Dernière Station

Peu les nuits de lune qui m’aient plu.

L’abécédaire des astres qu’on déchiffre

comme l’apporte la peine du jour terminé

et d’où on tire d’autres sens et d’autres espoirs,

on peut plus facilement le lire.

Maintenant que je reste sans travail et que je compte

peu de lunes sont restées dans ma mémoire –

îles, couleur de Vierge attristée, tard sur le décroît

ou lumière de lune en des cités du Nord jetant parfois

sur des rues remuées des rivières et des membres humains

lourde une torpeur.

Et pourtant hier soir ici, à cette ultime escale

où nous espérons voir poindre l’heure de notre retour

comme une dette ancienne, monnaie qui est restée des années

dans la cassette d’un avare, et à la fin

est venu l’instant du paiement et on entend

les pièces tomber dessus la table –

dans ce village Tyrrhénien, derrière la mer

de Salerne

derrière les ports du retour, au bout

d’une averse d’automne, la lune

surpassa les nuages, et devinrent

les maisons, au versant vis-à-vis, en émail.

Silences aimés de la lune.

*

C’est aussi un mode de pensée, une façon

de  commencer à parler de choses qu’on avoue

difficilement, en des heures où on n’y tient plus, à un ami

échappé en cachette et qui apporte

des nouvelles de chez soi et des camarades,

et on se hâte de lui ouvrir son cœur

avant que te devance l’exil ou qu’il le change.

Nous venons d’Arabie, d’Égypte, de Palestine,

de Syrie

Le petit état

de Commagène  qui s’éteignit comme la petite lampe

bien des fois nous revient à l’esprit,

et des cités grandes qui vécurent des milliers d’années

et ensuite demeurèrent contrées de pâturages pour les buffles

champs pour les cannes à sucre et le maïs.

Nous venons du sable du désert des mers de

Protée,

âmes flétries de péchés publics,

chacun avec sa dignité comme l’oiseau dans sa cage.

Le pluvieux automne dans ce bas-fond

infecte la plaie de chacun de nous

ou ce qu’on dirait autrement, Némésis, destin

ou seulement mauvaises habitudes, ruse et tromperie,

ou encore intérêt à faire fructifier le sang des autres.

Facilement s’use l’homme au sein des guerres –

l’homme est malléable, une gerbe d’herbes –

lèvres et doigts qui désirent une poitrine blanche

yeux qui se ferment à demi au flamboiement du jour

et jambes qui courraient, même si fatiguées,

au plus petit coup de sifflet du profit.

L’homme est malléable et assoiffé comme l’herbe,

insatiable comme l’herbe, racine ses nerfs et ils s’étirent –

lorsque vient la moisson

il préfère que les faux sifflent sur un autre champ –

lorsque vient la moisson

les uns crient pour exorciser le démon

d’autres s’empêtrent dans leurs biens, d’autres discourent.

Mais les exorcismes les biens les discours,

quand les vivants seront au loin, qu’en fera-t-on ?

Est-ce que l’homme est autre chose ?

Est-ce qu’il n’est pas ce qui transmet la vie ?

Un temps pour semer, un temps pour moissonner.

*

Toujours la même chose, la même chose, me diras-tu, ami.

Pourtant la pensée du réfugié du captif

la pensée

de l’homme réduit lui-même à marchandise

essaie de la changer, tu ne peux pas.

Peut-être même qu’il voudrait rester roi d’anthropophages

dépensant des forces que personne n’achète,

à se balader dans des champs de lys bleus

à écouter les toubéléki sous l’arbre à bambou,

pendant que dansent les courtisans en masques à figures de monstres.

Pourtant le pays que l’on abat et que l’on brûle comme

le pin, et que tu vois

soit du sombre wagon, sans eau, vitres brisées,

des nuits et des nuits

soit du navire incendié qui va couler comme le montrent les statistiques,

tout cela a pris racine au cerveau et ne change pas

tout cela a planté des images identiques à ces arbres-là

qui jettent leurs branchages à travers la forêt vierge

et ils s’agrippent à la terre et ils repoussent –

jettent des branchages et repoussent franchissant

des lieues et des lieues –

une forêt vierge d’amis tués notre cerveau.

