Conte de l’Eau immortelle

Au temps où le Roi Alexandre dominait le monde, il fit venir les Anciens et demanda :

– Comment pourrais-je vivre très longtemps, et en restant toujours jeune ? J’ai encore tellement à faire dans ce monde d’En-Haut !

– Il existe un moyen, mais il est terriblement difficile à se procurer, lui répondirent ceux-ci.

– Et quel est-il, ce moyen ? Je veux me le procurer !

– Il faut aller, rapporter et boire l’Eau Immortelle.

– Et où puis-je la trouver, cette Eau Immortelle, et la boire ?

– À l’extrémité du monde, au-delà des Deux Montagnes, qui sans cesse s’ouvrent et se ferment, si vite que l’aigle le plus rapide n’a pas le temps de passer. Bien des fils de roi parmi les plus braves ont essayé de passer et de parvenir jusqu’à cette Eau Immortelle. Aucun n’a réussi. Les Deux Montagnes ont eu leur peau. Leur vie, qu’ils voulaient éternelle, ils l’ont perdue pour toujours. Mais, notre roi pour longtemps, même si tu parviens à les passer, ces terribles Deux Montagnes, il y a encore un autre danger qui t’attend. Devant toi, tu trouveras le Grand Dragon, gardien de la source de l’Eau Immortelle. Il a cent yeux tout autour de la tête, et la nuit, le jour, jamais il ne s’endort. Quand il ferme cinquante de ses yeux, les cinquante autres restent ouverts et montent la garde. Il te faut le tuer pour t’emparer de l’Eau Immortelle. Jusqu’à présent, nul n’y a réussi…

Ayant entendu cela, Alexandre donna l’ordre qu’on selle son cheval bien-aimé, Bucéphale, de tous le meilleur et le plus véloce, plus véloce encore que l’aigle ou même que l’éclair. Il prit son épée de quatre empans, sa lance de trois brasses.

Et puis en avant, par monts et par vaux, et il arrive enfin à l’extrémité du monde, là où pas deux ne marchent, pas trois ne causent, aux Deux Montagnes, là où lui ont dit les Anciens.

Il se tient là, Alexandre, à les regarder qui sans arrêt, comme si elles mâchaient, s’ouvrent et se ferment, et si vite, que pas même un faucon ne peut passer sans qu’elles le saisissent.

Mais Alexandre, le valeureux, n’a pas peur. Il éperonne son Bucéphale, et comme l’éclair ils sont passés, sans que les Deux Montagnes aient leur peau – et ils sont sortis vivants. Il y a juste trois poils de la queue du cheval qui ont été attrapés…

Le vaillant roi fixe l’effroyable dragon aux cent yeux, la moitié avec les paupières closes. Il tire son épée de quatre empans, s’élance et le tue : avant que le dragon ait même compris de quoi il retourne, il est tombé mort sur place.

Et c’est ainsi qu’Alexandre parvint à la source de l’Eau Immortelle…

Il remplit sa gourde en or, abreuva son cheval, et ce brave prit un autre chemin : la route du retour. En sens inverse, les Deux Montagnes étaient ouvertes – et désormais pour toujours immobiles.

Quand il arriva à son palais, Alexandre oublia de dire à sa sœur ce qu’il y avait dans la gourde en or. Et voici qu’un jour, la sœur prend la gourde, pour la nettoyer et la faire briller – et elle verse l’Eau Immortelle dans le jardin… Cette Eau arrosa un oignon sauvage qui, depuis lors, ne s’est jamais fané.

Quand la princesse apprit quel dommage et quel mal elle avait causés, elle fut au désespoir et demeura inconsolable.

– Mon Dieu ! dit-elle, comment penser qu’un jour mon frère tant aimé mourra et que ce sera moi la coupable ? Lorsqu’Alexandre mourra, je veux pouvoir le ramener à la lumière du Monde d’En-Haut.

