L’Étranger

Parce que l’étranger ne connaît pas la cité le jour,

L’étranger, le soir il connaît la cité, lorsqu’elle dort.

Le matin, il part encore, de l’air amer

de qui cherchait quelque chose qu’il n’a pas trouvé.

*

Toi qui un jour l’as aimé,

en le voyant passer de ta porte

donne-lui quelque chose de la tendresse d’avant

et dis-toi, après des années,

que par ta vie un jour Ulysse est passé.

 

Yorgos Markopoulos, Πυροτεχνουργοί, 1979

Pour Olga

Le 17 Novembre, il était 17h30 quand Olga, 8 ans, qui se trouvait dans la cour d’une usine de Keratsini, s’est approchée du portail métallique électrique donnant sur la rue, qui commençait à se fermer, mais où elle s’est engagée pour le franchir. La petite fille est restée prise au piège, jusqu’à mourir d’asphyxie, coincée contre le mur. La vidéo des caméras de surveillance montre qu’elle a été vue, que la porte a été ouverte – puis refermée, sur son corps. Que les secours n’ont été appelés que plus d’une heure après. Que des employés, au lieu de tenter quelque chose envers elle, se bornent à la fin à… pousser du pied son corps qui est à terre, pour voir si elle vit encore.

Olga était une petite gitane. Ce drame a inspiré à Auguste Corteau (Augoustos Korto) ce poème.

« Gitane », pensaient-ils, et ils passaient.

D’abord, j’ai eu peur. Terreur, panique !  J’ai été piégée !

La peur est invisible.

Moi ?

« Gitane », pensaient-ils, et ils passaient.

Et puis, j’ai eu mal. Mal affreux, dans la poitrine, dans les côtés !

Le mal est invisible.

Moi ?

« Gitane », pensaient-ils, et ils passaient.

Ensuite, je ne pouvais plus respirer. Suffocation, suffocation, de l’air !

Le souffle est invisible.

Moi ?

« Gitane », pensaient-ils, et ils passaient.

Longtemps devant moi ils sont passés : « Gitane, gitane, gitane ».

À la fin, je suis morte.

Tout au moins, fin du mal, de la peur. Fin du souffle.

La mort est invisible.

Moi ?

Moi, je pense, je ne passerai pas.

Augoustos Korto

Une l’hirondelle…

Aujourd’hui, 2 septembre 2021, est mort Mikis THEODORAKIS. La Grèce entière connaît (entre mille autres choses) la façon dont il a mis en musique l’œuvre d’ELYTIS AXION ESTI, qui sans lui n’aurait sans nul doute jamais atteint une si large audience. Ainsi, ce matin, les soignants que le gouvernement condamne en pleine épidémie au licenciement immédiat pour cause de non vaccination, ont entonné sous les fenêtres du ministère de la Santé le poème/chant ci-dessous. (vidéo tweet ici)

 Allez ICI pour une interprétation par Yiannis Kotsiras, dirigé par le compositeur.

Une, l’hirondelle

* et le printemps coûteux

Pour que le soleil revienne  

* il faut labeurs nombreux

Il faut des morts des milliers

*  dans les Roues se tenant

Il faut que les vivants

* aussi donnent leur sang.

Mon Dieu Maître d’œuvre

* dans les monts tu m’as bâti

Mon Dieu Maître d’œuvre

* dans la mer tu m’as serti !

                                           

                                                     ◊

 

 

Le corps de Mai

   * par des Mages[1]a été pris

Dans un tombeau de l’Égée[2]

* ils l’ont enseveli

Dans un puits profond

* ils l’ont enfermé

Les ténèbres et tout l’Abysse

* il a embaumé

Mon Dieu Maître d’œuvre

* Toi aussi dans les fleurs de la Passion

Mon Dieu Maître d’œuvre

* tu as embaumé la Résurrection !