Et si je te parle en fables et paraboles

c’est qu’on les écoute avec plus de douceur, et l’horreur

ne s’énonce pas  parce qu’elle est vivante

parce qu’elle est sans mots et progresse –

goutte le jour,  goutte dans le sommeil

une douleur à déchirante mémoire.

*

Je veux parler de héros je veux parler de héros : Michalis

qui s’est enfui avec des plaies ouvertes de l’hôpital

parlait peut-être de héros lorsque, cette nuit-là

où il traînait la patte à travers la cité obscurcie,

il hurlait à tue-tête notre douleur – « dans l’obscurité

on s’en va, dans l’obscurité on avance… »

Les héros avancent dans l’obscurité.

*

Peu les nuits de lune qui me plaisent.

*

Cava dei Tirreni, 5 Octobre 1944

*

Seferis

Épiphanie 1937

Le large en fleur et les montagnes au décroît de la lune

la grande pierre près des figuiers sauvages et des asphodèles

la cruche qui n’a pas voulu tarir à la fin du jour

et la couche close auprès des cyprès et tes cheveux

d’or, astres du Cygne, et cet astre-là : Aldebaran.

J’ai gardé ma vie j’ai gardé ma vie en voyageant

entre les arbres jaunes suivant l’inclination de la pluie

sur des versants silencieux harassés de feuilles de hêtres,

aucun feu sur les sommets ; vient le soir.

J’ai gardé ma vie ; dans ta main gauche une ligne,

un sillon sur ton genou, est-ce qu’ils existent

sur le sable de l’été passé est-ce qu’ils

demeurent là où souffla le vent du Nord alors que j’écoute

autour du lac glacé la voix étrangère.

Les personnes que je vois ne questionnent pas ni la femme

qui avance courbée allaitant son enfant.

J’escalade les montagnes ; vallées violacées ; la plaine

enneigée, jusque là-bas la plaine enneigée. Ne questionnent en rien

le temps clos dans les chapelles muettes ni

les mains qui se tendent pour implorer, ni les routes.

J’ai gardé ma vie en murmurant au fond du silence infini

je ne sais plus parler ni raisonner ; murmures

comme le souffle du cyprès cette nuit-là

comme la voix humaine de la mer nocturne sur les galets

comme ce souvenir, ta voix disant « bonheur ».

Je ferme les yeux quêtant la secrète rencontre des eaux

sous la glace le sourire de la mer les puits bouchés

palpant avec mes propres veines ces veines qui m’échappent

là où s’achèvent les fleurs des eaux et cet homme

qui avance aveugle au-dessus de la neige du silence.

J’ai gardé ma vie, avec lui, quêtant l’eau qui te touche

lourdes gouttes sur les feuilles vertes, au visage

dans le jardin vide, gouttes dans la citerne inerte

trouvant un cygne mort au milieu de ses ailes immaculées,

des arbres vivants et tes yeux fixes.

Cette route ne finit pas, n’a pas de relais, tant que tu quêtes

le souvenir de ton enfance, de ceux qui sont partis, de ceux

qui ont disparu dans le sommeil des tombeaux sous-marins

tant que tu cherches l’inclination des corps que tu aimais

sous les branches sèches des platanes là

où s’est tenu un rayon de soleil tout nu

et un chien tressaillit et ton cœur frémit

la route n’a pas de relais ; j’ai gardé ma vie.

               La neige

et l’eau glacée dans les empreintes de chevaux.

 

Georges Seferis


Il faut écouter la cantate que Theodorakis a composée à partir de ce poème.

Matin

Ouvre les yeux et déploie

le vaste voile noir et étends-le

ouvre bien tes yeux fixe tes yeux

concentre-toi concentre-toi à présent tu sais

que le voile noir qui se déploie

n’est pas au fond du somme ni au fond de l’eau

ni telles que se ferment tes paupières flétries

et sombrent obliques comme les coquilles,

à présent tu sais que la peau noire du tambour

recouvre tout entier ton horizon

lorsque tu ouvres les yeux reposé, ainsi.

Entre l’équinoxe de printemps et l’équinoxe d’automne

ici sont les eaux qui courent ici est le jardin

ici vrombissent les abeilles au sein des frondaisons

et elles bourdonnent aux oreilles d’un nouveau-né

et le soleil voici ! et les oiseaux du paradis

un grand soleil plus grand que la lumière.