Et depuis lors, la sœur du roi devint poisson du nombril jusqu’aux pieds. Femme poisson, elle sauta dans la mer et c’est là qu’elle a vécu jusqu’à aujourd’hui. C’est la Gorgone. À la pleine lune, des navires de l’Est, des bateaux de l’Ouest, nous marins, nous pêcheurs, nous la voyons et nous l’entendons ! La princesse Gorgone sans cesse sillonne toutes les mers salées. Et quand elle rencontre un bateau, elle va auprès, et lui demande de sa douce voix, comme si elle chantait :

Toi avec les blanches voiles, maritime voyageur,

Salut à toi – oh, dis-moi s’il vit, mon frère :

Il vit, le roi Alexandre ?

Malheur au capitaine, au maître d’équipage, aux marins, si quelqu’un dit qu’est mort le roi Alexandre.

Alors la Gorgone, dans sa grande douleur et sa féroce fureur, bouleverse les eaux, soulève les vagues jusqu’aux nuages, souffle comme le vent de Thrace, déchiquète les voiles, casse les rames. La mer se remplit de vaillants gars, et par la terrible tempête sombre et se perd le vaisseau…

Mais si le capitaine sait ce qu’il faut dire pour que tous soient sains et saufs, il répond à la belle Gorgone :

Il vit, le roi Alexandre, il vit et il règne,

et il domine le monde !

Alors, la belle Gorgone se réjouit, elle dénoue sa chevelure, étend ses bras comme une étreinte et protège le bateau, elle fait une mer d’huile et des vagues comme d’innombrables sourires. Le capitaine et les marins entendent alors la Gorgone chanter pendant qu’elle s’en va :

Il vit, le roi Alexandre, il vit, mon frère,

Il vit et il règne, et il domine le monde !


Version de l’anthologie τα παραδοσιακά μας, για τα παιδιά μας, Θ Δ Ευθυμίου

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La Mignonne et Charon (Chypre)

Cette chanson traditionnelle chypriote est à écouter ici. Sur le même thème,  on peut lire ici le texte d’une chanson populaire grecque très ancienne. Charon, après l’Antiquité, a cessé d’être le batelier des Enfers : il est la Mort elle-même, un cavalier noir, qui fait des razzias, et vit sous terre avec un sérail. La « Mignonne » est l’héroïne de plusieurs complaintes, dont La Mignonne dans l’Hadès, où une jeune morte cherche à s’évader du « monde d’en-bas ».


Du couchant à l’orient et du Nord jusqu’au Sud,

du bout de l’univers, j’invite tout le monde.

Donnez-moi quelque audience pour que je vous raconte,

et tous, petits et grands, je vais vous faire pleurer.

*

Une mignonne, une belle, au jardin s’en allait

pour ramasser des roses et en faire brassées.

Charon la rencontra en chemin et lui dit :

– Mes vœux à toi, mignonne, et fille renommée.

– Bienvenue à Charon, le noir cavalier.

S’il s’est trouvé sur ma route, ce n’est pas un bon signe.

*

– Tire, mignonne fille, ma jument pour filer

dans la fosse, tire, et fais-la boire avant la nuit.

– Elle ne m’apprit pas, ma mère, à guider une bête ;

c’est ma dot, nuit et jour, que j’ai à broder.

– Brode-moi un foulard dont je couvre mon sein

et quelle que soit ta peine, moi je te la paierai.

– Point n’ai le temps, Charon, de broder de foulard :

ma mère est à m’attendre et j’ai à revenir.

*

Il lui donne une gifle : sa tête lui fait mal.

Au milieu des pleurs de sa fille, sa mère lui dit :

– Brode-lui, fille, brode un tricot pour le calmer ;

mets-lui la Mer noire avec le port aux bateaux.

Brode la terre et les arbres, le ciel, les astres ;

les plaines et les rivières, les monts et les forêts.

*

Après quoi Charon l’amène à sa mère à lui.

Il lui dit : Mère bonne, ma mère renommée,

dresse la table du dîner, le lit du coucher

de la mignonne que j’amène, qui ne me veut pas.

