S ou LES CONTES DE L’ARCHER – oulipia

AVANT-PROPOS

Tout a commencé quand Selminha est morte. Une originale, cette tante. Après avoir passé sa jeunesse à scandaliser par ses débauches notre très-bien-pensante famille, elle se sentit soudain appelée par le Tout Puissant et prit le voile. Au bout de quelques années, elle changea encore d’avis et claqua la porte de son abbaye pour se retirer dans la Serra de Monchique où elle finit ses jours dans une complète solitude.

Comme sa plus proche parente, il m’échut d’aller trier ses affaires et vider sa maison. C’est là qu’au fond d’un placard je découvris, dans une valise en carton où Selminha avait tout de même conservé son costume de nonne, un étrange objet, emmailloté dans une chemise de flanelle qui lui faisait comme un pansement. L’humidité qui imbibait l’ensemble m’obligea à patienter avant de pouvoir déballer le contenu, dont l’emballage refusait de se détacher. Enfin, je réussis et m’aperçus que j’étais en présence d’un manuscrit ancien, à l’encre brune pâlie quoique lisible, et qui semblait avoir beaucoup souffert. Ses bords avaient visiblement connu le feu et sa couverture, elle, restait déformée, boursouflée, apparemment de trop d’orages. De plus, on avait amputé ce livre de plusieurs pages, coupées en droite ligne près de la marge : tout un chapitre manquait.

Piquée de curiosité, je commençai à lire – et n’en crus pas mes yeux. J’avais en mains le fameux ouvrage, jusqu’alors disparu, et qui a tant influencé V.M.STRAKA, notamment pour son dernier roman, Le Bateau de Thésée[1]. Ce livre que S., son héros, cherche en vain, celui dont on lui dit qu’il a été « volé, comme presque toutes les belles choses ».

Mon sang ne fit qu’un tour. Certes, il manque à cet exemplaire un chapitre et certes, je n’ai rien d’une spécialiste de Straka. Une étude érudite de l’intertextualité entre ce texte matriciel, composé en portugais au XVème siècle, et l’univers de notre grand écrivain contemporain, est au-dessus de mes compétences.

Néanmoins, j’ai estimé de mon devoir de fournir aux lecteurs francophones une traduction, aussi fidèle que possible, de ces Contes de l’Archer.

Oulipia

Prologue

 À moi, Arquimedes de Sobreiro, en cet hiver de l’an de grâce 14.., ont été contées de bien étranges choses. Le vieillard qui m’a fait ces récits m’a juré qu’ils étaient véridiques sur la Sainte Évangile. Je les ai transcrits sous sa dictée.

I

On m’a nommé Silverio. Mon père, Ignacio Salgueiro, avait en charge un des moulins appartenant au comte de Cisneros. Quelque six mois avant ma naissance, ce gentilhomme arrêta son cheval devant notre moulin et réclama à boire pour lui et sa monture. S’avisant alors que la meunière était fort à son goût, il mit pied à terre et désira assouvir aussitôt cette soif-ci comme la première. Mon père osant y contredire, dom Vasco s’en débarrassa en lui plongeant son épée dans le ventre. Puis, « il prit ce qu’il avait réclamé », suivant les termes de ma mère lorsque plus tard elle m’en fit le récit. Après quoi, ce seigneur lui donna deux jours pour enterrer son mari et vider les lieux, où il aurait à installer un nouveau meunier.

Veuve, sans toit, ma mère ne voulut pas demeurer dans un village où l’enfant qu’elle portait serait sali d’un soupçon de bâtardise. Elle prit donc la route et marcha tant qu’elle eut des forces, en quête d’un avenir hors des domaines de dom Vasco.

Elle parvint ainsi jusqu’au fief de la vieille marquise da Zoeira. Cette pieuse dame voulut bien garder ma mère comme lingère du gros ouvrage, même après ses couches, à condition toutefois que rien dans sa maternité n’entrave sa besogne. C’est pourquoi je naquis entre deux coups de battoir au bord de la rivière. Ma mère me lava, m’emmaillota, et reprit son ouvrage.

Par la suite, elle m’emportait partout avec elle, dans une des corbeilles à linge, jusqu’à la nuit où nous montions au grenier où était sa paillasse.

La vie me devint plus difficile quand, mon appétit croissant avec mon âge, ma mère ne put plus me nourrir de son sein. Je rejoignis alors l’office – et je découvris la faim. Il faut dire que la vieille marquise, qui détenait en personne, accrochées à sa ceinture par un cordon, les clés des coffres aux provisions, mesurait chaque matin à la cuisinière les rations nécessaires pour les repas des maîtres – puis ajoutait ce qui, selon elle, devait suffire à rassasier les domestiques. Naturellement, les enfants devaient se contenter des reliquats des domestiques. Surcroît de disgrâce, la cuisinière avait deux fils, un peu plus âgés que moi, qui travaillaient déjà sur le domaine. Elle les servait généreusement et ils dévoraient.

Un matin, ma mère me frotta le museau, mit de l’ordre dans mes cheveux, et je comparus en sa compagnie devant la terrible marquise. Dona Agridona trônait au fond d’une vaste salle, très droite adossée à son haut dossier. Aux propos suppliants de ma mère, je compris qu’elle tentait de la convaincre que je pouvais devenir l’aide du palefrenier – ou du berger, je ne sais plus. La dame l’interrompit : maigre et chétif comme j’étais là, les bêtes m’assommeraient, voire m’avaleraient, me confondant avec quelque fétu.

Ici, si je voulais faire un beau conte, je dirais que, touchée des larmes de ma mère, la marquise da Zoeira lui donna un billet de recommandation pour aller me placer dans une maison de sa connaissance, où je serais bien traité, jusqu’à ce que je puisse travailler. Mais je ne narre que la vérité, et en vérité, dona Agridona dit sans montrer aucune émotion :

– Cet enfant est ici une bouche inutile. Placez-le ailleurs, débarrassez-m’en.

Puis, d’un geste, elle nous congédia.

J’ai peu de souvenirs du voyage qui suivit. Ma mère avait emprunté une mule au domaine, et nous allions par la montagne, à travers la forêt embaumée. Ma pauvre mère sanglotait sans discontinuer.

