La Ville

Tu as dit : « J’irai sur une autre terre, j’irai sur une autre mer.
Il se trouvera une autre ville plus belle que celle-ci.
À chaque essai, un échec m’est écrit ;
Et mon cœur est – comme un mort – enseveli.
Dans ce marasme jusqu’à quand restera mon esprit ?
Que je tourne les yeux par-là ou par-ci,
Je vois ici de noirs décombres de ma vie
Que j’ai menée tant d’années, et démolie, et brisée. »
*

Des pays neufs tu n’en trouveras pas, tu ne trouveras pas d’autres mers.
La ville te suivra. Par les rues tu erreras
– les mêmes. Dans les quartiers – les mêmes – tu vieilliras ;
Et dans ces mêmes maisons tu blanchiras.
Toujours à cette ville-ci tu parviendras. Pour les ailleurs – n’espère pas.
Pas de navire pour toi, pas de voie.
Tout comme tu as démolie ta vie là,
Dans ce tout petit coin, sur toute la terre tu l’as brisée.
*
Constantin Kavafis


En chansons, ici, ou ici, ou ici, ou ici...

Murailles

Sans discernement, sans vergogne, sans merci,

autour de moi, grands, hauts, ils ont des murs construits.

*

Et je reste et je me ronge maintenant ici.

À rien d’autre ne songe : par ce sort, mon esprit est détruit,

*

car au-dehors, j’avais tant d’occupations.

Ah comment n’ai-je pas pris garde à ces murailles à la ronde.

*

Mais des maçons, je n’ai jamais entendu bruit ni son.

Imperceptiblement ils m’ont enfermé hors du monde.

*

Konstantinos Kavafis


 Κονσταντίνος Κάλλιας, Konstantinos Kallias, a mis en musique ce poème : c’est à écouter ici.

La première Marche

Près de Théocrite se plaignait

un jour le jeune poète Euménis ;

« À présent deux ans sont passés où j’écris

et j’ai fait uniquement une idylle,

c’est mon seul ouvrage entier.

Hélas, il est haut, je le vois,

bien haut l’escalier de Poésie ;

et de cette marche-ci où je suis, la première,

jamais ne monterai, infortuné. »

« Ces paroles – dit Théocrite –

sont inconvenantes et blasphématoires.

Même si cette marche est la première, il faut

que tu sois fier et heureux.

Où tu es arrivé, ce n’est pas peu ;

tout ce que tu as fait, grande est la gloire.

Et déjà cette marche, la première,

est très loin du commun des mortels.

Pour que tu foules cette marche-là,

il faut que tu aies le droit d’être

citoyen dans la cité des idées.

Dans cette cité-là, et difficile

et rare est la citoyenneté.

Sur son agora tu trouves un législateur

que n’abuse nul imposteur.

Où tu es arrivé, ce n’est pas peu ;

tout ce que tu as fait, grande est la gloire.

 

Konstantinos Kavafis

Il demandait la qualité

Du bureau où on lui avait attribué

une place subalterne et mal rémunérée

( jusqu’à huit lires le mois – quand il était chanceux),

il sortit quand finit le travail aride

où tout l’après-midi  il se tenait courbé :

sept heures sonnaient, et il s’en allait lentement

et flânait dans la rue. – Admirable ;

intéressant : ainsi qu’il se montrait reconnu

dans son plein développement sensuel.

Ses vingt-neuf ans, le mois d’avant il les avait eus.

 

Il flânait dans la rue et dans les misérables

ruelles qui menaient vers son habitation.

 

Passant devant une boutique petite

où  se vendaient diverses choses

falsifiées et bon marché pour ouvriers,

il vit là-dedans un visage, vit une forme,

qui le poussèrent à entrer et demander

soi-disant à voir des mouchoirs colorés.

 

Il demandait la qualité des mouchoirs,

ce qu’ils coûtaient, d’une voix étouffée,

quasiment effacée par le désir.

Et en proportion les réponses arrivèrent,

égarées, d’une voix assourdie,

avec un consentement sous-jacent.

 

Sans cesse ils parlaient de la marchandise – mais

un seul dessein : que se touchent leurs mains

par-dessus les mouchoirs ; que se rapprochent

leurs visages, leurs lèvres, comme par hasard ;

un fugitif effleurement de leurs membres,

 

rapide, furtif, pour ne pas que reprenne vie

le maître boutiquier qui au fond est assis.

 

Kavafis

Monotonie

Le jour monotone par un autre

monotone, identique, est suivi. Adviendront

les mêmes choses, et reviendront encore –

les instants similaires nous trouvent et nous laissent.

 

Un mois passe et porte un autre mois.

Ce qui vient, aisément chacun le conjecture :

c’est tout cet assommant de la veille.

Et demain est réduit à ne plus sembler demain.

 

Konstantinos KAVAFIS


En chanson, on peut l’entendre ici.