*

– Mon fils, ne prends pas les belles, ni les jeunes, mon fils,

ne prends pas les bébés, tu empoisonnes leurs mères.

– Ne pas prendre les belles, avoir pitié des jeunes,

ne pas prendre les bébés, Charon n’en a cure.

Chansons du dîner de Charon

Dans les Enfers antiques, on ne mangeait ni ne buvait. Ce n’est pas le cas dans l’Hadès des chansons plus tardives, où Charon, le Maître des lieux, ne s’en prive pas, servi par les femmes de… son sérail.


Ma mère, je t’en prie, fais-moi une faveur,

ne pleure jamais  ma mort au coucher du soleil,

parce qu’ils dînent, Charon avec sa Charontesse.

Je tiens une bougie et je les éclaire, un verre et je les sers,

et j’ai entendu ta petite voix et mon cœur s’est déchiré,

et mon verre s’est cassé et ma bougie éteinte,

et la cire de la bougie goutte au milieu des défunts,

elle brûle les dorures des jeunes filles, leurs fanfreluches s’enflamment.

Charon se fâche après moi, sur la terre noire il me jette,

ma bouche s’est remplie de sang, mes lèvres de poison.

– Cher soleil, triple soleil, explorateur du monde,

hier j’ai perdu une belle, une fille toute chère,

l’as-tu pas vue quelque part, l’as-tu pas rencontrée ?

– Hier, avant-hier, je l’ai vue dans le sérail de Charon.

Charon mangeait du pain, et ta fille le servait,

et ses mirettes coulaient comme des fontaines de marbre,

son petit cœur palpitait comme une pomme  blette.

Et de servir si souvent, elle fait tomber le verre,

mais il n’a tapé ni sur la roche, ni sur le chemin pierreux,

dans la blouse de Charon il est tombé et s’est cassé.

Charon fâché se retourne et lui dit :

– Qu’est-ce que tu as, la fille, que tu t’agites et  pleures à chaudes larmes,

et que tes yeux coulent comme des fontaines de marbre ?

Tu ne pleures pas ta mère, que je l’envoie chercher ?

– Non, je ne pleure pas ma mère, ne l’envoie pas chercher.

– Tu ne pleures pas tes frères, que je les envoie chercher ?

– Non, je ne pleure pas mes frères, ne les envoie pas chercher.

Je pleure juste ma maison et le monde de là-haut.

– Ah, si c’est ta maison que tu pleures, tu ne la reverras plus.

Chanson de la Mignonne dans l’Hadès

L’Hadès est le royaume des morts, où, depuis le christianisme, ne règne pas Pluton, d’après les chansons populaires grecques, mais Charon.

Cette chanson est citée par Elytis dans la dernière partie de l’Axion Esti, où il énumère tout ce qui fait que notre monde « vaut la peine » (‘αξιον εστί).


Chanceuses sont les montagnes, fortunées sont les plaines,

dont les moutons d’été et les neiges d’hiver

ne subissent pas Charon, n’endurent pas Charon.

Trois braves décident de sortir de l’Hadès.

L’un de sortir au printemps, l’autre l’été,

et le troisième à l’automne où il y a les raisins.

Une fille les supplie les mains jointes :

– Emportez-moi, vaillants, dans le monde d’En-Haut.

– On ne peut pas, Mignonne, on ne peut pas, fille.

Tes habits lancent le tonnerre et tes cheveux jettent des éclairs,

ton sabot tinte et Charon nous entend.

– Mais moi j’enlève mes habits et je dénoue mes cheveux,

et ce sabot je le jette dans le feu.

Emportez-moi, braves, que j’aille dans le monde d’En-Haut,

que j’aille voir ma mère qui se languit de moi.

– Ma fille, ta mère à toi, elle cause sur la place.

– Que je voie aussi mon père qui se languit de moi.

– Ma fille, ton père il est au café à boire un coup.

– Que j’aille voir mes frères qui se languissent de moi.

– Ma fille, tes frères à toi jouent à jeter des pierres.

