Paris

Une consœur  blogueuse vient de mettre en ligne une traduction de ce poème de Maria Polydouri, ce qui m’a donné envie de le traduire à mon tour, en tentant de respecter la forme versifiée de l’original grec.


 

Paris, il était temps de disperser

Mes songes dans ton sombre matin

Et de te laisser, non sans emporter

De t’aimer la joie pleine de chagrin.

 

La Méditerranée, sirène ondulée,

Là autour du bateau à écumer

Et de l’écume les lys immaculés

Ont un seul but : loin de toi m’emporter.

 

Et plus tard en approchant du retour,

Impérieuse la lumière va ouvrir

Mes yeux au triple azur du jour

Pour noyer dedans moi ton souvenir.

 

Plus tard ses îles s’élanceront sur moi.

Et Athènes, elle aussi, va se hâter.

Elles se dressent pour combattre en moi,

Paris, mon amour pour le péché !

 

Et elles voudraient que j’oublie

T’avoir donné mon cœur sans retenue,

Quand, sans de faire rencontre avoir souci,

J’errais solitaire à travers tes rues.

 

Mais je nouais de faciles amitiés partout,

Car, comme à un familier, me souriaient

Maisons, et parcs, et églises, partout,

Et quand je les dépassais, tous me parlaient.

 

Et elles voudraient que j’oublie

Quelle jeunesse neuve de toi j’ai reçue,

Que j’ai rencontré mon destin, aussi,

Paris, en errant à travers tes rues.

 

Maria Polydouri

 

À Karyotakis

À Karyotakis

« Les jeunes qui vinrent sur l’île déserte » avec toi

se comptèrent un soir –  tu manquas à l’appel.

Ils se regardèrent alors, et restant cois,

de chagrin hochèrent la tête. Ils se rappellent :

 

Au long des nuits, de ton abysse solitaire,

tu leur lançais un signe de feu, ils connaissaient

le triste salut du tréfonds qui éclaire

les routes et tous restaient au pays, qu’elles fixaient.

 

Ils restaient dans leur amertume même, accrochés

ainsi fatals et tristes sur le « roc » du péril.

Et quand tu les quittas, éternels désespérés

ils scandèrent en chœur quelque strophe de deuil.

 

Mais sans arrêt sur « l’île » viennent des jeunes gens.

À ta place déserte ils cherchent l’élégie de la vie.

Ils t’apportent en leurs yeux deux larmes d’innocents

et la forme souple de ton Époque refleurie.

 

Maria Polydouri

 

 

 

Rien…

Rien. J’ai dû recevoir quelques présents obscurs

dans le paquet de la vie.

Pourquoi porté-je partout une telle usure,

comme une inconsciente envie.

 

L’écriteau, là où j’aurai ralenti mon pas

et mon regard, va lancer :

« catastrophe ! » J’ai tenu le fil jusqu’à

son heure pour se casser.

 

En cette chambre obscure de ma sombre vie,

tellement de morts se tiennent.

Et je ne parviens pas à me trouver, parmi

eux, la place qui soit mienne.

 

La nuit, à la lueur de ma seule pensée,

là-dedans je vais errer,

avant de demander, par mes aimés chassée,

auprès d’eux de demeurer.

 

Maria Polydouri, Ηχώ στο Χάος, 1929

À un ami

Je viendrai par un soir, en tournant la route qui m’a prise,

je viendrai te trouver, esseulé dans ton rêve envolé.

Le Soir indolemment tirera les fines ombres grises,

venant passer devant ta petite fenêtre isolée.

 

Dans ta chambre silencieuse, tu me recevras, les

livres autour de nous, désertés, se tairont alors.

Côte à côte on s’assiéra. On parlera des en allés,

de tout ce qui avant qu’on le perde nous est déjà mort,

 

de l’ennui et de l’amertume de l’ingrate existence,

de ce dont on n’attend en rien qu’il soit réalisé,

de l’usure, et insensiblement, sous l’obscur du silence

s’effacera notre discours et notre extrême pensée.

 

Mais la nuit devant ta fenêtre va venir s’arrêter.

Arômes, reflets d’astres, brises, tout cela s’unira

à cet immense appel que la Nature va exhaler,

à ton propre cœur, qu’aucun silence ne protègera.

 

Maria Polydouri, Ηχώ στο Χάος, 1929

 

Que je sois une vieille femme…

Que je sois une vieille femme, avec l’amère

source du souvenir seulement dans son cœur.

(Maintenant, anémique anémone éphémère,

et le rêve et la vérité, tout m’est horreur).

 

Que je sois une vieille aux cheveux gris argent,

une peinture ancienne à demi effacée.

