La Douleur des Choses

Printemps

C’est ainsi que moi je vois les jardins.

 _

Au jardin ce soir me parle une nouvelle mélancolie.

Certain amandier plonge la fleur de son sourire

dans l’eau trouble du marais. De la jeunesse le souvenir

lutte avec tant d’affliction contre l’acacia dépéri…

*

Il s’est levé un souffle froid sous le fracassé de la serre,

là où les roses sont mortes et caisse chaque vase.

Le cyprès, interminable comme le tourment, vers l’astre

soulève sa noirceur assoiffée d’air.

*

Et s’en vont, en procession de deuil, à la file

les poivrons et se traînent leurs cheveux verts.

Dans leur désespoir, les deux lataniers lèvent

les bras. Et notre jardin est jardin de mélancolie.


Nuit

À Giannis Mourgelas

C’est une nuit sans point du jour que la vie

 _

Par les minuits parcourent les routes

exténuées, les amours,

et les grilles des fenêtres égouttent

la douleur qu’elles entourent.

*

La lune s’est pendue aux toits

penchée dessus ses pleurs

et la tristesse embaumée des fleurs

va suivre sa voie.

*

Dressé droit notre fanal fait silence

blafard et énigmatique

et la porte de ma maison semble s’ouvrir

comme pour qu’une dépouille s’élance.

*

Leur lit raille leur joie

eux disent qu’il a grincé ;

sans dire que le lit pré voit

les morts qu’ils seront sans tarder.

*

Et pleurent les « amanès » dans les brasseries

à la nuit pleine d’étoiles

qu’il faudrait que l’amour boive

et joue l’orgue de barbarie.

*

Patientent versés dans les verres

les plus délicieux oublis

à présent vont discourir les chimères

et les hommes seront toute ouïe.

*

Cimetière de nos quotidiens coups durs

le parc a frissonné

au moment où un mort s’est animé

pour aller s’allonger sur la verdure.


Amandier

Je n’ai encore pas pu comprendre

Comment peut mourir une femme

Qui est aimée.

_

Là dans mon jardin un amandier grandit,

il est si délicat qu’il a juste un souffle de vie ;

mais chaque jour, mais chaque aube le flétrit

et je n’aurai pas la joie de la voir fleuri.

*

Et moi hélas ! Moi je l’aime à la folie…

Chaque matin près de lui je m’en viens à genoux

et mes offrandes d’eau, de larmes, je lui voue,

à l’amandier qui dans mon jardin a grandi.

*

Ah, le mirage de ce filet de vie finira.

Autant qu’il lui reste de feuilles, elles lui tomberont

et ses rameaux branches nues resteront.

Sa fleur de printemps, point ne me la donnera.

*

Et pourtant, pauvre de moi, je l’aime à la folie…


Mer

Pourtant les cœurs que tourmente quelque chose

la passion de la mer ne les apaisera pas

 _

Les nuages paraissent gigantesques et d’argent

Au fond du ciel de plomb

Quand les frappe le soleil ; quand les frappe le vent

Ils fuient derrière le mont.

*

Et c’est un fauve que la mer. Sa couleur bigarrée

Lui donne – bleu loin là-bas

Plus près d’ici vert clair et gris encore plus près –

Certain étrange éclat.

*

Les lames, les bleues, les vertes et les grises

Depuis l’ailleurs du grand large

Les porte en roi le vent du Nord, elles battent les récifs

Et elles battent la plage.

*

Les barques, les barques de pêches, le gouverneur Terreur

Les garde au creux du port ;

Mais ma pensée sans cesse est tirée aux étendues bleues

Liée d’un rêve d’or.

*

Comme mouette à l’aile noire mon âme vole, se mêle

À l’âmelette de l’eau

Et la mène la lame, et la mène le vent,

Elle est le jouet du temps.

*

Puisque j’ai mal de ton mal et m’en vais au fond de toi

Et dans l’écume me noie

Plus tard, à l’embellie, de ta solaire joie

Mer, je ne jouirai pas.

Kostas Karyotakis

La Douleur de l’Homme

Morts

Le mauvais sort, il y a des gens qui l’ont en eux.

_

 

Pauvres mains qui en tenant des roses,

de la joie des étreintes chaudes encore,

pauvres mains qui en tenant des roses

avez frappé aux portes de la mort ;

*

Pauvres yeux en quête, altérés

qui êtes restés liqueurs asséchées,

pauvres yeux en quête, altérés

qui êtes restés fenêtres fermées ;

*

Oh, bouches qui aviez tant à dire

Et que la parole a choisies pour tombe,

oh, bouches qui aviez tant à dire

écrire le mal que vous avez tu m’incombe ;

*

Yeux, mains, bouches, racontez-moi l’histoire

De la Douleur qui en un lieu, en un moment se pose,

yeux, mains, bouches, racontez-moi l’histoire

de la Douleur de l’Homme et des Choses.