– Que je voie mes cousines qui se languissent de moi.

– Ma fille, tes cousines, dans la danse elles dansent.

Et la fille a soupiré profondément, dans le monde d’En-Bas,

et les cafés se sont allumés, les places se sont enflammées,

et a brûlé la berge, les pierres se sont embrasées,

et a brûlé la ligne de la danse, où dansait sa génération.

Chanson des Razzias de Charon

I

Qui a un cœur de pierre ? Je veux qu’il ne se brise pas,

pour que je dise une chanson triste et dolente.

Ni d’une veuve ni d’une épouse je ne l’ai entendue ;

la mère de Charon la chantait, elle poussait cette lamentation :

« – Ceux qui ont des enfants, qu’ils les cachent et leurs frères qu’ils les gardent,

les femmes qui ont des bons maris, qu’elles cachent leurs maris,

car j’ai pour fils un chasseur, un corsaire.

Toute la nuit il déambule et à l’aurore il capture,

là où il en trouve trois il en prend deux, là où il en trouve deux, un,

et là où il en trouve un seul, celui-là il l’extermine. »

Mais le voilà, il descendait dans les champs à cheval.

Il était noir, vêtu de noir, et noir aussi son cheval,

il traîne des poignards à deux tranchants, des épées dénudées.

Les poignards il les a pour les cœurs, les épées pour les têtes.

II

Pourquoi les montagnes sont noires et se dressent embuées ?

De peur que le vent les attaque, de peur que la pluie les frappe ?

Mais ni le vent ne les attaque et ni la pluie ne les frappe,

c’est juste Charon qui traverse avec les trépassés.

Il traîne les jeunes par devant, les vieux à la suite,

les tendres enfants alignés sur sa selle.

Les vieillards supplient et les jeunes s’agenouillent

et les petits enfants joignent les mains :

« – Cher Charon, passe par un village, arrête-toi à une fontaine fraîche,

pour que les vieux boivent l’eau, que les jeunes jettent des pierres,

et que les petits enfants cueillent des fleurs.

– Si je passe par un village et par une fontaine fraîche,

les mères viennent pour l’eau, elles reconnaissent leurs enfants,

les couples se reconnaissent et de séparation ils n’ont pas. »

III

Blanc Aigle Royal, superbe oiseau de proie,

qu’as-tu vu, qu’as-tu entendu de là-haut où tu planes ?

– Des mers amères, des vaisseaux malmenés ;

en-bas dans la Morée, en-bas sur le rivage

le Hardi Valaque traîne neuf frères ligotés

par un lien, par une longue chaîne.

Une mère marche le long en suppliant :

« Seigneur, Hardi Valaque, maître de mes enfants,

fais-moi grâce d’un de mes enfants,

le plus jeune, ou l’aîné,

ou Konstantin qui est fiancé. »

Le petit sanglote et le grand dit :

« Décide, ma mère ; toi qui étais petit pommier,

tu as fleuri jeune, donné tes fruits à ta maturité,

le vent du nord a soufflé et t’a dépouillée de tes pommes. »

Chanson de la Mignonne et de Charon

Cette chanson populaire grecque a servi par exemple d’argument à un ballet de Nikos Skalkottas (1904-1949).

Dans les chansons et les légendes de la Grèce christianisée, la mort est personnifiée par Charon. Ce n’est plus le vieux batelier des Enfers dont l’Occident a gardé la figure. C’est un noir prédateur à cheval, qui emprunte beaucoup aux chefs de guerre successifs qui ont ravagé le pays au fil des siècles.

Aux Enfers, dans le « monde d’En Bas », il vit comme le Sultan : il a un sérail.


L’exquise Evyénoula, la jeune mariée,

est allée se vanter qu’elle n’a pas peur de Charon,

parce que sa maison est haute et son mari courageux,

parce qu’elle a neuf frères, des guerriers

qui attaquent tous les châteaux, et les pays se rendent.

Et Charon qui a entendu, ça lui a beaucoup déplu.