Le soir vint. Il allongeait sur nous le ombres des rochers. Les arbres nous avaient presque quittés. Nous étions fouettés en rafales par un vent porteur d’une rumeur que j’entendais pour la première fois. Ma mère mit pied à terre devant une immense masse sombre, que je pris pour un autre château. Elle me conduisit devant une porte, me serra dans ses bras très fort – et je ne la vis plus.

Cette porte était si haute que, peut-être à cause du trouble où j’étais, elle me sembla relier Ciel et Terre. Les formes qui se dressaient sur la voûte me terrifièrent, je voulais crier, mais ne pouvais. Étais-je en train de me changer en pierre à mon tour ? Soudain, je sentis qu’on me touchait l’épaule. Je perdis connaissance.

L’image suivante me fait revoir une petite pièce où j’allais passer bien du temps par la suite. Un homme très vieux au visage raviné me scrutait. Son regard semblait si lassé que la couleur l’avait quitté. Frère Eusebio était le tourier de l’abbaye. Du Père Supérieur, il obtint pour moi la permission de dormir sur un grabat dans un coin de sa cellule. Les moines pourraient m’utiliser comme domestique, selon mes forces et selon leurs besoins.

Et de fait, bien qu’à mon arrivée j’aie seulement huit ans, ils me trouvèrent toutes sortes de tâches. Selon les saisons, je sarclais, je cueillais au potager ou au verger, j’aidais au rucher. Les jours les pires étaient ceux où il me fallait me faufiler, malgré ma peur, dans la gorge obscure de la grande cheminée, l’escalader, la ramoner, avant de recueillir et de broyer la suie pour obtenir l’encre du scriptorium.

Le plus souvent, pendant mâtines, je balayais et lavais à grande eau cuisine et réfectoire, puis, pendant le déjeuner des moines, je nourrissais les bêtes à l’étable et au poulailler, avant de me blottir enfin dans un recoin du cloître à mastiquer mon pain en rêvassant, intrigué par cette rumeur sombre montant vers nous, lancinante : la voix de l’océan que je n’avais encore jamais vu. J’ignorais tout du monde extérieur. Je me sentais en sécurité derrière nos hauts remparts. En vérité, j’étais là comme une brindille qui fait partie d’un nid. Pourtant, je m’étonnais au fil du temps de découvrir combien notre abbaye était plus vaste qu’elle ne le semblait. Dans les neuf ans où j’y ai vécu, bien des endroits m’en sont restés inconnus. Mon repaire préféré demeurait notre cloître, ceint d’arcades sur trois faces, clos vers l’Est par un haut rempart. Le matin, mâchant mon pain, j’aimais voir au-dessus le ciel sourire peu à peu, et la lumière montante faire naître chaque jour les plantes exubérantes, jamais dérangées à cet endroit, qui recouvraient les pierres du mur selon leur caprice.

Quand après mes divers travaux je rejoignais le soir la cellule de Frère Eusebio, je tombais littéralement de fatigue. Le bon moine m’avait réellement pris en affection. Non seulement il m’avait appris mes prières, mais il décida de m’enseigner à lire et à écrire. Hélas, épuisé comme je l’étais, je n’étais guère en mesure de répondre comme je l’aurais voulu à ses attentes. Pourtant, sans montrer jamais d’impatience, il persista – et il parvint à ses fins.

Un soir qu’il avait ouvert devant moi la Sainte Bible au hasard, je me mis à lire sans hésiter :

« Quand j’expirerai dans mon nid,

comme le phénix je multiplierai mes jours.

L’eau accède à ma racine,

la rosée passe la nuit sur ma ramure.

Ma gloire retrouvera sa fraîcheur,

et dans ma main mon arc rajeunira.[2] »

Je dois à la vérité de préciser que, si je me sentais fier d’avoir vaincu son déchiffrage, je ne comprenais goutte à ce texte latin. Cependant, mon maître joignit les mains. Sur son visage passa un rayon de bonheur. Il ferma les yeux un instant et je compris qu’il rendait grâce.

– Tu as ouvert là une porte, me dit-il ensuite, et ce n’était pas facile, je le sais. Tu mérites une récompense. Désires-tu quelque chose, que je puisse te donner ?

Aussitôt, une image se forma devant mes yeux. Sans plus réfléchir, je demandai :

– Au fond du cloître, sur les pierres du mur Est, j’ai vu un signe qui semble ancien. J’aimerais tant savoir ce qu’il signifie…

Frère Eusebio laissa passer sur moi un moment son regard sans couleur. À la flamme flottante de la chandelle, sa face semblait elle aussi sinuer. Dehors, l’océan susurrait son chant sourd. Enfin, Eusebio parla :

– Tu veux parler du S ? Il est là depuis la fondation. Il a deux sens. On révèle le premier aux novices lorsqu’on les reçoit. Le second, est connu seulement du Père Supérieur. Il le transmet à son successeur lorsqu’il se sent près de mourir.

Son regard passa à nouveau sur mon visage. Il reprit, presque en chuchotant :

– Tu ne fais pas partie de notre Ordre. Mais pour toi, je vais transgresser la règle et te révéler le premier sens. Écoute avec attention…

Il ferma à demi les yeux et reprit, comme une litanie :

« Le premier sens est Sagesse. Te la nommer est ne t’en rien dire car elle n’est pas savoir qu’on enseigne. À toi seul de la poursuivre par ses entiers secrets et sinueux. Tu erreras dans la nuit et tu devras rassembler même tes minuscules ressources pour la découvrir quoi qu’il t’en coûte. Tends tous tes désirs vers elle, ton but unique. »

J’avoue m’être alors demandé si mon maître ne se moquait pas de moi : quel était ce galimatias ? Je devais faire une drôle de tête, car, quand il ouvrit les yeux, Eusebio éclata de rire. Puis, de sa vieille voix rouillée :

– C’est tout, mon enfant, dit-il gaiement. Il n’y a pas de recette.