Gala

Je ferai la fête moi aussi une nuit.

 _

Ce soir vêtus de noir, blêmes amis,

accourez dans mon mien verger,

prestement, pour que cette sombre soirée

nous la vivions tous réunis.

*

Les étoiles tremblotent tout

comme l’œil papillote avant de pleurer.

Le peuple des arbres s’écroule debout.

Plus bas la source de sangloter.

*

Des maisons qui sont muettes comme si

en langue de la mort elles parlaient,

la lune retire avec antipathie

ses doigts argentés.

*

Ce soir, la soirée est morbide

et avec nous cette soirée célèbrent

ceux qui ont les yeux humides

et en eux la ténèbre.

*

Les bancs nous attendent. Et à l’heure de voir

la première rose du ciel, au bout,

lorsque l’aube se courbera sur nous,

dans notre larme noire

*

elle mirera sa douce lumière.

Remplis d’effroi, droits nous nous lèverons,

sa douleur à lui dira chaque frère

et tous, courbés, nous écouterons.

*

Et quand je vous parlerai de ce que, beau et langoureux,

entourent renfrognés les désirs,

je découvrirai le mot douloureux

qui n’a pas encore été dit.

*

Ce soir vêtus de noir, blêmes amis,

accourez dans mon mien verger,

prestement, pour que cette sombre soirée

nous la vivions tous réunis.


Sourire

Sans l’avoir jamais appris elle a pleuré

peut-être parce qu’il fallait qu’elle pleure,

peut-être parce que les malheurs arrivaient.

_

Ce soir le couchant est comme un songe ;

ce soir le vallon est tout envoûtement.

Il ne pleut plus. La jeune fille en son épuisement

sur le trèfle mouillé s’allonge.

*

Deux cerises : ainsi s’entrouvrent ses lèvres ;

et, au fond puis découverte, quand son souffle naît et s’achève

sur son sein descend puis se soulève

de l’Avril la rose gorgée de sève.

*

Des rayons s’échappent de la nuée

et se cachent en ses yeux ; il lui pleut

un citronnier à deux grains de rosée

*

qui, diamants, séjournent à sa joue

– telle est la course de sa larme à mes yeux –

alors qu’elle sourit au soleil face à nous.


Vies

Et ils vont ainsi et ils s’éteignent comme ils vont.

_

Je chante les vies qui se donnèrent à la lumière

d’un amour serein, et qui quand elles roulent

comme des ruisseaux, en elles la scellent,

inséparable et éternelle,

comme au milieu du fleuve le ciel étincelle

lorsque dans les cieux des soleils roulent.

Je chante les vies qui se donnèrent à la lumière…

*

Je chante les petites vies qui sont suspendues

aux lèvres de rubis d’une dame

comme pendent, devant, aux iconostases

les offrandes, les cœurs gravés à nielles

et elles sont pareillement humbles, pareillement fidèles

aux lèvres aimées d’une dame.

Je chante les petites vies qui sont suspendues…

*

Celles que ne soupçonne personne

alors qu’elles suivent silencieuses,

obscures, étrangères et douloureuses,

l’autel, l’idée d’une mignonne,

(sans qu’elle-même le soupçonne),

qui sur la terre s’ inclineront, s’éteindront silencieuses.

Celles que ne soupçonne personne…

*

Celles qu’ont traversées troubles et flottements

comme l’astre à un moment de l’aube,

par la pensée d’une passante,

qui, pour courir d’un air si riant,

n’a pas vu les vies qui s’éteignent doucement

comme l’âme d’une lampe à l’aube.

Celles qu’ont traversées troubles et flottements…


Nostalgie

Depuis le fond des temps heureux

nos amours amèrement nous saluent.

 _

Tu n’aimes ni ne te souviens, dis-tu

et si ton sein s’est gonflé, si tu larmoies

que tu ne peux pleurer comme autrefois,

tu n’aimes ni ne te souviens, pleures-tu.

*

Soudain, deux yeux bleus tu verras

–  depuis tant de temps ! – une nuit tu les câlineras ;

et c’est comme d’entendre frémir en toi

et s’éveiller un malheur venu d’autrefois.

*

Dans la danse macabre entreront

les souvenirs, autour du passé dansant en rond ;

ta paupière comme alors fleurira

et tes amères larmes tomberont.

*

Soleil livide, le regard qui suspend

la lumière sur la neige du cœur, et elle fond,

frémissants, les amours défunts,

revoici les premiers chagrins qui s’embrasèrent…


Amour

Et j’étais dans les ténèbres. Et j’étais les ténèbres.