Il s’est changé en oiseau noir, comme une sauvage hirondelle.

Il est allé frapper la jeune fille isolée

au doigt menu où elle avait l’alliance.

Et vont et viennent les docteurs et de remède point ne trouvent,

et va et vient sa mère avec sa chevelure défaite.

« – Qu’est-ce que tu as, maman, que tu pleures ? Qu’est-ce que tu as, que tu soupires ?

– Tu meurs, mon Evyénoula, qu’est-ce que tu me commandes ?

– Je te laisse, mère, adieu, habille-moi en mariée,

et quand viendra Kostantis, qu’il ne souffre pas pour moi.

Fais-lui juste à dîner pour qu’il dîne, à souper pour qu’il soupe,

cherche dans ma poche pour y prendre ma clé,

prends son alliance et ses cadeaux,

donne-les à Kostantis, qu’il se marie ailleurs,

tout comme moi aussi je me marie, je prends Charon pour époux. »

Et Kostantis est apparu dans les champs, à cheval,

avec quinze étendards, avec neuf paires de jeunes gars,

avec quatre cents seigneurs, des fantassins, des cavaliers.

Il voit un grand attroupement, partout des gens rassemblés.

« – Baissez les étendards, arrêtez-vous, les gars,

car la croix est apparue pour ma belle-famille,

pour mon beau-père qui est mort, pour ma belle-mère qui est disparue,

pour un de mes beaux-frères qui a été tué. »

Et il a frappé son cheval pour gagner leur maison.

Près d’elle, à côté d’elle, se tenait un monastère.

Il trouve le maître d’œuvre qui faisait la tombe.

« – Longue vie, maître d’œuvre. De qui est-ce la tombe ?

– C’est celle du vent, de la fumée et de la tourmente.

– Allons dis-moi, maître d’œuvre, ne me cache rien du tout !

– Qui a langue pour te le dire ? Qui a bouche pour t’en parler ?

Ce feu que tu t’es allumé, qui veux-tu qui te l’éteigne ?

L’Evyénoula est morte, ta petite bien aimée.

– Longue vie, maître d’œuvre, fais la tombe plus grande,

qu’elle soit large, qu’elle soit longue, qu’elle soit avec deux noms. »

Il cravache son cheval et va chez ses beaux-parents.

Il trouve les popes qui psalmodiaient, les pleureuses qui pleurent.

«  – Écartez-vous, psalmistes, sur le côté, pleureuses ! »

Il a soulevé le foulard doré, il l’a vue morte.

Il se penche, il l’embrasse tout doux, doucement il l’étreint,

il a tiré un coureau doré d’un fourreau d’argent.

Très haut il l’a levé et dans son cœur il l’a planté.

Là où on a enterré le jeune a poussé un cyprès

et là où est enterré la jeune est sorti un roseau.

Le roseau s’incline, le cyprès se penche.

Et un oiseau gazouillait, il expliquait à l’autre oiseau :

« – Vois les infortunés, eux qui se sont tant aimés !

Vivants ils ne se sont pas embrassés, ils s’embrassent trépassés. »

Charon et Digenis l’Akrite

Sous l’Empire byzantin, les Akrites étaient les gardiens des frontières. Le personnage mythique de Digenis l’Akrite, malgré le symbole nationaliste qu’il est devenu, doit son nom au fait qu’il n’est… qu’à demi Grec, puisque son père est « l’émir de Syrie » ! Ce héros aux pouvoirs surnaturels est présent à l’origine dans deux sortes de textes, dont les chercheurs ne savent laquelle fut la source de l’autre. D’une part, une épopée (11ème / 12ème siècle), présentant de nombreuses variantes. D’autre part, des chansons populaires, fort anciennes elles aussi. Bien plus tard, à la fin du 19ème siècle, des poètes comme Sikelianos ou Kostis Palamas, font de Digenis le symbole de l’âme grecque invincible, qui depuis l’antiquité a survécu de combat en combat, en les remportant tous, même quand la mort semble toute puissante. C’est le sens de ce poème de Palamas, tiré du recueil Iambes et Anapestes, Ίαμβοι και Ανάπαιστοι,  (1897).


