Un Tourment

Mon premier âge inoubliable, je le vécus

près du bord du rivage,

là-bas à la mer au fond plat, sereine,

là-bas à la mer immense, si large.

 

Et toutes les fois que devant mes yeux surgit

la fleur de mon jeune âge,

que je vois les rêves, entends les palabres

de mon premier âge au bord du rivage,

 

tu gémis mon cœur le même gémissement :

qu’à nouveau je revienne

là-bas à la mer immense, si large,

là-bas à la mer au fond plat, sereine.

 

À moi, mon don est un, à moi, un est mon destin,

d’autre je n’eus partage :

une mer en mon sein comme un lac doux drapé

et comme un océan grand, béant au large.

 

Et là ! Voilà qu’au profond de mon somme,

le songe me ramène

là-bas à la mer immense, si large,

là-bas à la mer au fond plat, sereine.

 

Et moi, trois fois hélas ! Un tourment me tourmente,

et un tourment sauvage

que tu n’apaises pas, contemplation sublime

de mon premier désir, mon beau rivage !

 

quel soi-disant tracas me tracassait

en moi quel tourbillon,

que tu ne m’aies ni endormis ni apaisés,

du rivage sublime contemplation ?

 

c’est un tourment sans mots, tourment inexplicable,

un tourment bien sauvage,

ce tourment invincible même au paradis

de notre premier âge près du bord du rivage.

 

Kostis Palamas, Καημοὶ τῆς Λιμνοθάλασσας, 1912


On peut écouter ici ce poème mis en musique.   (ou si on y tient vraiment, ici).

Feu mauvais

Moi je suis ici dévoyé et insoumis,

moi le pain de misère avec colère je mords,

moi le bâtard de l’art, de l’idée le proscrit,

de tracas l’esprit troublé, et tout rompu le corps.

 

*

Ma lampe à la table de l’étude sacrée

funéraire je vois à mes yeux vaciller ;

tout hostile, livres froids, plumes et papiers.

Me brûle un feu mauvais.

 

*

Moi, ma vie tromperie et erreur ma naissance

la raison, que m’importe, et j’ignore la cadence

me traînent deux chevaux : la torride passion,

le rêve torrentiel – peut-être vers le fond.

 

*

Kostis Palamas


On peut entendre deux mises en chansons très différentes de ce poème, ici et ici.

Autrefois, une fois…

Autrefois, une fois, je fis un chant inouï

sur cette mélodie,

autrefois, une seule et unique fois ; mais il m’a fui,

le redire je ne puis.

 

*

Ainsi sur sa malle vide se courbe le grippe-sou,

passion, perte, ô chagrin !

ses doigts lui tremblent comme s’ils comptaient encore les sous

du trésor qui n’est rien.

 

*

Je tiens d’une flamme la fumée, de la fumée l’esprit

de cette mélodie.

Autrefois, une fois, je fis un chant inouï ;

il ne sera plus dit.

 

*

Palamas

Parfum de Rose

Cette année le rude hiver me frappa de lourds coups,

sans feu il m’attrapa, me trouva plus jeune du tout,

à tout instant je m’attendais à m’effondrer d’un coup

sur le chemin neigeux.

 

*

Mais hier, comme le rire de Mars m’encourageait,

je sortis  pour retrouver les anciens sentiers,

et le premier parfum d’une rose éloignée

me fit pleurer les yeux.

 

*

Palamas


Ce poème est devenu une chanson – et même une autre...

 

Le Destructeur

Écoutez. Je suis le destructeur, car le bâtisseur aussi,

je suis l’élu du refus et de la foi le fils chéri.

Il faut avec le bras esprit et cœur pour démolir.

Au minuit de la haine tremble l’étoile d’un désir.

Si je suis surgeon de la haine, de la destruction père,

Toujours je regarde vers le jour la lointaine lumière.

Moi le séisme sans pitié, moi aussi le clairvoyant ;

le veilleur pour l’exilé, et le voleur et le brigand

qui grâce à mon escopette et grâce aussi à mes campagnes

fais la cité un désert, terre stérile la campagne.

