerts

et dans les musées glacés.

Elle n’est pas les cadres jaunes des « bons » vieux temps

et la naphtaline dans la malle de la grand-mère

les rubans violets et les chapeaux de paille à larges bords.

Elle n’ouvre pas les jambes avec des ricanements étouffés

un regard bovin des soupirs hachés

et des sous-vêtements assortis.

La solitude.

Elle a la couleur des Pakistanais la solitude

et se mesure portion à portion

avec leurs morceaux

au fond du puits de lumière.

Elle se tient patiemment debout à la queue

Bournazi – Agia Barbara – Kokkinia

Touba – Stavroupoli – Kalamaria

Sous tous les temps

avec la tête en sueur.

Elle éjacule en hurlant, ferme avec des chaînes les vitrines

fait des occupations sur les sites de production

lance un brûlot sur la propriété

elle est visiteuse le dimanche dans les prisons

du même pas dans la cour droits communs et révolutionnaires

elle est vendue et est achetée sou à sou souffle à souffle

aux marchés d’esclaves de la terre – ici tout près il y a la place Kotzia –

levez-vous matin.

Levez-vous pour la voir.

Elle est putain dans les masures

le « quart allemand »[2] pour les soldats

et les derniers

interminables kilomètres ROUTE NATIONALE – CENTRE

pour ces viandes accrochées venues de Bulgarie.

Et lorsque son sang l’oppresse et qu’elle n’en peut plus

qu’ils avilissent les siens

elle danse sur les tables pieds nus le zebekiko

en tenant dans ses mains meurtries

une hache bien affûtée.

La solitude

notre solitude, je veux dire. Je parle de la nôtre

elle est une hache dans nos mains

qui au-dessus de vos têtes tourne tourne

tourne tourne

Katerina Gogou


[1] Héroïne d’un livre de lecture de l’école primaire

[2] Façon d’appeler le tour de garde le plus pénible, de 4 à 6h du matin.

Une certaine fois

Katerina Gogou interprète son poème ICI. Une autre version mise en chanson est ICI.


Une certaine fois la porte s’ouvre peu à peu et tu entres.

Tu portes un costume blanc, tout blanc, et des chaussures de lin.

Tu te penches tu places tendrement dans ma paume

72 balles et tu t’en vas.

Je suis restée à la place où tu m’as laissée

pour que tu me retrouves.

Pourtant, il doit s’être passé beaucoup de temps

parce que mes ongles ont poussé

et mes amis ont peur de moi.

*

Chaque jour je me fais cuire des patates

j’ai perdu mon imagination

et quand j’entends « Katerina » je m’épouvante.

Je pense qu’il faut que je dénonce quelqu’un.

*

J’ai conservé des coupures avec quelqu’un

dont ils disent que c’est toi.

Je sais que les journaux disent des mensonges,

parce qu’ils ont écrit qu’ils t’ont tiré dans les jambes.

Je sais que jamais ils ne visent aux jambes.

Au cerveau est la Cible

fais gaffe, hein ?

Katerina Gogou, Τρία κλικ αριστερά, 1978

Il viendra un temps

On peut entendre ICI Katerina Gogou lire son poème, et ICI une chanson qui en a été tirée.


Il viendra un temps où les choses changeront.

Souviens-t-en Maria.

Tu te souviens Maria aux récréations de ce jeu

où on courait en tenant le « témoin »

– Ne me regarde pas moi – ne pleure pas. Tu es toi l’espoir.

Écoute il viendra un temps

où les enfants choisiront des parents

ils ne pousseront pas au hasard

il n’y aura pas de portes closes

avec des accroupis au dehors.

Et le travail on le choisira

On ne sera plus des chevaux à qui ils regardent les dents.

Les gens – penses-y ! – parleront en couleurs

et d’autres en notes.

Conserve seulement

dans une grande fiole avec de l’eau

des mots et des sens comme ceux-ci

inadaptés – oppression – solitude – coût – profit – avilissement

pour l’enseignement de l’histoire.

Ce sont Maria – je ne veux pas dire de mensonges – des temps difficiles.

Et il en viendra d’autres aussi.

Je ne sais pas – n’attends pas non plus beaucoup de moi –

j’ai tant vécu, tant appris, j’en dis tant

et de tout ce que j’ai lu je ne garde qu’une chose :

« L’important est de demeurer Humain »

On la changera la vie.

Malgré tout ça Maria.

Katerina Gogou, Ιδιώνυμο (1980)

Pour moi, mes amis

Katerina GOGOUΚατερίνα Γώγου – était une poétesse anarchiste morte en 1993. Le poème ci-dessous, mis en musique, peut être écouté ICI, et ICI.


Pour moi, mes amis sont des oiseaux noirs

Pour moi, mes amis sont des fils de fer tendus

*

Pour moi, mes amis sont des oiseaux noirs

qui font de la balançoire sur les terrasses des maisons branlantes

Exarcheia, Patissia, Metaxourgeio, Mets[1]

Ils font ce qui se présente

Démarcheurs de livres de recettes et d’encyclopédies

Ils ouvrent des routes et unissent des déserts

Interprètes au cabaret de la rue Zenonos

Révolutionnaires professionnels

Avant, ils les ont opprimés et ils ont laissé tomber

Maintenant, ils prennent des cachets et de l’alcool pour dormir

mais ils font des rêves et ne dorment pas

*

Pour moi, mes amis sont des oiseaux noirs

Pour moi, mes amis sont des fils de fer tendus

*

Pour moi, mes amis sont des fils de fer tendus

sur les terrasses des vieilles maisons

Exarcheia, Victoria, Koukaki, Guyzi.

Sur eux vous avez piqué des millions de pinces à linges métalliques

vos culpabilités,

décisions de sommets,

costumes d’emprunts,

brûlures de cigarettes,

curieuses migraines,

silences menaçants,

vaginites

ils aiment des homosexuels

trichomonases

retard de règles

Le téléphone, le téléphone, le téléphone

verres brisés

L’ambulance

Personne…

*

Pour moi, mes amis sont des oiseaux noirs

Pour moi, mes amis sont des fils de fer tendus

*

Ils font ce qui se présente

Sans cesse ils voyagent, mes amis

parce que vous ne leur avez laissé rien pour rien

Tous mes amis dessinent en couleur noire

parce que vous leur avez ruiné le rouge

Ils écrivent en langue cryptée

parce que la vôtre est juste faite pour la lèche

Mes amis sont des oiseaux noirs et des fils de fer

à votre gorge, à vos bras

Mes amis…

*

Pour moi, mes amis sont des oiseaux noirs

Pour moi, mes amis sont des fils de fer tendus

*

Katerina GOGOU


[1] Noms de quartiers d’Athènes. Exarcheia est « le quartier anarchiste » d’Athènes.