À cheval Charon entraîne

dans l’Hadès Digenis

et bien d’autres avec lui… Pleure, se lamente

le troupeau humain.

*

Et à la croupe de son cheval

il les tient ligotés,

le souffle de la bravoure,

la moirure de la beauté.

*

Mais comme si point ne l’écrasait

la patte de Charon

l’Akrite seul sans se troubler

regarde le cavalier.

*

« Charon, je suis l’Akrite

je ne passe pas avec les années.

M’as-tu touché sans me reconnaître

sur l’aire de marbre ?

*

Moi je suis l’indestructible

âme de Salamine,

dans la Ville aux Sept Collines*

j’ai apporté l’épée des Grecs.

*

Je ne disparais pas au Tartare,

simplement, je récupère,

dans la vie je réapparais,

et je ressuscite les peuples ! »

*


On peut écouter ce poème dans des mises en musique très diverses  ici,  ici  ou ici.


*L’un des noms de Constantinople, voulue par ses fondateurs une « nouvelle Rome »

Chansons de Charon et des Braves

Charon, la Mort dans les chansons populaires grecques, est un cavalier noir impitoyable, qui fait sur terre des razzias. Pourtant, il se trouve des Braves pour le défier. De tels combats ont toujours lieu soit sur « l’aire de marbre », soit sur « l’aire de fer » – (l’aire était la surface ronde où l’on écrasait le grain).


 Chanson de Charon et du Jeune homme

Mangez et buvez, seigneurs, et moi je vais conter,

moi je vous conterai l’histoire d’un brave,

d’un jeune homme. Je l’ai vu dans les champs, je chassais,

je chassais, et le jeune chassait le lièvre et je giboyais.

À la course le jeune attrape un lièvre, d’un saut il attrape une bête sauvage,

la perdrix bigarrée il la laisse derrière lui.

Mais Charon est passé par là et a été fou de rage.

« – Jeune homme, enlève tes habits et pose tes armes,

attache tes mains en croix, que je prenne ton âme.

– Je n’enlève pas mes habits, je ne pose pas mes armes

ni ne mets mes mains en croix pour que tu prennes mon âme.

Mais toi tu es un homme et moi aussi, un homme, et tout deux des braves.

Viens pour qu’on se batte sur l’aire de fer,

pour que ne se fendent pas les montagnes et que soit soulagé le pays. »

Et ils vont et ils se battent sur l’aire de fer.

Et par neuf fois le jeune a mis à bas Charon.

Mais au bout de la neuvième fois, ça a déplu à Charon.

Il attrape le jeune par les cheveux, le met à genoux par terre.

« – Laisse mes cheveux, Charon, et attrape-moi par la taille

qu’alors je te montre comment sont les courageux !

– C’est par là que je les attrape, moi, tous les courageux.

J’attrape les belles filles et les hommes qui se battent,

et j’attrape aussi les bébés, les enfants avec les mères. »


Chanson de Charon et du Brave

Un Brave déboulait du sommet de la montagne,

le foulard tout brodé à son cou.

Il avait son bonnet incliné et les cheveux tirés.

Il tournait sa moustache et chantait à voix basse.

Charon l’a repéré depuis un haut talus,

il fait un piège et l’a mis dans une ruelle étroite.

– Salut, quel plaisir, Charon. – Bienvenue, Vaillant.

– D’où viens-tu, Vaillant, où vas-tu ?

– De mon enclos je m’en viens, à ma maison je m’en vais,

je vais prendre le pain et puis je m’en retourne.

– Vaillant, c’est Dieu qui m’a envoyé pour prendre ton âme.

– Sans obligation et sans maladie, mon âme, je ne la livre pas.

