Ma porte, je l’ouvre le soir

Ma porte, je l’ouvre le soir

Je tiens ma lampe bien levée

Pour aux affligés la faire voir

Qu’ils viennent trouver société

 

Qu’ils trouvent la table dressée

De l’eau à boire pour le malheur

Et s’assiéra à nos côtés

La sœur des humains, la douleur

 

Qu’ils trouvent un coin où s’adosser

L’aveugle un endroit où s’asseoir

Et là, pendant qu’on va parler

Le Christ aussi se fera voir.

 

Tasos Leivaditis, 1978


C’est une chanson célèbre de Theodorakis, qu’on peut écouter ici par lui-même – ou ici, par Alkistis Protopsalti

La lumière baisse et tu vieillis

Le jour n’avait jamais de fin

Cigarette du père en bouche

Jusqu’à la nuit dans notre coin

On jouait aux hommes en douce.

 

Et puis le jour te terrifie

Tout autour les mégots en tas

De retour il n’y aura pas

La lumière baisse et tu vieillis

 

Rires des gosses là-dehors

Des pierres dans leurs tabliers

Mais voilà un moineau tué

Et la souffrance qui te mord.

 

Tasos Leivaditis


 Manos Loïzos a écrit une chanson sur ce texte, et Vassilis Papakonstantinou la chante, ici.

Où es-tu

Il pleuvait ce soir-là, il pleuvait

j’escaladai l’escalier personne dans la chambre à coucher

Il pleuvait ? tremblait sur la fenêtre ouverte le rideau

Il pleuvait…

 

« Je pars ne cherche pas à me trouver. J’aime quelqu’un d’autre ! », elle a écrit

J’aime quelqu’un d’autre ?

Où es-tu ? Où vais-je aller ?

Ça souffle, j’ai froid ?

Les routes sous la boue, les lumières jaunes, il pleuvait

 

Des couples enlacés par-dessous leurs parapluies

sous peu ils allumeront la lumière

se regarderont dans les yeux et jetteront de sur eux toute la solitude

Les réclames lumineuses font clignoter leurs yeux

Tout à notre époque est fait publicité pourquoi pas ça aussi…

Il pleuvait

 

« J’aime quelqu’un d’autre ? »

En énormes lettres rouges ce serait une merveilleuse publicité

pourquoi pas ça aussi : « J’aime quelqu’un d’autre ? »

« J’aimerai quelqu’un d’autre ? »

Où es-tu ?

Où vais-je aller ?

Ça souffle j’ai froid

Où es-tu ?

 

Tasos Leivaditis


Ne manquez pas d’écouter la mise en musique de Giorgos Tsagaris, chantée par Vassilis Papakonstantinou, ici.

Porcherie

Les temps avaient changé, à présent ils ne tuaient pas, ils te désignaient juste du doigt, et cela suffisait. Ensuite, constituant un cercle qui sans cesse se resserrait, peu à peu ils t’approchaient, toi tu te reculais, tu étais acculé contre le mur, jusqu’à ce que, désespéré, toi seul tu ouvres un trou pour t’y fourrer.

Et lorsque le cercle se défaisait, à ta place se tenait un autre, monsieur absolument adorable.

 

Tassos Leivaditis

Captivité

Même si toute ma vie je me suis dépêché, la nuit toujours m’a pris au dépourvu, ou bien je ramassais les feuilles de l’automne, elles ont un sort mystérieux qui nous dépasse et en général les sentiments humains ne montent pas haut, tout au plus parvient-on jusqu’à la guillotine, ou du moins la fenêtre d’une femme aux cheveux rouges, et je dis rouges parce que j’aime l’avenir, comme aussi les pharmacies la nuit ressemblent à des issues fantastiques et les poètes rêvent de fêtes romaines ou ils refusent de mourir, pour le reste d’habitude je me brûle, et ainsi j’hiverne mieux, ou bien dans les maisons d’où l’on me chassait je laissais toujours derrière la porte une hache.

Mais mes meilleurs moments sont le soir lorsque j’ouvre la fenêtre et laisse libres les beaux oiseaux chanteurs que j’entraîne en ces heures interminables de la captivité.

 

Tassos Leivaditis

Passions anormales

Un jour je me souviendrai d’une chose si belle, ce sera l’automne dans cette petite traverse aux verreries, là où, quand on périclita, mon père vendit des Clefs des Songes – depuis lors, je ne suis plus sorti du songe et pourtant j’ai eu froid, mais j’ai tout au moins pu m’adonner à mes passions anormales : la mélancolie ou la bousculade – parce que, soyons sincère, moi, je n’ai jamais aimé personne et ce tendre regard m’était à usage complétement privé

comme l’immortalité pour les poètes.