Quatre années passèrent. J’avais laissé derrière moi le déchiffrage et maîtrisais les rudiments du latin. Au contact de mon maître et des Écritures Saintes, il me venait même quelque chose comme les prémices d’une vocation et le bon Eusebio se prenait parfois à rêver haut d’obtenir du Père Supérieur, malgré mon humble naissance, mon entrée en noviciat lorsque j’aurais quinze ans. Mais subitement, un ordre qu’il reçut vint fracasser son espérance et changer le cours de nos vies.

Un soir, je trouvai mon maître accablé, comme vidé de ses forces : d’une voix sans timbre, il m’avisa que j’étais désormais affecté à une autre partie de l’abbaye, où quelqu’un avait besoin d’un aide auprès de lui. Nous devions nous séparer. Le cœur gros, j’empaquetai mes hardes, ainsi qu’une Bible dont il me fit don, et je le suivis dans la nuit.

Sur ses pas je traversai le cloître. Parvenu au mur Est, mon maître se dirigea vers la droite du vieux signe. Il écarta l’entrelacs des larges feuilles du lierre qui recouvrait les pierres. Une exclamation m’échappa : là-dessous nichait une porte basse, que jamais je n’avais vue.

II

De l’autre côté, je fus brusquement dans un autre monde. Éclairée de torches que le vent tourmentait, c’était une cour de forteresse, où des hommes en armes passaient sans nous prêter attention. Nous gravîmes des volées de marches, en descendîmes encore davantage, nous traversâmes ensuite une tour et enfin parvînmes à une autre cour, rectangulaire. Ses bâtiments bas adossés aux remparts ressemblaient aux étables de l’abbaye. Ici, tout était calme. Seul le vent, porteur du grondement de l’océan, me rappelait que je n’avais pas été emporté à mille lieues. Frère Eusebio m’emmena jusqu’au bâtiment du fond, puis s’arrêta. La poulie du puits de la cour grinçait faiblement. Mon maître se taisait. Je ne voyais pas bien son visage. Il me serra dans ses bras, puis s’en alla.

Cette porte où il me quittait, modeste huis de bois sombre piqué de gros clous, n’avait pas la majesté de celle devant laquelle m’avait jadis laissé ma pauvre mère. Cependant, sur ce seuil, le désarroi me posséda. Je n’osais entrer et ne pouvais partir. Je restais là, à passer sottement d’un pied sur l’autre, lorsque le battant pivota. Une silhouette qui me parut gigantesque se découpa dans l’embrasure et on me fit entrer.

J’étais dans une vaste salle basse, qui embaumait le bois. Le sol semblait un pré en fleurs où l’on foulait des copeaux diaprés. Vis-à-vis du seuil, sur le plus long mur, se dressait un fier peuple d’ais et de rondins d’essences diverses. Un grand établi au mur de droite, un plus petit à gauche près de la cheminée…

– C’est chez toi maintenant, dit soudain le colosse, m’arrachant à mon exploration. Tu auras tout le temps de tout voir – presque tout, plutôt. Tu te nommes ?

À ma réponse, il rit doucement, et murmura quelque chose que je ne compris que plus tard :

– En ce cas, je t’en ferai un de ça, le moment venu.

Je le regardai, perplexe, effrayé aussi par sa stature : dans cette pénombre, il avait l’air d’un géant dans son antre. À ce moment, maître Uli tourna la tête vers le feu, et je m’aperçus que son visage était double. Son œil droit, sombre, donnait à ce profil un air hostile, tandis que l’autre œil, mordoré, captait intensément la lumière et, tourné comme à cet instant de ce côté, avec ses cheveux roux hirsutes, il semblait peint par la flamme qui dansait.

À l’image de mon nouveau maître, son domaine lui aussi était à double face. La salle de devant était seule visible aux visiteurs. À gauche des bois, une petite porte donnait sur la partie interne de la maison. Nous dormions tous deux dans une petite pièce juste derrière. Nos lits se faisaient face. Derrière celui de mon maître, qui barrait le mur, une autre porte – et de celle-là, lui seul avait la clé. Au-delà, une salle sans fenêtre où il s’enfermait seul avec les secrets, jalousement conservés, de son art de facteur d’arc.

Les premiers mois, maître Uli m’enseigna seulement l’art des cordes. Interminables jours à torsader les brins à m’en meurtrir les doigts, dans cette vaste salle où mon maître me parlait moins qu’aux bois qu’il travaillait : il les humait, les caressait, les encourageait à se faire arcs sous sa loi. Il se flattait de ne rien fabriquer d’identique à ce qu’il avait déjà créé. Un jour, il se mit en fureur contre un gentilhomme que le château envoyait commander « une douzaine d’arcs » pour de nouvelles recrues. Maître Uli exigeait que chaque soldat vînt le voir, « pour choisir quel bois lui irait ». Au refus sec qu’on lui opposa, il réclama et obtint du moins les mesures précises de chacun des futurs archers.

Il se vantait aussi que toutes les essences d’arbres pouvaient devenir arcs entre ses doigts. C’est à la tête de son lit qu’il conservait le sien, immense, presque noir, le carquois à son initiale.

– C’est de l’if, petit. Je l’ai depuis trente ans.

Après celui des cordes, mon maître m’enseigna l’art des flèches : jusqu’alors, il m’avait seulement permis de lui couper les plumes qu’il utilisait. Plus d’une année passa ainsi et ce n’est qu’ensuite que maître Uli en vint à m’initier vraiment aux arcanes de l’archerie. Très tôt, j’avais partagé sa passion pour le bois et admiré la beauté de chaque arc achevé. Curieusement, il ne me venait jamais à l’idée que je caressais là une arme, vouée à infliger la mort : je grandissais dans un monde clos où ce mot était encore vide de sens.

Quand j’atteignis mes seize ans, mon maître me fit l’honneur de pénétrer pour la première fois dans la salle aux secrets. Par respect pour sa mémoire, je ne dévoilerai pas dans ce récit quelles étaient ses inventions.

Comme il est nécessaire, nous ne laissions pas nos arcs quitter nos mains sans en avoir fait l’essai nous-mêmes. C’est ainsi, au couchant, dans une douve vide, que j’appris à tirer, les pieds dans l’herbe folle, aux clameurs des crapauds attardés dans un fond d’eau où se mirait le ciel.