(Un pas jusqu’à ma tombe, en plusieurs se changeant

et les instants qui me restent, si mesurés).

 

Que je me penche enfin adoucie, résignée,

sur cette lave qui s’est refroidie un jour

pour toujours, que je conte comment j’ai trouvé

le bonheur lorsque ma vie achevait son tour.

 

Et en forgeant mon conte petit à petit,

diaphanes je voudrais que s’allongent mes doigts

sur des ombres familières, qui dans l’oubli,

tangibles, s’en iront se perdre loin de moi.

 

Qu’elles se changent en visions à l’horizon,

vers l’orient, que celles qui dévastèrent

ma vie me fassent signe : toutes mes passions,

et que mes désespoirs me nimbent de lumière.

 

Ainsi donc, puisque la lumière du jour vacille

et que ma vue devient toujours plus basse encore,

que je sois une vieille femme qui habille

avec ses contes son cœur qui est déjà mort.

 

Maria Polydouri, Ηχώ στο Χάος, 1929

Echo au Chaos V

Jeune, aux lèvres serrées, au regard sans couleur,

ta tristesse a fleuri mon cœur enténébré.

Mais jamais je n’osai, et encore à cette heure,

vers ma nuit j’ai repris mon chemin familier.

*

Tournent autour de toi d’autres toi d’autres joyeux espoirs ;

ton visage a un doux sourire qui promet.

Et moi je passe au loin pour ne pas laisser voir

dans mes yeux qui me trahissent mon vain secret.

*

Pas un instant l’aile impalpable de la joie

ne m’emporta. Quand, à son appel, tu souris

doucement, que jamais il ne m’advienne à moi

que ce soit seulement d’une illusion le fruit.

*

Ta tristesse que j’aimais, que je ne la voie

jamais se soulever contre ta propre vie,

et que mon vain amour fasse du vent la joie

et serve d’aliment à l’ardente folie.


Ce soir où tout se tait étrangement,

solitude seulement,

cette paix a quelque chose semblant

un nuage errant.

*

Et l’univers ondoie bénignement.

Quelque hymne s’en vient errer.

Puis dans mon âme un doux recueillement

vient à s’éveiller.

*

De qui ce message, je ne sais qui c’est,

quelle nostalgie encore.

(J’ai tout oublié, moi qui ai quitté

la lutte d’abord).

*

Ce soir, quand tout étrangement se tait,

une espérance a surgi.

De qui ce message ? Sans savoir jamais,

venu, qu’il s’enfuie.


… Et au milieu de vous, je suis l’abandonnée,

l’inutile. On m’a trompée, et même volé

ma pensée ; et je demeure chantant mes fièvres,

avec aux yeux la vision, le désir aux lèvres.

*

Amoureuse, déborde de mon cœur épris

le philtre qu’enfant on me versa endormie.

Le souvenir, je le vis, et un mort emplit

de coquetterie la fin de ma pauvre vie.


Je passerai, avant le voyage lointain,

fendant indifférente la cohue des rues,

par ce jardin où jadis ton regard, tout soudain,

m’a peint belle la vie que je ne verrai plus.

*

Et de nos dérisoires sans me souvenir,

ni du feu de l’orient où le rêve se brise,

je verrai les fleurs au jour s’ouvrir et offrir

leur âme parfumée au baiser de la brise.

*

Je verrai les arbres à nouveau reverdis.

Les humbles liserons boire leur vie rampante,

mais sans en être pour autant moins réjouis

et leurs fleurs ni moins fières, ni moins innocentes.

*

Comme pour vivre par un vain entêtement

ce qu’avaient dit tes yeux en la belle soirée,

je te verrai penché sur moi, et si ardent

sera ce baiser, tel le premier, le dernier.



Mon ami, c’est le Printemps. Les soirées m’enivrent

qui diaprent la vitre de leur scintillant châle.

Mais j’entends les minuits promener fugitives

ta triste chanson sur leur harpe nuptiale.

*

Mon ami, doucement tout cherche à m’endormir,

à dire que tu t’es effacé à jamais.

Mais, sans le vouloir, tout porte ton souvenir

et de la nostalgie vient me faire une plaie.

*

Mon ami, comment le Soleil aimé de toi

a-t-il éteint à perpétuité ton regard ?

Comment puis-je me retrouver si loin de toi

et qu’un soleil ennemi me noie dans le noir ?

*

toutes tes offrandes sont parties avant toi,

toi le plus beau, qui disparus aussi après.

Un cyclone a tout mis à bas autour de moi

et ne m’a laissé la vie que pour te pleurer.


Oh, ne me regardez pas pleurer,

je n’ai pas de chagrin l’âme hantée.

Tout le beau que j’ai pu posséder

est perdu, seule je suis restée.

