Ils ont trahi la vertu…

Ils ont trahi la vertu et les derniers sont les premiers.

C’est l’argent qui conquiert le cœur et qui estime l’ami.

Si jadis elle miroitait dans les regards, les pensées,

la vie est obscure comme un rêve, vaine comme lui,

amertume sur la lèvre.

*

Profonde nuit. Plein de fureur j’ai repoussé mon lit.

J’ai ouvert les chambres empoussiérées de la demeure.

Nul espoir. Par la fenêtre, du dernier passant je vis

l’ombre sans couleur. Et je criai, strident dans la torpeur :

« Malheur ! »

*

Le mot affreux s’est écrit dans les cieux en lettres de feu.

Les astres les regardent, les arbres se le montrent au doigt,

il est écrit aux maisons, les tombeaux l’ont gravé sur eux,

même les chiens ont dû l’entendre et ils aboient.

Les hommes n’entendent pas ?

*

Kostas Karyotakis

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À mon frère

Tu es un homme. Moi je suis le même au contraire ;

je suis resté sous les ans qui se sont suivis

un singulier petit garçon décrépit.

Et je ne désire déjà plus rien, mon frère ;

mes rêves entre mes mains se sont pulvérisés

et, feuilles de roses, à la bise je les remis.

Oh, quand vas-tu enfin pouvoir oublier

les tracas de la vie qui t’ont envahi

pour t’en venir ici dans ces contrées, passer

autour de moi ton bras, et, vers moi incliné,

savoir combien de passions ont terrassé

celui qui de toi est si tendrement aimé ?

Mon ami, tout doucement je te parlerais

je te dirais comment tous ils m’ont haï

comment, suivant le cours de ma route, je filais,

par les hommes jour après jour poursuivi,

ne sachant pas quels pays m’ont gardé

ne sachant pas vers quels pays j’allais.

Et comme tu es mon frère très aimé,

en regardant tes yeux qui pour moi ont pleuré,

les tourments du monde, je les oublierais,

et, tout en contemplant au couchant, éloignés,

les petits nuages flous qui se sont dorés

en embrassant joyeusement le cyprès,

d’une petite ville de soleil baignée,

d’une très grande maison où ont roulé,

avec les billes, nos toutes premières années,

de ces joies qui encore à présent me retiennent

suppliant, mais sont effacées, je te parlerais

– et de ces temps qui ne reviendront plus jamais.

 

Karyotakis, Νηπενθή, 1921

Enfantin

Voilà le soir,

il vient, sa douceur

va rendre à mon cœur

un peu d’espoir.

 

Les yeux levés

aux astres, je sens

à quel point les gens

sont mauvais.

 

Pleurant je dirai :

« Astres, mes amis,

les enfants aussi

je les aimerai.

 

Que sans relâche

ils me rouent de coups,

je serai la boue

où ils marchent.

 

Astres, ainsi

qu’un astre et un lys,

je deviendrai, ainsi,

bon moi aussi. »

 

Kostas Karyotakis, Ἐλεγεῖα καὶ Σάτιρες


En chansons, ça peut s’écouter ici, ou bien ici … ou ici

Histoire

Jeunes gens de seize ans comme ils ont ri,

là-bas, aux soirs de printemps parfumés.

Après quoi leurs lèvres n’ont plus parlé,

et au fond de leur cœur ils ont vieilli.

 

Ils sont devenus alors comme amis,

comme par terre deux feuilles séchées.

Après quoi encore ils se sont quittés,

certain automne, par un après-midi.

 

Maintenant chacun d’entre eux, le dos rond,

de sa bouche blême baise ses liens.

Après quoi ils s’accroupiront enfin,

et dans la terre même ils rentreront.

 

Kostas Karyotakis, Ελεγεία και Σάτιρες, 1927

Mon Âme

1

Mon âme est une vieille lettre qu’on écrivit

à une demoiselle belle – majestueuse

demoiselle – qui par douleur amoureuse

choisit le monastère, s’ensevelit.