Et un rayon m’a vu.

_

Son joyeux visage : une rosée

et j’étais moi l’asphodèle flétri.

Comme l’éveil de la jeunesse m’a bouleversé,

comme mes lèvres amères ont ri !

*

Comme si ses yeux me révélaient

que je ne suis plus seul, naufragé du malheur,

sous la tendresse j’ai ployé,

moi que pierre avait fait la douleur.

_

Kostas Karyotakis

Ils ont trahi la vertu…

Ils ont trahi la vertu et les derniers sont les premiers.

C’est l’argent qui conquiert le cœur et qui estime l’ami.

Si jadis elle miroitait dans les regards, les pensées,

la vie est obscure comme un rêve, vaine comme lui,

amertume sur la lèvre.

*

Profonde nuit. Plein de fureur j’ai repoussé mon lit.

J’ai ouvert les chambres empoussiérées de la demeure.

Nul espoir. Par la fenêtre, du dernier passant je vis

l’ombre sans couleur. Et je criai, strident dans la torpeur :

« Malheur ! »

*

Le mot affreux s’est écrit dans les cieux en lettres de feu.

Les astres les regardent, les arbres se le montrent au doigt,

il est écrit aux maisons, les tombeaux l’ont gravé sur eux,

même les chiens ont dû l’entendre et ils aboient.

Les hommes n’entendent pas ?

*

Kostas Karyotakis

À mon frère

Tu es un homme. Moi je suis le même au contraire ;

je suis resté sous les ans qui se sont suivis

un singulier petit garçon décrépit.

Et je ne désire déjà plus rien, mon frère ;

mes rêves entre mes mains se sont pulvérisés

et, feuilles de roses, à la bise je les remis.

Oh, quand vas-tu enfin pouvoir oublier

les tracas de la vie qui t’ont envahi

pour t’en venir ici dans ces contrées, passer

autour de moi ton bras, et, vers moi incliné,

savoir combien de passions ont terrassé

celui qui de toi est si tendrement aimé ?

Mon ami, tout doucement je te parlerais

je te dirais comment tous ils m’ont haï

comment, suivant le cours de ma route, je filais,

par les hommes jour après jour poursuivi,

ne sachant pas quels pays m’ont gardé

ne sachant pas vers quels pays j’allais.

Et comme tu es mon frère très aimé,

en regardant tes yeux qui pour moi ont pleuré,

les tourments du monde, je les oublierais,

et, tout en contemplant au couchant, éloignés,

les petits nuages flous qui se sont dorés

en embrassant joyeusement le cyprès,

d’une petite ville de soleil baignée,

d’une très grande maison où ont roulé,

avec les billes, nos toutes premières années,

de ces joies qui encore à présent me retiennent

suppliant, mais sont effacées, je te parlerais

– et de ces temps qui ne reviendront plus jamais.

 

Karyotakis, Νηπενθή, 1921

Enfantin

Voilà le soir,

il vient, sa douceur

va rendre à mon cœur

un peu d’espoir.

 

Les yeux levés

aux astres, je sens

à quel point les gens

sont mauvais.

 

Pleurant je dirai :

« Astres, mes amis,

les enfants aussi

je les aimerai.

 

Que sans relâche

ils me rouent de coups,

je serai la boue

où ils marchent.

 

Astres, ainsi

qu’un astre et un lys,

je deviendrai, ainsi,

bon moi aussi. »

 

Kostas Karyotakis, Ἐλεγεῖα καὶ Σάτιρες


En chansons, ça peut s’écouter ici, ou bien ici … ou ici

Histoire

Jeunes gens de seize ans comme ils ont ri,

là-bas, aux soirs de printemps parfumés.

Après quoi leurs lèvres n’ont plus parlé,

et au fond de leur cœur ils ont vieilli.

 

Ils sont devenus alors comme amis,

comme par terre deux feuilles séchées.

Après quoi encore ils se sont quittés,

certain automne, par un après-midi.

 

Maintenant chacun d’entre eux, le dos rond,

de sa bouche blême baise ses liens.

Après quoi ils s’accroupiront enfin,

et dans la terre même ils rentreront.

 

Kostas Karyotakis, Ελεγεία και Σάτιρες, 1927

Mon Âme

1

Mon âme est une vieille lettre qu’on écrivit

à une demoiselle belle – majestueuse

demoiselle – qui par douleur amoureuse

choisit le monastère, s’ensevelit.

 

Que faire à l’heure où ses tempes ont blanchi ?

Que faire alors face au destin trop noir ?

Là-bas l’épaisse ébène d’un tiroir

cache les souvenirs, trésor sans prix.

 

À l’heure où s’emplissent d’ombres les voûtes,

assise sur une pierre elle les tient,

les serre en ses mains blêmes pleurant toute.