 ◊

                                                   

 

A  frémi comme le sperme

*   dans la matrice noire

Dans la terre le terrible

*   insecte de la mémoire  

Et comme mord l’araignée

*   a mordu la lumière

Ont resplendi les rivages

*   et l’Égée toute entière

            ◊

Mon Dieu Maître d’œuvre

*   des côtes tu m’as entouré

Mon Dieu Maître d’œuvre

*   dans les monts tu m’as fondé ! 

ELYTIS, Axion Esti

C’est l’une des pages de l’Axion Esti tellement popularisées par la mélodisation de Theodorakis, qu’on n’en compte plus les interprétations. Comme pour le « Soleil idéal de Justice », la tendance actuelle est à une relecture plus dramatique que l’approche choisie à l’origine par le compositeur.


                                

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[1]    À l’origine ce mot désignait les prêtres de Zoroastre. Ici, les confiscateurs de la Liberté et de l’ordre légitime de la Création.

[2]    Pelagos : « partie de la mer d’étendue plus restreinte » (dictionnaire Triantafyllidi). La mer (thalassa) Méditerranée comprend par exemple la  pelagos  Égée, qu’Elytis célèbre particulièrement. Le français ne disposant que du mot « mer », la traduction le réserve à  thalassa et emploie  donc « Égée » pour pelagos.

Donne-moi cet étranger

Liturgie orthodoxe du Vendredi Saint. On peut entendre ici le texte grec, dit par Elli Lambeti Έλλη Λαμπέτη

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Le soleil qui cachait ses propres rayons

et le rideau du temple qui s’était déchiré,

à cause de la mort du Sauveur,

Quand Ioseph les vit, il se présenta à Pilate et le supplia ardemment, en disant:

« Donne-moi cet étranger,

depuis nourrisson, en étranger reçu au monde.

Donne-moi cet étranger,

par ses congénères haineux  mis à mort comme étranger.

Donne-moi cet étranger,  

dont je m’intrigue de voir l’étrange de sa mort.

Donne-moi cet étranger,

qui savait accueillir les pauvres et les étrangers.

Donne-moi cet étranger,

que les Juifs par envie ont exilé du monde.

Donne-moi cet étranger,

pour le cacher dans une tombe,

lui qui comme étranger, n’avait pas où poser la tête.

Donne-moi cet étranger,

dont, le voyant mort, la Mère  a crié :

  – Oh, mon Fils et mon Dieu, même si à te voir mort je suis blessée dans mes entrailles et  mon cœur se déchire, je m’exalte en pensant à ta résurrection.  »

Et par ces paroles suppliant Pilate, Ioseph reçoit le corps du Sauveur.

Après l’avoir avec dévotion oint de parfums et enveloppé d’un  drap,

il le déposa  dans Ce tombeau, qui offre à tous les humains la vie éternelle et la grande miséricorde.

Conte de l’Eau immortelle

Au temps où le Roi Alexandre dominait le monde, il fit venir les Anciens et demanda :

– Comment pourrais-je vivre très longtemps, et en restant toujours jeune ? J’ai encore tellement à faire dans ce monde d’En-Haut !

– Il existe un moyen, mais il est terriblement difficile à se procurer, lui répondirent ceux-ci.

– Et quel est-il, ce moyen ? Je veux me le procurer !

– Il faut aller, rapporter et boire l’Eau Immortelle.

– Et où puis-je la trouver, cette Eau Immortelle, et la boire ?