Parfois, pour le plaisir, mon maître apportait son propre arc, que lui seul pouvait tendre. J’admirais son aisance à manier cette arme gigantesque qui décochait son trait à une stupéfiante distance, avec une parfaite précision.

– Écoute cette corde, comme elle chante… Cette voix, je la reconnaîtrais entre toutes.

Une fois, au lieu de viser notre cible, maître Uli tendit soudain son arc en l’air et visa le ciel. Puis il éclata d’un grand rire :

– Tu saisis, fils ?

Sur le moment, je pensais qu’il avait dû forcer sur le vin du souper – ce qui pourtant lui arrivait rarement. Mais il insista :

– Les étoiles, Silverio !

La pénombre cacha gentiment ma confusion : dans mon instruction, le bon Eusebio avait omis les constellations…

– Le Sagittaire, l’archer céleste à l’arc tendu vers en haut – c’est-à-dire, l’union des deux mondes, la terre et le ciel quand tu vas tirer, tu rassembles toutes tes forces et tu vises un but : il faut que ce but soit haut, fils ! Souviens-toi : un archer au cœur pur atteint toujours sa cible !

Jamais je ne l’avais vu si exalté. J’étais bien jeune et je ne savais qu’en penser. J’avais un peu envie de rire, je crois. Ce n’est qu’ensuite, me retrouvant dans mon lit, que ces mots en firent remonter d’autres à ma mémoire : qu’avait donc dit un soir Frère Eusebio sur la sagesse ? Pendant que mon maître ronflait paisiblement, une ronde de phrases insensées me tourna dans la tête. Mais je m’endormis sans les avoir élucidées et le lendemain, je ne m’en souciais plus.

Quelques temps après, par une nuit trop chaude où j’étouffais dans la chambrette, je me glissai hors de l’archerie. La lune me guignait en soulevant de travers sa paupière. Les murailles et le puits étincelaient et, même sans aucune brise, l’océan susurrait jusqu’à moi. Une fois de plus, je me demandai à quoi il pouvait ressembler. J’allai m’accroupir dans une encoignure, du côté obscur de la cour, adossé comme jadis dans le cloître quand je mâchais mon pain.

J’étais ainsi à rêvasser, lorsque deux ombres surgies je ne sais d’où me frôlèrent et s’arrêtèrent à quelques pas, en conversant, de ce même côté oublié par la lune.

– … surtout fort lucratif… disait l’un des hommes, et l’autre répondit :

– C’est bien possible… si toutefois ces cartes sont exactes !

– Voyons, comment de telles précisions pourraient-elles être imaginaires ? Et tous ces récits détaillés…

– Mais pourquoi les a-t-il trahis ? insistait le second personnage.

– Que voulez-vous, ce malheureux s’est figuré qu’il gagnerait plus avec nous qu’avec ses maîtres Chinois… Lourde erreur de sa part, naturellement.

– Combien comptez-vous lui payer les cartes ?

– Entre vous et moi, dom Bras, ce sera très peu cher pour nous… et bien cher pour lui – bien qu’il n’en sache rien encore.

Il y eut un court silence. Le dénommé dom Bras reprit :

– Mais encore ?

Le premier homme eut un rire qui me donna froid. Il baissa la voix :

– Quand cet homme aura fini de nous apprendre tout ce qu’il peut nous dire, nous lui offrirons un festin de remerciement, puis… comment aurions-nous pu savoir que son estomac supporterait si mal nos raffinements gastronomiques ? Rassurez-vous, il aura de discrètes mais dignes funérailles. Quant à nous…

– À nous l’aventure et la gloire, c’est ce que vous alliez dire, dom Guinho ?

– Vous oubliez la fortune, mon cher ! De l’or, des pluies d’or sur vous et sur moi !

Dans son ivresse, il fit un pas dans la lumière. Son profil en bec de corbeau se découpait sur le mur, il riait de ses lèvres épaisses, et de nouveau j’avais froid. Je tremblais aussi à l’idée d’être découvert. Heureusement, il n’en fut rien. Les deux seigneurs partis, je regagnai l’archerie en rasant les murs. Il me semblait avoir déjà vu l’homme au profil de corbeau – mais j’étais incapable de me souvenir quand et où.

L’avenir allait se charger de m’éclairer.

Un matin, j’étais fort occupé à mon établi : peu auparavant, mon maître m’avait dit, son œil doré jetant des lueurs de malice :

– Fils, selon moi le temps est venu pour toi d’avoir ton propre arc, celui qui te ressemblera et te suivra partout.

J’avais senti la fièvre me saisir :

– En quel bois ?

– Cette question ! En saule[3], bien sûr ! Ça ne se fait jamais avec cet arbre-là : raison de plus. Je vais t’aider. Commençons.

Ainsi, quand plus tard, derrière mon dos, quelqu’un entra dans l’archerie, je n’y prêtai guère attention, absorbé à travailler sur mon arc selon les directives de mon maître.

Cependant, je sentis vite dans cette pièce paisible une tension inaccoutumée. Je me retournai donc – et je reconnus l’homme au profil de corbeau. C’est alors que je me souvins l’avoir vu une première fois exactement au même endroit : lorsqu’il était venu commander une douzaine d’arcs à maître Uli.

– Une nouvelle visite du comte das Agulhas dans mon humble maison… Mes arcs ne donnent-ils pas toute satisfaction ? demanda mon maître, toisant sombrement l’intrus.

Le comte eut un sourire déplaisant, mais répondit sur un ton contenu :

– Voyons, que vas-tu imaginer ? Tes arcs sont les meilleurs du pays, chacun le sait, mon cher.

Il s’affala sur un siège et fit signe à mon maître de s’asseoir face à lui. Puis, semblant s’apercevoir de ma présence, il hésita.

– Vous pouvez parler librement devant Silverio, Monsieur, dit fermement maître Uli, c’est un garçon de confiance.

Das Agulhas eut une moue dubitative, mais il en vint au fait. Il fut alors question d’une expédition vers des terres à explorer, à bord de vaisseaux nouvellement conçus, qui n’avaient encore jamais navigué. Le comte parla aussi de peuples indigènes à convertir à la Vraie Foi.