Poussez mieux, genévriers sauvages, et vous, hurlez mieux, loups,

gonflez-vous mieux, fleuves, et vous, tombeaux, mieux ouvrez-vous,

dynamite, tonne, sang, goutte à goutte déverse-toi,

mais sur les temples et sur les tours où le Mensonge est roi.

Avec ses fauves, la création des premières heures

revient.  Bienvenue à elle. Je démolis la laideur.

Je suis un impuissant enfant qu’en esclavage a mis

la lâcheté, qui toujours interroge, à qui Non, ni Oui,

personne ne réplique, qui va et qui toujours attend

la parole qui ne vient pas, et de la honte le prend,

mais juste comme cette hache que je tiens à la main,

une hache aussi est mon âme, à la colère en trop-plein.

Quel mage, donc, quel esprit lui aurait travaillé l’acier,

que je sente flamme mon cœur, et ma tête être rocher,

que je veuille en avant foncer, ouvrir de vastes trouées,

avec un Oui exploser, avec un Non tonitruer ?

Juché sur mon farfadet, nul de vous ne saurait m’user,

je capte, qui sort de lui, un commandement : Détruisez !

 

*

Palamas


Ce poème a été mis en musique.

 

Sonnet

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais au fond de moi je n’ai rien

qui vraiment à un cœur puisse un peu ressembler !

Tantôt à tort je cours, l’entêtement me tient,

Tantôt muet un noir chagrin me tient lié.

 

*

Ni conception, ni opinion je ne détiens.

Au présent je végète, sans plus me soucier

d’hier. Quant au lendemain ? je n’y songe en rien.

Je suis dénudé par l’oubli, je suis pollué

 

*

par le mensonge… Je suis ainsi qu’une femme

qui toute entière s’absorbe en son cru reflet,

je suis celui qui voit tout le noir de son âme

 

*

sans cesse juste devant soi… Je suis le mal

qui contre sa laideur elle-même se bat

dans la nuit qui toujours davantage s’abat.

 

*

Kostis Palamas

Je veux bâtir une maisonnette

Je veux bâtir une maisonnette

*

Je veux bâtir une maisonnette

au silence et à la solitude.

Je connais certain coteau vert…

Je ne la bâtirai pas là.

 

*

Je connais dans la grand-ville

la riche, la large rue

avec les jardins, les palais…

Je ne la bâtirai pas là.

 

*

Je connais le jovial rivage

que toujours vient baiser la vague,

parsemée de lys est sa plage…

Je ne la bâtirai pas là.

 

*

Sans terme s’étire une piste,

qui déchire un espace en friche,

dure la bat l’intempérie

et le vent de sable la frappe.

 

*

Cette piste cent fois foulée

ensevelit dans sa poussière

le cavalier au ventre creux

et le marcheur trop assoiffé.

 

*

Là je bâtirai ma maison

avec dans la cour une source,

son foyer toujours fumera

et la porte en sera ouverte.

 

*

Kostis Palamas


Mikis Theodorakis a composé une chanson à partir de ce poème. Leonidas Balafas également.

 

Marché

 

Toujours tu as soif – comme a soif de la première pluie

Un été desséché – de la maison bénie

Et d’une vie enfouie comme oraison d’ermite,

Dans un petit coin, une petite vie d’amour et d’oubli.

*

Soif aussi du navire que le grand large a pris

Et qui sans fin avec les oiseaux les dauphins, file,

Et sur toute la planète, bien triste est sa vie ;

« – Non ! – le bateau, la maison te l’ont dit –

*

Ni le bonheur bien à l’écart – rien qui frémit,

Ni la vie à qui sans cesse mettent une âme rajeunie

Chaque nouveau port et chaque terre surgie ;

*

Rien que les affres de l’esclave asservi ;

Traîne sur le marché ta carcasse dénudée,

Pour les tiens et pour les étrangers  étranger. »

Kostis Palamas (1896)