– À l’extrémité du monde, au-delà des Deux Montagnes, qui sans cesse s’ouvrent et se ferment, si vite que l’aigle le plus rapide n’a pas le temps de passer. Bien des fils de roi parmi les plus braves ont essayé de passer et de parvenir jusqu’à cette Eau Immortelle. Aucun n’a réussi. Les Deux Montagnes ont eu leur peau. Leur vie, qu’ils voulaient éternelle, ils l’ont perdue pour toujours. Mais, notre roi pour longtemps, même si tu parviens à les passer, ces terribles Deux Montagnes, il y a encore un autre danger qui t’attend. Devant toi, tu trouveras le Grand Dragon, gardien de la source de l’Eau Immortelle. Il a cent yeux tout autour de la tête, et la nuit, le jour, jamais il ne s’endort. Quand il ferme cinquante de ses yeux, les cinquante autres restent ouverts et montent la garde. Il te faut le tuer pour t’emparer de l’Eau Immortelle. Jusqu’à présent, nul n’y a réussi…

Ayant entendu cela, Alexandre donna l’ordre qu’on selle son cheval bien-aimé, Bucéphale, de tous le meilleur et le plus véloce, plus véloce encore que l’aigle ou même que l’éclair. Il prit son épée de quatre empans, sa lance de trois brasses.

Et puis en avant, par monts et par vaux, et il arrive enfin à l’extrémité du monde, là où pas deux ne marchent, pas trois ne causent, aux Deux Montagnes, là où lui ont dit les Anciens.

Il se tient là, Alexandre, à les regarder qui sans arrêt, comme si elles mâchaient, s’ouvrent et se ferment, et si vite, que pas même un faucon ne peut passer sans qu’elles le saisissent.

Mais Alexandre, le valeureux, n’a pas peur. Il éperonne son Bucéphale, et comme l’éclair ils sont passés, sans que les Deux Montagnes aient leur peau – et ils sont sortis vivants. Il y a juste trois poils de la queue du cheval qui ont été attrapés…

Le vaillant roi fixe l’effroyable dragon aux cent yeux, la moitié avec les paupières closes. Il tire son épée de quatre empans, s’élance et le tue : avant que le dragon ait même compris de quoi il retourne, il est tombé mort sur place.

Et c’est ainsi qu’Alexandre parvint à la source de l’Eau Immortelle…

Il remplit sa gourde en or, abreuva son cheval, et ce brave prit un autre chemin : la route du retour. En sens inverse, les Deux Montagnes étaient ouvertes – et désormais pour toujours immobiles.

Quand il arriva à son palais, Alexandre oublia de dire à sa sœur ce qu’il y avait dans la gourde en or. Et voici qu’un jour, la sœur prend la gourde, pour la nettoyer et la faire briller – et elle verse l’Eau Immortelle dans le jardin… Cette Eau arrosa un oignon sauvage qui, depuis lors, ne s’est jamais fané.

Quand la princesse apprit quel dommage et quel mal elle avait causés, elle fut au désespoir et demeura inconsolable.

– Mon Dieu ! dit-elle, comment penser qu’un jour mon frère tant aimé mourra et que ce sera moi la coupable ? Lorsqu’Alexandre mourra, je veux pouvoir le ramener à la lumière du Monde d’En-Haut.

Et depuis lors, la sœur du roi devint poisson du nombril jusqu’aux pieds. Femme poisson, elle sauta dans la mer et c’est là qu’elle a vécu jusqu’à aujourd’hui. C’est la Gorgone. À la pleine lune, des navires de l’Est, des bateaux de l’Ouest, nous marins, nous pêcheurs, nous la voyons et nous l’entendons ! La princesse Gorgone sans cesse sillonne toutes les mers salées. Et quand elle rencontre un bateau, elle va auprès, et lui demande de sa douce voix, comme si elle chantait :

Toi avec les blanches voiles, maritime voyageur,

Salut à toi – oh, dis-moi s’il vit, mon frère :

Il vit, le roi Alexandre ?

Malheur au capitaine, au maître d’équipage, aux marins, si quelqu’un dit qu’est mort le roi Alexandre.

Alors la Gorgone, dans sa grande douleur et sa féroce fureur, bouleverse les eaux, soulève les vagues jusqu’aux nuages, souffle comme le vent de Thrace, déchiquète les voiles, casse les rames. La mer se remplit de vaillants gars, et par la terrible tempête sombre et se perd le vaisseau…

Mais si le capitaine sait ce qu’il faut dire pour que tous soient sains et saufs, il répond à la belle Gorgone :

Il vit, le roi Alexandre, il vit et il règne,

et il domine le monde !