– Sa Majesté m’honore du titre d’Amiral de cette première mission, composée de deux navires. Nous choisirons des marins capables aussi de se battre s’il le faut et, à destination, d’édifier des places fortes dans nos futurs territoires.

À ces mots, ses yeux s’allumèrent.

– Sur chaque vaisseau, nous embarquerons aussi des moines-soldats, qui auront la sainte tâche de convertir les peuplades encore dans la nuit à la Vraie Foi.

– Ils ont nos arcs ?

– Précisément, et ils sont à présent tous habiles à l’épée et à l’arc.

Il sourit légèrement :

– Voilà où tu interviens.

Je regardai mon maître : il avait l’air de plus en plus sombre.

– Un arc, reprit das Agulhas, si solide soit-il, ne sera jamais une épée. Pour un tel voyage, il nous faut tes arcs, mais nous avons aussi besoin de toi avec eux. C’est même tout à fait…indispensable, acheva-t-il en détachant le dernier mot.

Il marqua un temps. Puis reprit, avec une douceur exagérée :

– Est-ce que je me fais bien comprendre ?

Maître Uli hocha légèrement la tête. Puis, silencieux, il resta à regarder fixement ses deux mains posées devant lui sur la table. Finalement, il demanda d’une voix rauque :

– J’imagine que je n’ai guère le choix ?

Les lèvres du comte se retroussèrent en un rictus :

– Tu as parfaitement compris.

Si je ne garde nul souvenir de la première fois où j’ai vu l’océan, c’est sans doute que je dus l’approcher dans des conditions qui m’ôtaient le loisir de le contempler. Maître Uli, me présentant comme son aide déjà presque expert en archerie, avait obtenu du comte que je fasse aussi partie du voyage. Mais, à l’évidence, dom Guinho voyait en moi une créature intermédiaire entre un valet et un mulet, et il me traitait comme tel. Dans les jours précédant le départ, il m’expédia donc plusieurs fois, ahanant sous divers fardeaux, jusqu’au port où mouillaient déjà nos navires flambant neufs.

Je découvris ainsi que, depuis l’une des tours du fort, un raidillon ponctué de volées de marches permettait en serpentant sur le flanc de la falaise vertigineuse d’en atteindre le pied, qu’on n’avait plus qu’à contourner pour accéder au port, blotti dans le giron de cette montagne fouettée du vent.

Pendant neuf ans, je n’étais jamais sorti de l’enceinte de nos remparts. Et, descendant à présent par tous les temps, à la merci du roc abrupt, la mer hargneuse éructant tout en bas, je ne sais trop si la sueur qui me brouillait la vue était fatigue ou peur.

Puis arriva le jour prévu pour le départ.

III

Silencieux, maître Uli avait du mal à cacher son chagrin de quitter son archerie. Il en enterra les clés près du puits de la cour. Moi-même, en descendant ce matin-là le raidillon de la falaise, je sentais mon cœur se serrer : j’étais heureux de ne pas quitter mon maître, mais, tout comme lui, j’aurais donné cher pour ne pas avoir à partir.

En plus de nos arcs, nous transportions chacun un sac qui contenait, outre quelques habits, des outils nécessaires à notre art.

Ce jour-là, le port fourmillait d’effervescence. On déchargeait un navire marchand ventru, des patrons pêcheurs qui venaient de rentrer vendaient à la criée, partout cohue, tumulte et tohu-bohu.

Au bout du môle, comme déjà détachées du banal et de l’ordinaire, la Vitória et l’Esperança se balançaient côte à côte. Laissant la mer moirer leurs carènes de sa résille d’or, elles inclinaient noblement les longues vergues de leurs mâts. On eût dit deux grandes dames qui toisaient à distance l’agitation du monde. Tout était calme : nous étions les premiers à embarquer.

Contrairement à moi, maître Uli montait à bord pour la première fois. S’il resta reclus dans un silence farouche, je vis se détendre quelque peu ses traits tout contractés, à mesure qu’il découvrait quel univers de bois était, elle aussi, la caravelle. Ses larges narines se dilatèrent, ses mains se tendirent pour caresser les virures polies. Il parcourut le pont, éprouva la tension des drisses. Les longues vergues des voiles triangulaires murmuraient, oscillant lentement. J’avais l’impression que mon maître et la Vitória étaient en train de s’apprivoiser réciproquement.

Après avoir posé nos sacs sous le gaillard d’avant, où nous dormirions avec l’équipage, nous remontâmes sur le pont. En grande conférence à l’arrière sur la dunette, se découpaient quatre silhouettes : le comte das Agulhas, un autre seigneur que je ne reconnus pas, et nos deux capitaines.

Si nos deux vaisseaux paraissaient jumeaux, leurs capitaines, eux, l’étaient pour de bon, quoiqu’ils ne se ressemblent guère : Alfonso da Rolha, qui commandait l’Esperança, avait des allures d’échassier, tandis que son frère Arturo, notre capitaine, solidement campé sur ses courtes pattes, tenait plutôt du basset.

– Gamin ! Rends-toi utile, va nous chercher du vin à la taverne. Du meilleur, c’est un grand jour !

Dom Guinho me lança une pièce d’or. Par hasard, j’avais vu la veille, en apportant une lourde malle destinée sans doute au confort du comte à bord, le capitaine Arturo fort occupé dans sa cabine à garnir un grand coffre de toutes sortes de bouteilles. Je m’attendais à ce qu’il intervienne – mais il se tut. Je m’en fus donc pour m’acquitter de ma course.

Comme je travaillais à frayer ma voie sur le port, heurté, écarté de çà et de là sans égards, je finis par m’entraver dans qui sait quel cordage et m’aplatis rudement de mon long sur le pavé, à demi assommé. Me relevant avec peine, les oreilles tintantes et les yeux éblouis, je titubai jusqu’à la porte de l’auberge et m’y adossai un instant pour reprendre mes esprits. Aux deux extrémités du quai, je distinguais le bas des rues qui escaladaient la ville bâtie dans le flanc de la montagne. Fut-ce le contrecoup de ma chute, ou quelque ruse du Malin ? Subitement il m’apparut que j’étais sur le point de quitter mon pays sans presque en rien connaître, pas même cette ville, si voisine pourtant de l’enceinte où j’avais grandi. Je crois que cette pensée était à peine formée dans ma tête, que je me mettais en marche, remettant ma course à plus tard.

