L’Eclair

– Tu voles ? lui demanda celui qui tenait le couteau.

L’autre peu à peu ne s’appuyait plus sur le sol peu à peu

il s’était soulevé bien un demi-mètre plus haut que la terre.

– Quand même – dit le premier :

Moi je peux aussi pendant que tu montes te le

planter le couteau.

Et alors l’autre en un éclair et en un

sifflement assourdissant telle une balle de revolver

se perdit, se volatilisa dans le sein de l’espace.

 

*

Sidéré le rémanent considérait

inutile dès lors sa main.

 

*

Miltos Sachtouris

Le Rû

Lune chère défunte

viens lève-toi encore

je veux voir ton sang

lampe tu ne brûlais pas

tu allumais

le visage effarouché

je veux voir

le visage effarouché

tout de suite

encore encore

alors

tout entier mon corps était

une ruine

lune

un rû

qui allumait

de la nuit la noirceur

*

Lune ma chère défunte

je veux voir ton sang

tout de suite

encore encore

*

Miltos Sachtouris

La Nostalgie revient

La femme se dévêtit et s’étendit sur

le lit

un baiser papillotait sur le parquet

les cruels contours aux couteaux commencèrent

à se découper au plafond

au mur accroché un oiseau se noya

et s’effaça

une bougie se pencha et chut du chandelier

dehors on entendit pleurs et piétinements

 

*

S’ouvrirent les fenêtres il entra une main

après quoi entra la lune

elle étreignit la femme et elles couchèrent ensemble

 

*

Toute la soirée on entendit une voix :

 

*

Les jours passent

la neige reste

 

*

Miltos Sachtouris

Dimanche

Vagues de Dimanche mes regards

vagues de solitude mes bras

 

*

crissent d’innocent sommeil

les dents au-dedans de mon cœur

 

*

et cet enfant défunt

 

*

ne part pas pour l’exil

il va en tenant un

tout petit chien rouge

au milieu d’un mouchoir

 

*

des monstres vont marchant

à l’envers dans les rêves

il souffle une rafale enragée

au-dessus des citronnades

vole une chauve-souris

comme amer évangile

 

*

avec un voile noir

une femme

calfeutre la lune

*

Sachtouris

 

 

Conclusion

La chatte survint telle une voix depuis un horizon effrayé

il pleuvait et des rêves congestionnés geignaient toute la nuit

le matin l’homme se lava et se rasa

comme toujours

et autour de lui frappaient les marteaux comme toujours

dans la rue comme il sortait il rencontra une sainte

revêtue de pourpre

elle était morte sur la roue depuis déjà

des centaines d’années

le laitier le vit et le salua

ensuite le salua le facteur

et après ça qu’est-ce qu’il est devenu cet homme

ses vêtements circulaient dans la presse

un œil à lui le possédait et s’en amusait

une petite fille

des voitures noires transportaient ses membres

coupés

et son cœur aérostat riait dans le vide

Miltos Sachtouris

Hiver

Que c’est beau que les fleurs se soient fanées

que c’est parfait qu’elles se soient fanées

et ce fou qui court sur les routes

avec un cœur effarouché d’hirondelle

l’hiver est là et sont parties les hirondelles

les routes sont remplies de fosses avec de l’eau

deux nuages noirs dans le ciel là-haut

se regardent enragés

demain sortira sur les routes aussi la pluie

désespérée

prodiguant ses parapluies

les marrons la jalouseront

et se rempliront de petites rides jaunes

sortiront aussi les autres marchands

celui qui vend les lits anciens

celui qui vend  les peaux de mouton bien chaudes

celui qui vend le salep brûlant

et celui qui vend des gaines en neige froide

pour les cœurs pauvres

Miltos Sachtouris

La Danse

Par les portes arrivaient des ravis chamarrés

certains arboraient des épées et d’autres des couteaux

dans leurs mains glacées ils maintenaient des rêves chauds

des rêves que brûlait la fièvre ils offraient

des fleurs aux miroirs des violettes

de belles figures avec des gouttes argentées

sur le front et sur les joues

des mains rouges des roses bien serrées

l’amour qui brûlait haut dans les cheminées

l’amour qui gouttait dans la courette sur la rue

l’amour qui gémissait sous les piétinements des chaussures

l’un à descendre tremblant des marches délabrées

l’autre à les monter en courant

pour qu’il y ait le temps que le sang ne glace pas

et que le cœur ne se brise pas

jusqu’à ce que demain les cercueils deviennent des barques blanches

et que dedans chantent ravis les trépassés

 

Miltos Sachtouris

Le Matin et le soir

Le matin

tu vois la mort

qui regarde par la fenêtre

le jardin

le sévère oiseau

et la chatte tranquille

en haut de la branche

*

dehors dans la rue

passent

l’automobile-fantôme

le chauffeur hypothétique

l’homme avec le balai

les dents en or

rit

et le soir

au cinématographe

tu vois

ce que tu n’as pas vu le matin

le jardinier réjoui

la véritable automobile

les baisers avec le véritable couple

*

car il n’aime pas la mort

le cinématographe

*

Miltos Sachtouris

La Colombe

Par ici passerait la colombe on avait allumé

des torches autour dans les rues d’autres hommes

montaient la garde aux rangs d’arbres des enfants tenaient

en main des fanions passaient les heures et

il s’est mis à pleuvoir ensuite s’est assombri tout entier le

ciel un éclair a chuchoté quelque chose avec frayeur

et s’est déployée la clameur en la bouche de l’homme

*

Alors la blanche colombe aux sauvages dents comme

un chien a hurlé au travers de la nuit

*

Miltos Sachtouris