Alors, la belle Gorgone se réjouit, elle dénoue sa chevelure, étend ses bras comme une étreinte et protège le bateau, elle fait une mer d’huile et des vagues comme d’innombrables sourires. Le capitaine et les marins entendent alors la Gorgone chanter pendant qu’elle s’en va :

Il vit, le roi Alexandre, il vit, mon frère,

Il vit et il règne, et il domine le monde !


Version de l’anthologie τα παραδοσιακά μας, για τα παιδιά μας, Θ Δ Ευθυμίου

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La Mignonne et Charon (Chypre)

Cette chanson traditionnelle chypriote est à écouter ici. Sur le même thème,  on peut lire ici le texte d’une chanson populaire grecque très ancienne. Charon, après l’Antiquité, a cessé d’être le batelier des Enfers : il est la Mort elle-même, un cavalier noir, qui fait des razzias, et vit sous terre avec un sérail. La « Mignonne » est l’héroïne de plusieurs complaintes, dont La Mignonne dans l’Hadès, où une jeune morte cherche à s’évader du « monde d’en-bas ».


Du couchant à l’orient et du Nord jusqu’au Sud,

du bout de l’univers, j’invite tout le monde.

Donnez-moi quelque audience pour que je vous raconte,

et tous, petits et grands, je vais vous faire pleurer.

*

Une mignonne, une belle, au jardin s’en allait

pour ramasser des roses et en faire brassées.

Charon la rencontra en chemin et lui dit :

– Mes vœux à toi, mignonne, et fille renommée.

– Bienvenue à Charon, le noir cavalier.

S’il s’est trouvé sur ma route, ce n’est pas un bon signe.

*

– Tire, mignonne fille, ma jument pour filer

dans la fosse, tire, et fais-la boire avant la nuit.

– Elle ne m’apprit pas, ma mère, à guider une bête ;

c’est ma dot, nuit et jour, que j’ai à broder.

– Brode-moi un foulard dont je couvre mon sein

et quelle que soit ta peine, moi je te la paierai.

– Point n’ai le temps, Charon, de broder de foulard :

ma mère est à m’attendre et j’ai à revenir.

*

Il lui donne une gifle : sa tête lui fait mal.

Au milieu des pleurs de sa fille, sa mère lui dit :

– Brode-lui, fille, brode un tricot pour le calmer ;

mets-lui la Mer noire avec le port aux bateaux.

Brode la terre et les arbres, le ciel, les astres ;

les plaines et les rivières, les monts et les forêts.

*

Après quoi Charon l’amène à sa mère à lui.

Il lui dit : Mère bonne, ma mère renommée,

dresse la table du dîner, le lit du coucher

de la mignonne que j’amène, qui ne me veut pas.

*

– Mon fils, ne prends pas les belles, ni les jeunes, mon fils,

ne prends pas les bébés, tu empoisonnes leurs mères.

– Ne pas prendre les belles, avoir pitié des jeunes,

ne pas prendre les bébés, Charon n’en a cure.

Immortalité

Nikos Gatsos  (Νίκος Γκάτσος) a écrit les paroles de cette chanson de Manos Hadjidakis  (Μάνος Χατζιδάκις). On peut l’écouter ICI.


Que veux-tu immortalité[1], devant, à mon balcon,

Peu t’importe de savoir comme mon cœur fait des bonds.

Par le monde t’aimèrent des poètes et des rois,

Et même un rameau de menthe, tu n’offris pas une fois.

*

Tu es dure, comme du mort est le poing,

Mais fut un temps où de toi nous ne doutions point.

Toute génération de toi au monde veut être mise,

Jeune beauté que personne n’a conquise.

*

Que veux-tu immortalité, devant, à mon balcon,

Quel étrange sacrifice ma vie te devrait-elle donc ?