 

Que faire à l’heure où ses tempes ont blanchi ?

Que faire alors face au destin trop noir ?

Là-bas l’épaisse ébène d’un tiroir

cache les souvenirs, trésor sans prix.

 

À l’heure où s’emplissent d’ombres les voûtes,

assise sur une pierre elle les tient,

les serre en ses mains blêmes pleurant toute.

 

Puis, pendant que sous ses paupières qu’elle joint

sa vision fugitive elle retient,

elle se lève, vers le jardin fait route.

 

2

 

Pour se mesurer au temps où elle allait

– hélas ! – si allègre, jeune et joyeuse,

pour trouver une ténèbre plus creuse,

elle se traîne par la lugubre allée.

 

Lourdement sur sa vie est tombé le rideau,

et elle ne s’en souvient presque plus.

Sa lèvre, elle le sait bien, ne fleurit plus,

et ses yeux désormais ont cessé d’être beaux.

 

Et comme les arbres tout autour muets,

ainsi jamais de lui qui fait sa mort,

jamais vivant ne viendra lui parler.

 

Ah, son nom même est resté au-dehors !

Vit-il encore ? Est-il toujours aimé ?

Ou – comme elle – ne serait-il pas mort ?

 

3

 

Tu es, mon âme, cette fille-là

que consume certain amour amer,

qui s’est oubliée à regarder vers

les jours passés, et ainsi restera.

 

Toute seule à l’écart, comme elle l’est,

on t’abandonne : le monde, le temps.

Tu serais encore un mort parmi tant,

si les morts, eux, ne connaissaient la paix.

 

C’est ta petite sœur, la fille qui

se penche, songe et s’attarde dans

la nostalgie de son bonheur enfui.

 

Il est à toi, mon âme, ce tourment

qui, le soir comme à l’aurore, s’aigrit

et tant de pleurs sur les roses répand.

 

Kostas Karyotakis, Νηπενθή, 1921


Il existe une mise en chanson récente des trois parties du poème ( la première ici )

Pour la troisième partie, mise en musique seule, une version récente ici – ou, bien sûr, beaucoup plus connu, ceci.

Seulement

Ah, comme c’est arrivé il fallait que tout arrive !

Que les roses et les espoirs soient dépouillés,

esquifs que filent loin de moi les années,

qu’elles filent, qu’elles s’esquivent.

 

Que, comme quand on se quittait le soir,

pour toujours se perdent tant d’amis,

le pays où je poussais petit,

que je le quitte certain soir.

 

Les jeunes filles belles et simples – ô mes chéries ! –

que la vie me les prenne, en un tour de danse.

Même, que la douleur, que j’ai chantée jadis,

m’écrase sous le silence.

 

Tout devait arriver. Seulement, la nuit

ne devait pas être si douce qu’aujourd’hui,

les astres à s’amuser comme des yeux, là

et comme riant de moi.

 

Kostas Karyotakis, Νηπενθή, 1921


Ce poème a suscité différentes chansons, qu’on peut entendre par exemple ici,  ici, ou ici.

Quand dans vos cheveux en cendres…

Karyotakis fait allusion dans ce poème à la guerre gréco-turque (1919-1922)


 

Quand dans vos cheveux en cendres vous nouiez des fleurs,

et que dans votre cœur

résonnaient les clairons, que vous veniez dans un pays

plus vaste celui-ci –

les hommes frémissants aux figures exaltées

avaient tous détalé.

 

Quand vous suiviez un autre ordre, une autre direction,

en faisant le dos rond,

écoutant les grillons, le silence farouche,

portant à votre bouche,

débordant d’amertume, un épi –

il faisait déjà nuit.

 

Quand au-dessus des étoiles vous avez remué

vos deux mains délivrées,

quand le ciel s’est inscrit dans la limpidité

de votre œil relevé,

quand le diadème de lumière vous fut passé –

vous étiez trépassés.

 

Kostas KaryotakisΕλεγεία και Σάτιρες, 1927