 

Tassos Leivaditis

Cantate

C’est un curieux incident que nous lisions dernièrement dans les journaux :

un homme alla dans une de ces « maisons »,

il prit une femme,

mais à peine entrent-ils dans la chambre

qu’au lieu de se dévêtir et de répéter le geste éternel,

il s’agenouille devant elle, paraît-il, et lui demande de le laisser

pleurer à ses pieds. Elle de pousser les hauts cris,

« ici ils viennent pour autre chose »,

et les autres au-dehors de rivaliser de coups dans la porte.

Tant et si bien qu’ils l’ouvrent et chassent l’homme à coups de pieds

— on va t’apprendre à être pervers et à pleurer devant une femme.

Lui, il tourna le coin et disparut couvert de honte.

Personne ne l’a plus revu.

Seulement elle, la femme,

une nuit viendra l’heure inévitable, où elle sentira

la terreur soudain

de s’être privée elle-même du plus profond,

du plus grand acte amoureux

en ne laissant pas un homme pleurer à ses pieds.

 

Tassos Leivaditis

Le Sous-sol

Si Dieu commençait un jour à compter ce qu’il a fait,

astres, oiseaux, semences, pluies, mères, monts,

peut-être qu’à un moment il finirait. Moi je me tiens ici, tout seul,

au fond de ce sous-sol humide, dehors il pleut,

et je compte les fautes que j’ai faites, les combats que j’ai menés,

les soifs, les concessions,

je compte mes duretés, parfois admirables, mes bontés

souvent prétentieuses, je compte, je compte, sans que jamais

je ne finisse – ah, vous,

vous humiliations, haltères de mon âme,

pain creux nourricier, ma douleur éternelle,

toute la fraîcheur de l’avenir chante dans mes jointures

en même temps que me tord le larynx la faim des milliers

d’ancêtres pauvres,

et ô, défaites, mes camarades, qui en un instant

m’avez délivré des peurs éternelles de la défaite.

 

Je suis moi aussi un dieu au sein de son propre univers, dans

ce sous-sol humide, dehors il pleut,

un univers impénétrable, inépuisable et imprévisible,

un dieu pas du tout immortel,

et pour cela tremblant d’amour pour chacun de ses instants,

bouleversant et incomparable.

 

Tassos Leivaditis

Attendant le soir

Je ne sais où, je ne sais quand, je ne sais comment, pourtant le soir

quelqu’un pleure depuis derrière la porte

et la musique est notre amie – et souvent au fond du sommeil

nous entendons les pas de noyés d’antan ou bien passent à travers

le miroir des personnages

que nous vîmes jadis dans une rue ou à une fenêtre

et ils reviennent insistants

comme effluves de notre jeunesse – l’avenir est inconnu

le passé une énigme

l’instant précipité et inexpliqué.

Les voyageurs se sont perdus par le fond

d’autres pour toujours les a gardés la lune

le soir nous ouvrons les grilles en un sanglot

les facteurs ont oublié le chemin

et l’explication arrivera un jour

lorsqu’il n’y aura plus besoin d’aucune explication

 

Ah, que de roses dans le crépuscule – quels amours mon Dieu, quels plaisirs

quels rêves,

allons maintenant nous purifier au fond de l’oubli.

 

Tassos Leivaditis, Βιολέτες για μια Εποχή, 1985


On peut écouter ce poème en grec ici.

Art

J’ai vécu les passions comme un feu, elles qui ensuite se flétrissent et s’éteignent,

et même échappant à un danger, j’ai pleuré

de cette fin qu’il y a à tout. Je me suis donné aux plus grands

idéaux, puis je les ai reniés,

puis je me suis rendu à eux sans plus de frein. J’ai ressenti

honte devant les bien vêtus,

et culpabilité mortelle pour tous les humiliés et les pauvres,

j’ai vu la jeunesse partir, pourrir les dents,

j’ai voulu me tuer, par lâcheté ou vanité,

j’ai pardonné à ceux qui m’ont écrasé, j’ai léché là où j’ai craché,

j’ai vécu l’instant inhumain où on découvre, tard désormais,

qu’on est un autre

que celui qu’on rêvait, j’ai couvert de honte mon nom

pour qu’il ne reste pas même une tache d’égoïsme sur moi –

et c’était le plus horrible égoïsme. La nuit j’ai pleuré,

j’ai capitulé le jour, lutte ininterrompue contre ce démon dedans moi

qui voulait tout, je lui ai donné mes actions les plus braves,

mes rêves les plus purs

et il avait faim, je lui ai donné de lourds péchés, je l’ai arrosé d’alcool,

de dettes, d’humiliations,

et il avait faim. Je me suis plongé dans des broutilles

je me suis querellé pour un strapontin, j’ai accusé,

j’ai fait mon devoir par calcul, et l’instant suivant,

sans que personne me le demande

je me suis coupé en menus morceaux et distribué aux chiens.

 

Maintenant, je suis assis dedans la nuit et je réfléchis à comment peut-être dorénavant je peux écrire

un vers, véritable.

 

Tassos Leivaditis