Vinrent Crésus assoiffés, et modestes pèlerins,

Mais de l’eau de ton jardin, tu ne les abreuvas point.

*

Tu es dure, comme du mort est le poing,

Mais fut un temps où de toi nous ne doutions point.

Toute génération de toi au monde veut être mise,

Jeune beauté que personne n’a conquise.

*

Nikos GATSOS


[1] Athanasia, qui veut dire « Immortalité », est aussi donné en Grèce comme prénom féminin.

Déploration

Mercredi 7 OCTOBRE 2020 sera rendu à Athènes le verdict du long procès de l’organisation Nazie « Aube Dorée », Χρυσή Αυγή. Au centre des débats de ces cinq ans, l’assassinat en pleine rue de Pavlos Fyssas, jeune musicien antifasciste, dont la mère, Magda, constamment présente aux audiences de Justice, est devenue depuis une icône.

À l’approche de cette échéance cruciale, voici les mots d’une autre mère, dont le fils avait été torturé et assassiné par la Junte des Colonels. Quand on lui rendit son corps, la poétesse Georgia Deligianni-Anastasiadi écrivit ce poème.

Mikis Theodorakis en a fait une chanson, que Maria Farandouri interprète ICI.


Des mots pour la douleur il n’y a pas

de fin pour l’abysse il n’y a pas

l’enfer n’est pas mesurable

le chaos est insaisissable…

*

Plus amer que le poison

il n’y a pas, au monde il n’y a pas

*

Et toutes les vipères de la terre

me mordent les entrailles

*

Des mots pour la douleur il n’y a pas

de fin pour l’abysse il n’y a pas

*

Georgia Deligianni-Anastasiadi

Magda Fyssa au procès des assassins de son fils

Chanson de la Mignonne et de Charon

Cette chanson populaire grecque a servi par exemple d’argument à un ballet de Nikos Skalkottas (1904-1949).

Dans les chansons et les légendes de la Grèce christianisée, la mort est personnifiée par Charon. Ce n’est plus le vieux batelier des Enfers dont l’Occident a gardé la figure. C’est un noir prédateur à cheval, qui emprunte beaucoup aux chefs de guerre successifs qui ont ravagé le pays au fil des siècles.

Aux Enfers, dans le « monde d’En Bas », il vit comme le Sultan : il a un sérail.


L’exquise Evyénoula, la jeune mariée,

est allée se vanter qu’elle n’a pas peur de Charon,

parce que sa maison est haute et son mari courageux,

parce qu’elle a neuf frères, des guerriers

qui attaquent tous les châteaux, et les pays se rendent.

Et Charon qui a entendu, ça lui a beaucoup déplu.

Il s’est changé en oiseau noir, comme une sauvage hirondelle.

Il est allé frapper la jeune fille isolée

au doigt menu où elle avait l’alliance.

Et vont et viennent les docteurs et de remède point ne trouvent,

et va et vient sa mère avec sa chevelure défaite.

« – Qu’est-ce que tu as, maman, que tu pleures ? Qu’est-ce que tu as, que tu soupires ?

– Tu meurs, mon Evyénoula, qu’est-ce que tu me commandes ?

– Je te laisse, mère, adieu, habille-moi en mariée,

et quand viendra Kostantis, qu’il ne souffre pas pour moi.

Fais-lui juste à dîner pour qu’il dîne, à souper pour qu’il soupe,

cherche dans ma poche pour y prendre ma clé,

prends son alliance et ses cadeaux,

donne-les à Kostantis, qu’il se marie ailleurs,

tout comme moi aussi je me marie, je prends Charon pour époux. »

Et Kostantis est apparu dans les champs, à cheval,

avec quinze étendards, avec neuf paires de jeunes gars,

avec quatre cents seigneurs, des fantassins, des cavaliers.

Il voit un grand attroupement, partout des gens rassemblés.