Viens seulement pour qu’on se batte sur l’aire de marbre,

si tu es vainqueur, Charon prends mon âme,

si moi je suis vainqueur au contraire, va-t-en où bon te semble. »

Ils s’empoignèrent et ils ont combattu depuis le matin jusqu’au soir,

et là au retour du soleil qui tremble de briller,

on entend le jeune hurler et râler :

« – Laisse-moi, Charon, laisse-moi vivre je t’en prie !

Que j’ai mes moutons pas tondus et le fromage sur la balance,

j’ai ma femme qui est toute jeune et veuve ça ne lui va pas,

j’ai un enfant et il est petit et il n’a pas une tête d’orphelin !

– Les moutons sont tondus et le fromage est pesé

et l’orphelin s’en sort et la veuve se débrouille. »

Chanson du Frère mort

La Chanson du Frère mort est très ancienne, chantée un peu partout en Grèce et dans les Balkans. La version ci-dessous vient d’Épire. D’après les chercheurs, l’échelle pentatonique utilisée par les interprètes traditionnels de ce répertoire remonte à l’Antiquité. On peut entendre le texte ici, voir ici un film d’animation qui en est inspiré.


Une mère avec neuf fils et leurs neuf épousées,

avait aussi son Areti, sa seule fille,

sa fille unique, la tant-aimée.

Elle avait douze ans et jamais le soleil ne la voyait.

Aux ténèbres elle la baignait, au clair de lune elle la peignait,

Sous les astres et l’étoile du matin elle nattait ses cheveux.

On la demanda en mariage, bien loin à l’étranger.

Les huit frères ne voulaient pas et sa mère ne voulait pas.

Kostas, le plus jeune, veut qu’elle la donne.

– Ma mère, donnons Areti à l’étranger,

à l’étranger où je m’achemine, à l’étranger où je m’en vais,

pour que j’aie moi aussi consolation, pour que j’aie moi aussi un foyer,

et si nous partons nous exiler, que nous ne nous sentions pas étrangers. »

– Tu es sage, Konstantis, mais tu réponds mal !

Mon fils, si me vient la mort, si me vient, mon fils, la maladie,

et s’il m’arrive amertume ou joie, qui viendra m’amener ma fille ? »

– Je fais juge le ciel et les saints martyrs,

s’il t’arrive amertume ou joie, moi je te l’amènerai,

par trois fois l’été et l’hiver par cinq fois !

Et on donna Areti bien loin à l’étranger.

Et quand on a marié Areti à l’étranger,

sont venues les années bissextiles, amères, empoisonnées,

sont venus les mois mauvais et les noires semaines :

ont trépassé les neuf fils et leurs neuf épousées.

La mère est restée toute seule comme un roseau sur la plaine.

Sut toutes les tombes elle pleurait, sur toutes elle se lamentait.

Sur la tombe de Konstantis, elle s’arrachait les cheveux :

– Maudit sois-tu, Konstantis, et maudit par trois fois,

toi qui m’as fait donner Areti bien loin à l’étranger !

La promesse que tu m’as faite, quand est-ce que tu la tiendras ?

Tu as fait juge le ciel et les saints martyrs,

s’il m’arrive amertume ou joie, que tu vas me l’amener ! »

De la triple malédiction et de la lourde imprécation,

le sol s’est ébranlé et Konstantis est sorti.

Il jette la pierre d’un côté, la terre de l’autre,

il se fait du nuage un cheval, de l’astre un harnais

et de la lune une compagnie pour aller chercher sa sœur.

Il prend les monts derrière lui et les montagnes devant,

il a passé bien des rivières et des champs avec des fleurs.

En chemin là où il allait, en chemin là où il va,

il suppliait et disait, il supplie et il dit :

– Que je trouve Areti là où elle danserait.

De trois lignes serait la danse et Areti dans le milieu.

Et tout comme il a supplié, c’est ainsi qu’allant il l’a trouvée :

De trois lignes était la danse et Areti dans le milieu.

Il la salue de loin et il lui dit de près :

– Viens ma sœur, partons pour aller chez notre mère !

– Hélas mon frère chéri, quelle heure est celle-ci ?