 

Puis, pendant que sous ses paupières qu’elle joint

sa vision fugitive elle retient,

elle se lève, vers le jardin fait route.

 

2

 

Pour se mesurer au temps où elle allait

– hélas ! – si allègre, jeune et joyeuse,

pour trouver une ténèbre plus creuse,

elle se traîne par la lugubre allée.

 

Lourdement sur sa vie est tombé le rideau,

et elle ne s’en souvient presque plus.

Sa lèvre, elle le sait bien, ne fleurit plus,

et ses yeux désormais ont cessé d’être beaux.

 

Et comme les arbres tout autour muets,

ainsi jamais de lui qui fait sa mort,

jamais vivant ne viendra lui parler.

 

Ah, son nom même est resté au-dehors !

Vit-il encore ? Est-il toujours aimé ?

Ou – comme elle – ne serait-il pas mort ?

 

3

 

Tu es, mon âme, cette fille-là

que consume certain amour amer,

qui s’est oubliée à regarder vers

les jours passés, et ainsi restera.

 

Toute seule à l’écart, comme elle l’est,

on t’abandonne : le monde, le temps.

Tu serais encore un mort parmi tant,

si les morts, eux, ne connaissaient la paix.

 

C’est ta petite sœur, la fille qui

se penche, songe et s’attarde dans

la nostalgie de son bonheur enfui.

 

Il est à toi, mon âme, ce tourment

qui, le soir comme à l’aurore, s’aigrit

et tant de pleurs sur les roses répand.

 

Kostas Karyotakis, Νηπενθή, 1921


Il existe une mise en chanson récente des trois parties du poème ( la première ici )

Pour la troisième partie, mise en musique seule, une version récente ici – ou, bien sûr, beaucoup plus connu, ceci.

Seulement

Ah, comme c’est arrivé il fallait que tout arrive !

Que les roses et les espoirs soient dépouillés,

esquifs que filent loin de moi les années,

qu’elles filent, qu’elles s’esquivent.

 

Que, comme quand on se quittait le soir,

pour toujours se perdent tant d’amis,

le pays où je poussais petit,

que je le quitte certain soir.

 

Les jeunes filles belles et simples – ô mes chéries ! –

que la vie me les prenne, en un tour de danse.

Même, que la douleur, que j’ai chantée jadis,

m’écrase sous le silence.

 

Tout devait arriver. Seulement, la nuit

ne devait pas être si douce qu’aujourd’hui,

les astres à s’amuser comme des yeux, là

et comme riant de moi.

 

Kostas Karyotakis, Νηπενθή, 1921


Ce poème a suscité différentes chansons, qu’on peut entendre par exemple ici,  ici, ou ici.

Quand dans vos cheveux en cendres…

Karyotakis fait allusion dans ce poème à la guerre gréco-turque (1919-1922)


 

Quand dans vos cheveux en cendres vous nouiez des fleurs,

et que dans votre cœur

résonnaient les clairons, que vous veniez dans un pays

plus vaste celui-ci –

les hommes frémissants aux figures exaltées

avaient tous détalé.

 

Quand vous suiviez un autre ordre, une autre direction,

en faisant le dos rond,

écoutant les grillons, le silence farouche,

portant à votre bouche,

débordant d’amertume, un épi –

il faisait déjà nuit.

 

Quand au-dessus des étoiles vous avez remué

vos deux mains délivrées,

quand le ciel s’est inscrit dans la limpidité

de votre œil relevé,

quand le diadème de lumière vous fut passé –

vous étiez trépassés.

 

Kostas KaryotakisΕλεγεία και Σάτιρες, 1927

Michalios

Michalios, ils l’ont pris comme soldat.

Il s’en alla très fier, très bon moral,

avec Panayotis, avec Maras.

Il n’a pas pu apprendre « Garde à vous ».

Sans cesse il murmurait : « Mon Caporal,

laissez-moi retourner là-bas chez nous ».

 

À l’hôpital, quand l’année d’après vint,

sans plus dire mot, le ciel il regardait.

Il accrochait au loin, sur certain point,

son regard doux, nostalgique à la fois,

comme s’il disait, comme s’il priait :

« Laissez-moi donc m’en retourner chez moi. »

 

Et Michalios est mort étant soldat.

Quelques soldats l’ont donc raccompagné,

avec eux Panayotis et Maras.

Par-dessus lui fut entassé le sable,

mais ils lui ont laissé dehors le pied :

il était un peu grand, le pauvre diable.

 

Kostas Karyotakis, Ελεγεία και Σάτιρες, 1927


Ce poème a inspiré plusieurs chansons : à découvrir par exemple ici,  ici, ici – ici