« – Baissez les étendards, arrêtez-vous, les gars,

car la croix est apparue pour ma belle-famille,

pour mon beau-père qui est mort, pour ma belle-mère qui est disparue,

pour un de mes beaux-frères qui a été tué. »

Et il a frappé son cheval pour gagner leur maison.

Près d’elle, à côté d’elle, se tenait un monastère.

Il trouve le maître d’œuvre qui faisait la tombe.

« – Longue vie, maître d’œuvre. De qui est-ce la tombe ?

– C’est celle du vent, de la fumée et de la tourmente.

– Allons dis-moi, maître d’œuvre, ne me cache rien du tout !

– Qui a langue pour te le dire ? Qui a bouche pour t’en parler ?

Ce feu que tu t’es allumé, qui veux-tu qui te l’éteigne ?

L’Evyénoula est morte, ta petite bien aimée.

– Longue vie, maître d’œuvre, fais la tombe plus grande,

qu’elle soit large, qu’elle soit longue, qu’elle soit avec deux noms. »

Il cravache son cheval et va chez ses beaux-parents.

Il trouve les popes qui psalmodiaient, les pleureuses qui pleurent.

«  – Écartez-vous, psalmistes, sur le côté, pleureuses ! »

Il a soulevé le foulard doré, il l’a vue morte.

Il se penche, il l’embrasse tout doux, doucement il l’étreint,

il a tiré un coureau doré d’un fourreau d’argent.

Très haut il l’a levé et dans son cœur il l’a planté.

Là où on a enterré le jeune a poussé un cyprès

et là où est enterré la jeune est sorti un roseau.

Le roseau s’incline, le cyprès se penche.

Et un oiseau gazouillait, il expliquait à l’autre oiseau :

« – Vois les infortunés, eux qui se sont tant aimés !

Vivants ils ne se sont pas embrassés, ils s’embrassent trépassés. »

Charon et Digenis l’Akrite

Sous l’Empire byzantin, les Akrites étaient les gardiens des frontières. Le personnage mythique de Digenis l’Akrite, malgré le symbole nationaliste qu’il est devenu, doit son nom au fait qu’il n’est… qu’à demi Grec, puisque son père est « l’émir de Syrie » ! Ce héros aux pouvoirs surnaturels est présent à l’origine dans deux sortes de textes, dont les chercheurs ne savent laquelle fut la source de l’autre. D’une part, une épopée (11ème / 12ème siècle), présentant de nombreuses variantes. D’autre part, des chansons populaires, fort anciennes elles aussi. Bien plus tard, à la fin du 19ème siècle, des poètes comme Sikelianos ou Kostis Palamas, font de Digenis le symbole de l’âme grecque invincible, qui depuis l’antiquité a survécu de combat en combat, en les remportant tous, même quand la mort semble toute puissante. C’est le sens de ce poème de Palamas, tiré du recueil Iambes et Anapestes, Ίαμβοι και Ανάπαιστοι,  (1897).


À cheval Charon entraîne

dans l’Hadès Digenis

et bien d’autres avec lui… Pleure, se lamente

le troupeau humain.

*

Et à la croupe de son cheval

il les tient ligotés,

le souffle de la bravoure,

la moirure de la beauté.

*

Mais comme si point ne l’écrasait

la patte de Charon

l’Akrite seul sans se troubler

regarde le cavalier.

*

« Charon, je suis l’Akrite

je ne passe pas avec les années.

M’as-tu touché sans me reconnaître

sur l’aire de marbre ?

*

Moi je suis l’indestructible

âme de Salamine,

dans la Ville aux Sept Collines*

j’ai apporté l’épée des Grecs.

*

Je ne disparais pas au Tartare,

simplement, je récupère,

dans la vie je réapparais,

et je ressuscite les peuples ! »

*


On peut écouter ce poème dans des mises en musique très diverses  ici,  ici  ou ici.


*L’un des noms de Constantinople, voulue par ses fondateurs une « nouvelle Rome »