Vent de Novembre

Maintenant pourtant le soir est là. Fermons la porte et baissons

les rideaux

car est venu le temps des bilans. Qu’avons-nous fait de notre vie ?

Qui sommes-nous ? Pourquoi toi et pas moi ?

Ça fait longtemps que n’a frappé personne à notre porte et le facteur

ne s’est pas montré depuis des siècles. Ah, que de lettres, que de poèmes

a emporté le vent de Novembre. Et si j’ai perdu ma vie

je l’ai perdue pour des choses insignifiantes : un mot ou une clé, un

hier ou un demain

pourtant mes nuits ont toujours un parfum de violettes

parce que je me souviens. Que d’amis ont disparu sans laisser d’adresse,

que de paroles sans correspondance

et la musique je pense est la tristesse de ceux qui n’ont pas eu le temps

d’aimer.

Jusqu’à ce qu’à la fin ne demeure qu’un souvenir brouillé du passé (quand avons-nous vécu ?)

Et chaque fois que vient le printemps je pleure parce que sous peu nous partirons et

personne ne se souviendra de nous.

Tassos Leivaditis

Ma porte, je l’ouvre le soir

Ma porte, je l’ouvre le soir

Je tiens ma lampe bien levée

Pour aux affligés la faire voir

Qu’ils viennent trouver société

 

Qu’ils trouvent la table dressée

De l’eau à boire pour le malheur

Et s’assiéra à nos côtés

La sœur des humains, la douleur

 

Qu’ils trouvent un coin où s’adosser

L’aveugle un endroit où s’asseoir

Et là, pendant qu’on va parler

Le Christ aussi se fera voir.

 

Tasos Leivaditis, 1978


C’est une chanson célèbre de Theodorakis, qu’on peut écouter ici par lui-même – ou ici, par Alkistis Protopsalti

La lumière baisse et tu vieillis

Le jour n’avait jamais de fin

Cigarette du père en bouche

Jusqu’à la nuit dans notre coin

On jouait aux hommes en douce.

 

Et puis le jour te terrifie

Tout autour les mégots en tas

De retour il n’y aura pas

La lumière baisse et tu vieillis

 

Rires des gosses là-dehors

Des pierres dans leurs tabliers

Mais voilà un moineau tué

Et la souffrance qui te mord.

 

Tasos Leivaditis


 Manos Loïzos a écrit une chanson sur ce texte, et Vassilis Papakonstantinou la chante, ici.

Où es-tu

Il pleuvait ce soir-là, il pleuvait

j’escaladai l’escalier personne dans la chambre à coucher

Il pleuvait ? tremblait sur la fenêtre ouverte le rideau

Il pleuvait…

 

« Je pars ne cherche pas à me trouver. J’aime quelqu’un d’autre ! », elle a écrit

J’aime quelqu’un d’autre ?

Où es-tu ? Où vais-je aller ?

Ça souffle, j’ai froid ?

Les routes sous la boue, les lumières jaunes, il pleuvait

 

Des couples enlacés par-dessous leurs parapluies

sous peu ils allumeront la lumière

se regarderont dans les yeux et jetteront de sur eux toute la solitude

Les réclames lumineuses font clignoter leurs yeux

Tout à notre époque est fait publicité pourquoi pas ça aussi…

Il pleuvait

 

« J’aime quelqu’un d’autre ? »

En énormes lettres rouges ce serait une merveilleuse publicité

pourquoi pas ça aussi : « J’aime quelqu’un d’autre ? »

« J’aimerai quelqu’un d’autre ? »

Où es-tu ?

Où vais-je aller ?

Ça souffle j’ai froid

Où es-tu ?

 

Tasos Leivaditis


Ne manquez pas d’écouter la mise en musique de Giorgos Tsagaris, chantée par Vassilis Papakonstantinou, ici.

Porcherie

Les temps avaient changé, à présent ils ne tuaient pas, ils te désignaient juste du doigt, et cela suffisait. Ensuite, constituant un cercle qui sans cesse se resserrait, peu à peu ils t’approchaient, toi tu te reculais, tu étais acculé contre le mur, jusqu’à ce que, désespéré, toi seul tu ouvres un trou pour t’y fourrer.

Et lorsque le cercle se défaisait, à ta place se tenait un autre, monsieur absolument adorable.