 

George SEFERIS, ΗΜΕΡΟΛΟΓΙΟ ΚΑΤΑΣΤΡΩΜΑΤΟΣ, 1940

Le Retour de l’Exilé

Séféris écrit ce poème en 1938, en trouvant son pays soumis à la dictature de Métaxas.


 

–Mon vieil ami, que cherches-tu ?

Exilé des années tu reviens

avec des images nourries

au-dessous de cieux étrangers

bien loin de ton pays à toi.

 

*

–Je cherche mon ancien jardin ;

les arbres m’en arrivent à la taille

et les collines semblent des murets

pourtant lorsque j’étais enfant

je m’amusais sur l’herbe

au-dessous des grandes ombres

et je courais sur les versants

de longs moments à perdre haleine.

 

*

–Mon vieil ami repose-toi peu à peu tu t’habitueras ;

ensemble nous irons gravir

les sentiers à toi familiers

ensemble nous reprendrons souffle

sous la coupole des platanes

peu à peu s’en viendront près de toi

et le verger et les versants.

 

*

–Je cherche mon ancienne maison

avec ses hautes fenêtres

obscurcies par le lierre

je cherche l’ancienne colonne

que regardait le marin.

Comment entrer dans cette bergerie ?

Les tuiles m’arrivent aux épaules

et aussi loin que je regarde

je vois des hommes à genoux

comme s’ils faisaient leur prière.

 

*

–Mon vieil ami, tu ne m’entends pas ?

peu à peu tu t’habitueras

c’est bien ta maison que tu vois

et à cette porte frapperont

d’ici peu tes amis et les tiens

pour te souhaiter la bienvenue.

 

*

–Pourquoi ta voix est-elle lointaine ?

Relève donc un peu la tête

que je comprenne ce que tu dis

comme tu parles ta stature

sans cesse va s’amoindrissant

comme si tu t’enfonçais dans la terre.

 

*

–Mon vieil ami, songes-y bien

peu à peu tu t’habitueras

ta nostalgie a créé

un pays inexistant aux lois

extérieures à la terre et aux hommes.

 

*

–Déjà je n’entends plus un son

a sombré même mon dernier ami

bizarre comme s’abaisse

tout alentour sans arrêt

ici sillonnent et moissonnent

des milliers de chars porteurs de faux.

 

*

Seferis

 

Le Vieilllard

Tant de troupeaux ont défilé, tant de pauvres

Et riches cavaliers – certains,

Venus de villages distants, avaient passé

La nuit dans des fossés,

Allumé des feux contre les loups. Vois-tu la cendre ? Plaies rondes et noires, cicatrisées.

Il est couvert de cicatrices, comme la route. Plus loin, dans le puits sec, on jetait

Les chiens enragés. Il n’a pas d’yeux, il est couvert

De cicatrices, il est sans poids : le vent souffle.

Il ne distingue rien, il sait tout,

Gaine vide de cigale sur un arbre creux.

Il n’a pas d’yeux, pas même aux mains, il connaît

L’aube et le crépuscule, il connaît les étoiles

Leur sang ne le nourrit pas, il n’est pas même

Un mort, il n’est d’aucune race, il ne mourra pas.

On l’oubliera ainsi, sans lignée.

Les ongles fatigués de ses doigts

Tracent des croix sur des souvenirs corrompus

Tandis que souffle le vent désordonné. Il neige.

J’ai vu le givre autour des visages

J’ai vu les lèvres humides, les larmes gelées

Au coin des yeux ; j’ai vu le pli

De la douleur près des narines et l’effort

Dans les racines de la main ; j’ai vu le corps trouver sa fin.

Cette ombre n’est pas seule, rivée à ce bâton qui ne fléchit jamais,

Et ne peut même pas se baisser pour s’étendre.

Le sommeil émietterait son squelette

Entre les mains des enfants en train de jouer.

Il commande comme ces branches mortes

Qui se cassent quand la nuit tombe et que le vent

S’éveille dans les vallées,

Il commande aux ombres des hommes,

Non à l’homme dans son ombre

Qui n’entend que les voix basses

De la terre et de la mer là où elles rencontrent

La voix du destin. Il se tient tout droit,

Sur la rive, parmi des meules d’ossements,

Parmi des tas de feuilles mortes,

Cageot vide attendant

L’heure du feu.

Seferis