L’éclat des murs blanchis de chaux, joint aux éblouissements qui par moments encore troublaient ma vue, rendaient ma promenade comme irréelle. Mes oreilles bourdonnaient et, si le brouhaha du port s’estompait derrière moi, mes pas me paraissaient au contraire sonner bien trop fort dans ces escaliers raides où nul ne se montrait. Les fenêtres ouvertes semblaient me lancer des regards de reproche. Des bruits brusques, des éclats de voix s’en échappaient par bouffées et je sursautais comme s’ils m’étaient adressés :

– Tu n’as pas honte ? Tiens !

Un enfant giflé pleura. Je me sauvai.

– Ah, Maria, Maria, jamais plus je ne descendrai…

Cette vieille voix tout usée aurait pu être à Frère Eusebio. Était-il encore de ce monde ? Le reverrais-je à mon retour ? Mais d’ailleurs, allais-je seulement revenir ?

Un cri inarticulé, quelque chose qu’on laisse choir, une protestation, un rire de femme, une voix d’homme que je ne compris pas, puis des murmures et la fenêtre se ferma.

Je continuais mon ascension par le lacis des ruelles sinueuses, sans souci d’où j’étais : pour retrouver le port, il suffirait de redescendre. En bas, il n’y avait rien d’autre.

Soudain je débouchai sur une toute petite place. Sous un grenadier, assise à terre les jambes croisées, se tenait une fillette. Silencieuse, un bâtonnet dans chaque main, elle dessinait gravement dans la poussière devant elle, paraissant choisir avec soin entre ses deux instruments. Intrigué, je m’approchai pour mieux voir. Elle leva sur moi des yeux bleu-vert immenses, sans montrer surprise ni effroi, puis reprit son dessin.

C’était un ensemble de traits, si complexe qu’au premier regard on n’y comprenait rien. Il fallait centrer son attention sur un unique endroit : on voyait alors s’en dégager une image. Ensuite, si vous laissiez glisser votre regard sur la partie voisine, elle prenait un sens que vous avait ouvert la première image qui vous était apparue. Le cœur battant, j’étais en train d’accomplir ce voyage muet, impatient de savoir quel en serait le terme, quand j’entendis vaguement une voix. Aussitôt, la petite fille se leva. Avec indifférence, elle effaça de son pied nu son dessin inachevé, et disparut dans une masure voisine où sa mère avait dû l’appeler.

Le dépit m’étreignit. Comme le jour lointain où j’avais questionné sur le signe du cloître, il me semblait qu’une énigme se dérobait à moi, que je demeurerais toujours privé du déchiffrage. Mon premier élan fut de frapper à la porte de la fillette, pour la revoir, l’interroger. Je m’avançai vers la masure… et je m’en fus sans oser. Je n’étais pas bien remis de ma chute, je crois : mes idées étaient encore confuses.

En dévalant dans l’autre sens les ruelles vers le port, je scrutais les sauts de mon ombre à mon côté. Disloquée, dégingandée, on eût dit quelque pantin. Cette chose était-elle moi ? Je ralentis ; elle se fit sournoise, elle serpentait après moi. En pensée, je revis le S. Je me rappelai les mots étranges du bon Eusebio. Et d’un coup me vint la vision burlesque de rues de cette ville en « routes sinueuses de la sagesse ». L’idée de ma personne métamorphosée en Sage par suite d’une chute stupide et d’une escapade d’un moment me parut si drôle que j’éclatai de rire.

Pour ma disgrâce, lorsqu’ayant enfin fait emplette de deux bonnes bouteilles je remontai à bord, ma mine réjouie ne fit qu’empirer l’état où se trouvait déjà dom Guinho. Car si, dans les premiers moments, il était trop absorbé par la discussion pour prendre garde à la durée de mon absence, il avait ensuite fini par perdre patience et se mettre violemment en colère. Il m’assena donc un terrible soufflet et voulait faire bien pire pour soulager sa fureur. Mais je trouvai un défenseur inespéré en la personne de dom Bras da Vez, qui devait naviguer sur l’Esperança avec le capitaine Alfonso :

– Allons, dom Guinho, par Dieu Tout Puissant ! Que ce jour soit tout à la joie ! Buvons à notre réussite et ne nous gâchez pas ces instants !

Dom Guinho hésita, et je vis qu’il me laissait filer à regret.

Pendant ce temps, équipage, moines-soldats, tous avaient embarqué. Le vent était lui aussi venu au rendez-vous : nos belles jumelles semblaient des cavales qui piaffent, impatientes de s’élancer. On ne tarda donc plus. Le capitaine Alfonso et dom Bras regagnèrent l’Esperança, on remonta les ancres, les voiles se gonflèrent, et je vis s’effacer derrière moi ces hautes murailles qui, neuf ans durant, avaient pour moi contenu l’univers.

IV

Il me faut l’avouer, les premiers temps je détestai la mer. Même par calme plat, je gisais nauséeux et geignant sur ma couche. Mon maître qui, lui, avait le pied marin, prenait soin de moi et rétorquait vertement aux sarcasmes des hommes d’équipage qui me surnommaient « Farrapo »[4]. Je flageolais encore sur mes jambes la première fois que je remontai sur le pont. La lumière m’aveugla. Je me cramponnai au bastingage du gaillard d’avant, regardai autour de moi et frémis. Tiré de mon monde enclos de murs, je me retrouvais soudain lancé dans cette course au but ignoré, ballotté sur son dos par cet océan insondable aux vides horizons, aux humeurs indéchiffrables. Je me sentis plus infime que jamais.

Peu à peu cependant, je repris le dessus et commençai à me rendre utile à bord. Mais j’étais loin d’être aussi à l’aise que mon maître qui déjà paraissait avoir passé toute sa vie en mer. Une des choses que je détestais était d’avoir à dormir, entassé avec les hommes du bord, dans ce réduit sans air du gaillard d’avant.