 

Tassos Leivaditis

Captivité

Même si toute ma vie je me suis dépêché, la nuit toujours m’a pris au dépourvu, ou bien je ramassais les feuilles de l’automne, elles ont un sort mystérieux qui nous dépasse et en général les sentiments humains ne montent pas haut, tout au plus parvient-on jusqu’à la guillotine, ou du moins la fenêtre d’une femme aux cheveux rouges, et je dis rouges parce que j’aime l’avenir, comme aussi les pharmacies la nuit ressemblent à des issues fantastiques et les poètes rêvent de fêtes romaines ou ils refusent de mourir, pour le reste d’habitude je me brûle, et ainsi j’hiverne mieux, ou bien dans les maisons d’où l’on me chassait je laissais toujours derrière la porte une hache.

Mais mes meilleurs moments sont le soir lorsque j’ouvre la fenêtre et laisse libres les beaux oiseaux chanteurs que j’entraîne en ces heures interminables de la captivité.

 

Tassos Leivaditis

Passions anormales

Un jour je me souviendrai d’une chose si belle, ce sera l’automne dans cette petite traverse aux verreries, là où, quand on périclita, mon père vendit des Clefs des Songes – depuis lors, je ne suis plus sorti du songe et pourtant j’ai eu froid, mais j’ai tout au moins pu m’adonner à mes passions anormales : la mélancolie ou la bousculade – parce que, soyons sincère, moi, je n’ai jamais aimé personne et ce tendre regard m’était à usage complétement privé

comme l’immortalité pour les poètes.

 

Tassos Leivaditis

Cantate

C’est un curieux incident que nous lisions dernièrement dans les journaux :

un homme alla dans une de ces « maisons »,

il prit une femme,

mais à peine entrent-ils dans la chambre

qu’au lieu de se dévêtir et de répéter le geste éternel,

il s’agenouille devant elle, paraît-il, et lui demande de le laisser

pleurer à ses pieds. Elle de pousser les hauts cris,

« ici ils viennent pour autre chose »,

et les autres au-dehors de rivaliser de coups dans la porte.

Tant et si bien qu’ils l’ouvrent et chassent l’homme à coups de pieds

— on va t’apprendre à être pervers et à pleurer devant une femme.

Lui, il tourna le coin et disparut couvert de honte.

Personne ne l’a plus revu.

Seulement elle, la femme,

une nuit viendra l’heure inévitable, où elle sentira

la terreur soudain

de s’être privée elle-même du plus profond,

du plus grand acte amoureux

en ne laissant pas un homme pleurer à ses pieds.

 

Tassos Leivaditis

Le Sous-sol

Si Dieu commençait un jour à compter ce qu’il a fait,

astres, oiseaux, semences, pluies, mères, monts,

peut-être qu’à un moment il finirait. Moi je me tiens ici, tout seul,

au fond de ce sous-sol humide, dehors il pleut,

et je compte les fautes que j’ai faites, les combats que j’ai menés,

les soifs, les concessions,

je compte mes duretés, parfois admirables, mes bontés

souvent prétentieuses, je compte, je compte, sans que jamais

je ne finisse – ah, vous,

vous humiliations, haltères de mon âme,

pain creux nourricier, ma douleur éternelle,

toute la fraîcheur de l’avenir chante dans mes jointures

en même temps que me tord le larynx la faim des milliers

d’ancêtres pauvres,

et ô, défaites, mes camarades, qui en un instant

m’avez délivré des peurs éternelles de la défaite.

 

Je suis moi aussi un dieu au sein de son propre univers, dans

ce sous-sol humide, dehors il pleut,

un univers impénétrable, inépuisable et imprévisible,

un dieu pas du tout immortel,

et pour cela tremblant d’amour pour chacun de ses instants,

bouleversant et incomparable.

 

Tassos Leivaditis

Ombres au mur

Comment ai-je osé, en vérité, croire que je pouvais m’évader, moi, qui ne suis qu’un homme, éphémère habitat de la frayeur, et derrière le voile, se tiennent les dieux silencieux, peut-être eux aussi terrifiés, « de quoi tu rêves ? » demandais-je souvent et on entendait la chouette au loin, quand le sombre montait, alors que quelqu’un sanglotait dehors à la porte, parce que les autres vies qu’on ne connaîtra pas, sont ici et nous écartent, comme la grande ombre des mendiants sur le mur, pendant qu’eux-mêmes tendent la main plus là-bas, émaciés et incertains, de sorte qu’on ne sait plus quelle est leur véritable existence.

 

Tassos Leivaditis, Νυχτερινός επισκέπτης, 1972