Mon Kostas, si tu es venu pour le bonheur, que je vienne comme je suis,

Si tu es venu pour la consolation, que je me mette en noir…

– Viens Areti, qu’on parte, et reste comme tu es.

Il fait baisser son cheval, il la met en croupe.

Il cravache son cheval et se met en chemin.

Sur le chemin où ils allaient des petits oiseaux gazouillaient.

Ils ne gazouillaient pas en oiseaux et ni en hirondelles,

ah non, ils gazouillaient pour dire des paroles humaines :

– Voyez donc là ce qui se passe, grande bizarrerie,

que les vivants se promènent avec les trépassés !

Et Areti, comme elle a entendu, très intriguée :

– Tu as entendu, cher Konstantis, ce que disent les petits oiseaux ?

– Petits oiseaux ils sont et ils gazouillent, petits oiseaux ils sont et laisse-les dire !

Par là où ils allaient, d’autres oiseaux encore leur disent :

– Qui a vu une belle fille que tire un trépassé ?

Par là où ils passaient d’autres oiseaux encore leur disent :

– Ce n’est pas crime et injustice, grande bizarrerie,

que se promènent les vivants avec les trépassés ?

– Tu as entendu, cher Konstantis, ce que les petits oiseaux disent ?

Que les vivants se promènent avec les trépassés ?

– On est en Avril, ils babillent, et en Mai ils font leur nid.

– Mon Kostas, tu sens la terre, tu sens les mottes de terre.

J’ai peur, mon frère chéri, tu sens l’encens.

– Hier soir, on est allé là-bas à Saint-Jean

et le pope nous a encensés avec excessivement d’encens.

Et plus loin où ils allaient, encore d’autres oiseaux leur disent :

– Vois donc ce miracle damné qui se passe en ce monde,

une si ravissante mignonne que tire le trépassé !

Areti a encore entendu et son cœur s’est fendu :

– Tu as entendu, cher Konstantis, ce qu’ils disent, les petits oiseaux ?

– Areti, laisse les oiseaux, qu’ils disent ce qu’ils veulent.

– Dis-moi, où est ta beauté, où sont ta fière allure,

et tes blonds cheveux et ta belle moustache ?

– Je suis tombé malade il y a longtemps et mes cheveux sont tombés.

Là tout près, là  à côté, ils s’approchent d’une église.

Konstantis se tourne alors et il dit à sa sœur :

– J’ai oublié mon mouchoir derrière le Saint-Autel.

Pars devant, mon Areti, et moi je viens derrière !

Il frappe lourdement le cheval et disparaît devant elle.

Et Areti entend la dalle qui roule, la terre qui gronde.

Et elle se met en route et va toute seule à la maison.

Elle voit son jardin dénudé, les arbres flétris,

elles trouve devant sa porte des mauvaises herbes grandies,

elle voit le baumier sec, la girofle noircie,

elle voit aussi le basilic tout recroquevillé,

elle trouve la porte close et les clés enlevées,

et les fenêtres lourdement bouclées.

Elle frappe fort à la porte, les fenêtres grincent.

Elle a appelé sa mère, elle appelle sa mère.

– Qui es-tu, toi qui frappes et qui cries « mère » ?

Si tu es une amie passe ton chemin, si tu es ennemie, pars de chez moi.

Et si tu es ce Charon d’amertume, je n’ai pas d’autres enfants,

et ma pauvre Aretoula est au loin à l’étranger.

– Lève-toi maman, lève-toi, ma douce mère !

– Qui est-ce qui frappe chez moi et m’appelle mère ?

– Ouvre, ma douce mère, c’est moi qui suis ton Areti.

– Mon Areti, qui t’a amenée et qui viendra te prendre ?

– Kostas, là où il m’a amenée, c’est lui qui viendra m’emmener !

– Mon Kostas est mort et aussi tous mes enfants,

Charon me les a pris avec leurs épousées…

Elle est descendue, elles se sont étreintes et elles sont mortes toutes les deux.