De belles fleurs et blanches, comme convenant fort

Il entra au café où ils allaient ensemble.

C’est là que son ami voici trois mois lui dit

« Nous n’avons pas un liard. Deux garçons misérables,

c’est nous deux – ravalés aux endroits au rabais.

Je te le dis tout net, avec toi je ne peux

plus avancer. Un autre, sache-le, me veut. »

Cet autre lui avait promis deux costumes et

quelques foulards de soie. – Pour le reconquérir

Il remua ciel et terre, et dénicha vingt lires.

L’ami revint avec lui à cause des vingt lires ;

mais aussi, avec elles, de l’ancienne amitié,

et de l’ancien amour, du sentiment profond.

L’« autre » était un menteur, en tout point un vaurien ;

un unique costume il lui avait donné

– et contraint et forcé, après mille prières.

 

Mais maintenant, il ne veut plus ni de costumes

ni de quelque foulard de soie non plus,

et de vingt lires, pas plus que de vingt piastres.

 

On l’a enterré Dimanche, à dix heures du matin.

On l’a enterré Dimanche : ça fait presque huit jours.

 

Dans sa modeste bière il lui a mis des fleurs,

de belles fleurs et blanches, comme convenant fort

à sa grande beauté et à ses vingt-deux ans.

 

Quand le soir il alla – au hasard d’un travail,

des besoins du pain quotidien – dans le café

où ils allaient ensemble : un couteau dans son cœur,

que le noir café où ils allaient ensemble.

 

Kavafis

 

 

 

 

Terminé

Au sein de la peur et des soupçons,

l’œil terrorisé et la pensée terrorisée

nous nous usons et faisons des combinaisons

pour éviter le trop certain

danger qui ainsi affreux nous menace.

Pourtant nous nous fourvoyons, ce n’est pas lui sur notre route ;

les messages étaient mensongers

(ou nous n’avons pas compris, ou pas bien interprété).

Une autre catastrophe, de nous insoupçonnée,

soudaine, brutalement s’abat sur nous,

et à l’improviste – donc il n’est plus temps – nous empoigne.

 

Kavafis, 1911


Mikis Theodorakis a composé pour ce poème une musique instrumentale d’accompagnement. C’est à écouter ici.

Pour que viennent

Une bougie suffit.        Sa lumière délicate

s’harmonisera mieux,      ce sera plus chaleureux

lorsque viennent les ombres,      les ombres de l’Amour.

 

Une bougie suffit.        Que la chambre cette nuit

n’ait pas trop de lumière.      Tout dans la rêverie

et la suggestion enfoui,           et avec le peu de lumière –

dans la rêverie ainsi,               je me ferai des visions

pour que viennent les ombres,       les ombres de l’Amour.

 

Kavafis


On peut aussi le chanter


 

Thermopyles

Honneur à ceux-là qui dans leur vie

fixèrent et gardent des Thermopyles.

Jamais du devoir ne s’écartant ;

justes, impartiaux en toute action,

mais avec pitié et compassion ;

généreux s’ils sont riches, et quand ils

sont pauvres, encore à leur mesure généreux,

encore secourables autant qu’ils peuvent ;

toujours disant la vérité,

quoique sans haine pour ceux qui mentent.

 

Et suprême honneur leur revient

lorsqu’ils prévoient (et beaucoup le prévoient)

qu’Éphialtis paraîtra à la fin

et que les Mèdes enfin passeront.

 

Konstantinos Kavafis


Une chanson a été faite avec ce poème…

Jeunes de Sidon (400 ap. J-C)

L’acteur appelé pour les divertir

déclamait aussi des épigrammes choisies.

 

La salle s’ouvrait sur le jardin plus haut ;

il y avait de légers effluves de fleurs

qui se mêlaient avec les senteurs

des parfums des cinq jeunes de Sidon.

 

On lut Méléagre, Crinagoras et Rhianos.

Mais lorsque l’acteur déclama

« Eschyle l’Athénien fils d’Euphorion repose ici… »

(avec peut-être une excessive emphase

sur « glorieuse vaillance » et « bois de Marathon »),

soudain bondit un jeune homme fougueux

fanatique des Lettres, qui s’écria :

 

« Ah, je n’aime pas ce tétrastiche.

Ces sortes de formules ressemblent à des défaillances.

Je le clame, donne à ton œuvre toute ton énergie,

tous tes soins, et souviens-t-en à nouveau

au milieu de l’épreuve, ou quand ton temps déjà décroît.

Voilà ce que de toi j’attends et j’exige.

Et non pas de tirer de ta tête tout entier

le brillant discours de la Tragédie –

quoi Agamemnon, quoi sublime Prométhée,

quoi les apparitions d’Oreste, de Cassandre,

quoi les Sept contre Thèbes – mais de te mettre en mémoire

seulement où pendant ton service de soldat, dans le tas,

toi aussi tu combattis  Datis et  Artapherne.

 

Konstantinos Kavafis