Une nuit, étouffant, je décidai de monter m’enrouler dans ma couverture en quelque coin du pont : la mer était belle, le temps paraissait le permettre. Je me faufilai donc dehors et me lovai à bâbord, dans l’ombre du bastingage. L’haleine fraîche de la nuit me caressait la peau. Le ciel fourmillait d’astres dont le regret me prit d’ignorer tous les noms. À la pensée de tout ce que je ne savais pas et jamais ne saurais monta en moi une lame de tristesse.

Soudain, je perçus des sons provenant de l’arrière. Je prêtai l’oreille – et compris bientôt que, pour la deuxième fois dans ma jeune vie, je me trouvais la nuit par hasard où je n’aurais pas dû être, et où mieux valait pour moi que nul ne me découvre.

Sur la dunette, à la lueur mouvante d’un fanal, étaient réunis les deux capitaines, dom Bras et dom Guinho. L’homme de quart avait dû être envoyé se coucher, car personne d’autre n’était visible.

– C’est une plaisanterie, j’espère ? disait Agulhas, dont la voix tranchante m’avait fait dresser l’oreill.

– Malheureusement non, Monsieur le Comte, répondit gravement Alfonso da Rolha, et c’est pourquoi nous sommes montés à votre bord.

Comme vous voyez, les mesures de mon frère sont analogues aux miennes.

– Je refuse de vous croire !

– C’est en effet très troublant. Pourtant, lisez vous-même : voici les relevés d’hier. Comme vous le savez, un ciel de poix tout le jour, par bonheur pas de grain, mais impossible de tenir compte du soleil. Nous avons donc fait route grâce à nos instruments, qui…

– … qui sont le nec plus ultra de la technique moderne, spécialement adaptés et perfectionnés par les savants de Sa Majesté en vue de notre expédition, coupa dom Guinho.

– Je vous crois sur parole, Monsieur, reprit le capitaine d’un ton las. Il n’en demeure pas moins que cette nuit, avec ce beau ciel pur qui déroule sur nos têtes la carte des étoiles, nous constatons…

Il hésita.

– Nous constatons que les étoiles disent autre chose que nos instruments, compléta Arturo, venant à la rescousse de son frère. Mais il y a pire : non seulement nos instruments sont d’un autre avis que les astres… mais, d’heure en heure, ils paraissent en changer ! Leurs indications varient, sans que nous en trouvions la raison.

– Et comprenez, Messieurs, renchérit Alfonso, qu’il ne s’agit pas d’une légère déviation de nos boussoles, que nous saurions compenser. Ce sont des variations sans nulle logique, imprévisibles, inexplicables, incontrôlables. Tant qu’il en est ainsi, nous ne pouvons plus nous fier à ces instruments.

– Ce qui implique ? demanda dom Bras, jusqu’alors silencieux.

– Il faut tenter de faire le point et de retrouver notre route en naviguant comme autrefois : guidés seulement par le ciel.

– Avez-vous perdu la tête ? éructa Agulhas. Nous sommes lancés en plein océan, nous ne cabotons pas comme jadis en suivant une côte ! Nous avons des instructions détaillées et des cartes de terres inexplorées des Européens, miraculeuses, regorgeant de trésors. Les Chinois les ont atteintes. La gloire s’offre à nous ! Mais il nous faut de l’audace et des moyens modernes !

– En l’occurrence, il semble que ces moyens soient quelque peu… déficients – sauf votre respect, Monsieur le Comte, répliqua tranquillement le capitaine Alfonso.

– Dieu a donné les astres aux hommes pour les éclairer et les guider, renchérit Arturo. En vingt ans de navigation, ils ne m’ont jamais trompé.

– Au diable vos satanées étoiles ! hurla Agulhas hors de lui.

– Dom Guinho, voyons ! Vous parlez comme un impie !

– Allons, dom Bras, n’ai-je pas pris la mer pour convertir les infidèles à la Vraie Foi ? Rassurez-vous, je ne doute pas que Dieu ait créé ce monde, avec ses étoiles… et son or aussi, auquel elles ressemblent, ne trouvez-vous pas ?

Un silence se fit. Impérieux, le comte reprit :

– Sa Majesté m’a fait Amiral de notre expédition. À ce titre, voici mes ordres : nous continuerons notre route en faisant le point au moyen des instruments que le Roi nous a confiés. Qui sait, après tout, peut-être dans cette partie-ci du monde la carte du ciel est-elle différente…

Il se leva pour signifier le débat clos. Mais, d’une voix frémissante, dom Bras intervint :

– Pardonnez-moi, dom Guinho : en mon âme et conscience, je ne puis vous approuver. Ni vous ni moi ne sommes experts en matière de marine. Nos deux capitaines tiennent que c’est folie de persister à confier nos destins à des instruments dont nous n’avons plus la maîtrise. Je prends sur moi de vous désobéir et de suivre les avis du capitaine Alfonso. Désormais, l’Esperança tracera sa route de son côté.

Le comte das Agulhas lança une bordée de blasphèmes, mais, sans répondre, les deux visiteurs quittèrent notre bord, pendant que je tâchais de disparaître sous le creux du bastingage.

À partir du lendemain, l’air qu’on respirait à bord sembla peser davantage : même si la querelle était supposée n’avoir pas eu de témoins, chacun en était à l’évidence parfaitement informé. Au demeurant, la disparition de l’Esperança, qui naviguait jusqu’alors dans notre sillage, ne pouvait passer inaperçue. Le capitaine Arturo, à présent, inspirait plus de pitié que de respect. Quand il donnait un ordre, il tentait de redresser au mieux sa courte et épaisse personne, mais ses regards fuyants, ses airs préoccupés, démentaient sa posture. Tout commandant qu’il soit, c’était au fond un homme faible et il n’osait résister à dom Guinho.

–  Peut-être aussi qu’il pense que le temps travaille pour lui, me dit mon maître, comme nous mangions notre biscuit, accroupis côte à côte à l’avant. Regarde : il a réduit les rations de moitié. Les jours passant, cet âne de Guinho va bien finir par admettre que, selon sa sacrée carte, si le cap était juste, on devrait avoir une terre en vue…

En attendant, notre capitaine disparaissait de plus en plus souvent dans son appartement, d’où il émergeait au bout d’un moment, visiblement rasséréné.