*

Et sans grâce s’écoule ma vie,

sans joie comme sans chagrin aussi.

Mon regard, on ne me l’a pas pris,

mais mon raisonnement, lui, a fui.

*

Avec les ombres j’erre, ombre aussi.

La vaste solitude m’enserre.

Je ne reconnais plus ces lieux-ci.

Je sens tomber la neige d’hiver.

*

Ni plus rien ici qui me séduise,

ni plus rien là-bas qui me conduise.

Ma pensée va en se resserrant,

pendant que mon cœur va fléchissant.

*

Oh, ne me regardez pas pleurer

– rien qu’une habitude du passé.

Mes secrets je peux vous dévoiler :

par eux j’ai cessé d’être enivrée.


Viens près de moi, puisque tu veux monter

ici sur ce sommet d’un autre monde.

Seulement, aucun retour à chercher,

il n’y en a nulle part à la ronde.

*

Ta charmeuse insouciance tu paieras,

pas comme jadis de destruction :

pour la première fois tu livreras

même ta dernière réflexion.

*

Alors l’envoûtement se déliera.

Nous resterons tous seuls dans le désert.

Tout, autour, en un tour disparaîtra,

nous serons des corps flottant dans les airs.

*

Seulement nos cheveux seront touchés,

au vide vertigineux, par nos mains.

Nos voix seront par le vent emportées :

ce nous sera un « obstacle certain »,

*

lorsque dans nos paroles soufflera

de notre âme même l’effondrement.

(Ayons l’air d’être jeunes, avec tout ça,

qu’il nous reste même cet ornement !)

*

Maria Polydouri

Echo au Chaos IV

Au creux de mon cœur, ce muet, resté si longtemps en ruines,

est passé l’amour de toi comme un friselis printanier.

Le rossignolet de ma peine, perché sur l’aubépine

de ma joie neuve, désir et frisson, s’est mis à chanter.

*

Pourquoi te souvenir de ce château muet, champ de ruines,

où parmi les débris a fleuri, tout rose, ce laurier ?

Je vois au ciel renfrogné affleurer une étoile fine.

Il me faudrait peut-être à moi aussi un dernier baiser.


 

Promenade avec la lune aux rivages de ma patrie

*

La Lune est venue me chercher,

– ma vieille amie de rêverie.

Vers ton horizon enchanté

va voler notre nostalgie.

*

Sur toi deux ombres glisseront

dans la nuit lentement sans bruit,

se souviendront et se tairont,

quand se taisent ceux qui oublient.

*

Des cailloux magiques semés

sur ton vaste giron par toi

sauront nous garder égarés

jusqu’à l’aurore près de toi.

*

La vague satin se fera

et nous humerons ta fraîcheur,

notre nostalgie plaidera

contre l’exil contradicteur.

*

Et nous demeurerons sans cesse

en unissant nos deux regards,

moi, je boirai à sa tristesse,

elle aura mon silence à boire.

*

L’aube nous trouvera penchées

sur un caïque naufragé

hors de tes golfes retiré

aux victoires, aux combats livrés.

*

Comme deux naufragées aussi,

dans les liens de ta paix captives,

pâles l’une et l’autre à l’envi,

nous nous effacerons pensives…


 

Fantaisie sur la chanson d’une guitare nocturne

*

Ce soir au fond du grand parc la Lune et l’Avril

se sont unis. Alors, allègre, s’en est venue,

et enivrée, la minuit.

Et maintenant, dans la quiétude est étendue,

le rêve dans le regard,

la mélancolie.

*

Et deux arbres d’évoquer

une nuit de tempête où amoureusement

leurs cimes se sont mêlées

et à leur souvenir s’est alors élancé

un sanglot comme de cordes qui ont vibré.

*

      – En ton sommeil, douce demoiselle…

*

A la fenêtre entrebâillée

de chèvrefeuille noyée,

la fille de lys éveillée

est de la lune habillée.

*

      – Que de mon chant la mélopée…

*

Un rêve d’innocente joie

s’en vient lui toucher le cœur,

ce calice jusqu’alors coi :

du premier amour, c’est l’heure.

*

Et puis tout doucement le grand parc s’obscurcit.

Sur le haut cyprès la Lune s’est installée,

profondément préoccupée.

L’Avril s’est déjà lassé de distribuer

des baisers. Et la nuit s’est enfuie fatiguée.

Tout a fait silence pour laisser s’étaler

la supplication ardente :

*

      – Pourquoi l’éternelle tyrannie de tes yeux…

*

Le pleur de la guitare monte et se lamente

jusqu’à la lune à face pâle, jusqu’aux cieux.

*

Maria Polydouri