– L’a fait un tour au coffre aux consolations, me chuchota une fois Dinho.

C’était un vieux gabier qui me traitait avec bienveillance. En ces jours d’angoisse générale, lui seul semblait ne pas avoir souci de notre situation :

– Perdus, voilà ce qu’on est. On tourne en rond au milieu de rien et si tu veux mon avis, on n’arrivera nulle part.

Mais ça n’avait pas l’air de l’émouvoir davantage. Peut-être dans sa longue vie de marin son cœur, telle une éponge, s’était-il déjà gorgé de tout ce qu’il pouvait absorber et contenir.

Je ne sais si nous avions tourné en rond. En tout cas, vint un moment où le vent tomba tout à fait et où tout mouvement nous devint impossible. Nous étions encalminés dans une eau turquoise d’une limpidité telle qu’elle semblait recevoir le soleil jusqu’en ses tréfonds.

– J’ai déjà vu ça une fois, dit Dinho. Un gars qui naviguait avec moi m’a raconté que c’est sur des fonds de ce genre que se trouvent ce qu’il appelait les chuansuy. Selon lui, ce serait comme des palais posés sur le sable, remplis de richesses fabuleuses. Des bêtes sous-marines y nichent, on peut les voir de la surface, aller, venir. Le plus souvent, elles jouent entre elles, elles dorment ou elles mangent des algues. Mais le curieux dans l’affaire, c’est que si une lame de fond passe à travers ces chuansuy et chamboule les trésors, les pierreries, est-ce que je sais – alors, les bêtes deviennent folles : elles attaquent et déchiquettent tout ce qu’elles attrapent de vivant – et même elles se battent et se blessent entre elles…

Il se tut et me regarda en souriant :

– Drôle d’histoire, hein ? Enfin, c’est ce qu’il racontait.

À ce moment, des sons frais, joyeux, nous firent lever la tête. Un couple de petits oiseaux multicolores aux longs becs effilés se jouaient gaiement le long des vergues aux voiles ferlées. Ils se poursuivaient en pépiant, puis, voltigeant, tournoyant, chacun monta se percher tout en haut d’un des mâts.

– Gamin !

Je sursautai. Le comte eut un sourire sarcastique :

– Tu es archer, paraît-il ? Descends-moi un de ces oiseaux !

Je le fixai, atterré.

– Tu m’entends ? Je veux les plumes d’un de ces oiseaux pour ma houppelande ! Obéis !

En moi, le dégoût et la colère se battaient contre ma peur. Je restais cloué sur place, sans oser refuser et sans vouloir obéir.

Agulhas me foudroya littéralement du regard. Il porta la main à son épée et dit en détachant ses mots :

– Vas-tu m’obéir ?

– Sauf votre respect, Monsieur le Comte, il ne faut pas tuer ces oiseaux.

De façon fort inattendue, le capitaine Arturo venait à mon secours.

– On les voit rarement, expliqua-t-il, et ils portent bonheur. Ils vont toujours en couple. On dit qu’ils nichent sur la mer. On dit aussi que Dieu calme les flots pendant leurs amours.

Dom Guinho, toujours furieux, ouvrit la bouche – sans doute pour quelque blasphème, mais il fut interrompu par un cri venu de la mer. C’était une plainte déchirante, modulée, prolongée, dont nous ne pouvions voir la provenance. Nous avions, je crois, tous pâli. Les marins se signèrent. En réponse à l’interrogation muette du comte, le capitaine leva légèrement les épaules :

– On entend ça parfois. Certains pensent que c’est l’âme d’un noyé qui réclame des prières.

Dans l’intervalle, les deux oiseaux avaient disparu et le soleil bas rougissait l’horizon.

Le lendemain revint le vent, et nous reprîmes notre course d’aveugles, glissant sur le manteau mouvant des gouffres infinis. Dans la matinée, nous remarquâmes un phénomène étrange : on percevait distinctement une rumeur lointaine, qui alla croissant et aurait pu évoquer des cataractes si nous avions été en vue d’une terre. Malgré le vent, l’océan s’étendait lisse et, sous le ciel bas et lourd, prenait l’allure d’un plat d’étain.

Nous filions vite. De plus en plus vite, même – mais je restai un moment avant de réaliser qu’il y avait là quelque chose d’anormal. En revanche, cela n’avait échappé ni au capitaine, ni à l’équipage. Ordres et coups de sifflets fusèrent. Pour la première fois, on s’affaira à dresser et gréer un troisième mât, tout à l’arrière, sur la dunette.

Hors de lui, Agulhas attrapa le capitaine par le bras :

– Allez-vous enfin m’expliquer ce qui se passe ? Pourquoi cette autre voile, quand nous allons déjà si vite ?

Le capitaine Arturo dégagea sèchement son bras :

– Ce n’est plus le vent qui nous mène, Monsieur ! C’est ce damné courant… et ça ne me dit rien qui vaille !

Je pris conscience alors que le grondement mystérieux devenait de plus en plus distinct.

– Nous dévions vers tribord, continua sombrement notre capitaine, et pour l’heure…

Il baissa la voix, je n’entendis pas la fin – mais j’aurais juré lire sur ses lèvres : « je ne suis plus maître du navire ».

La nuit nous recouvrit, toujours entraînés dans cette course effrénée. Le grondement imposait maintenant sa voix, comme un ennemi annonçant son attaque prochaine. Si certains à bord savaient de quoi il s’agissait, en tout cas nul ne m’en dit rien, et des images confuses de monstres rugissants passaient devant mes yeux.

Tout d’un coup, comme par un royal caprice, la lune se leva toute ronde, radieuse et triomphante, peignant de splendeur cette scène d’horreur. Alors, en voyant, je compris : le courant qui nous emportait impuissants sur son dos formait comme un fleuve qui, loin devant, s’incurvait et formait une large boucle tournant follement sur elle-même en se resserrant autour d’une bouche mugissante de monstre affamé, avide d’aspirer tout ce qu’aurait happé la spirale.

Tout cela, la lune nous le révéla en un instant et nos clameurs se mêlèrent au hurlement du gosier du tourbillon. À genoux sur le gaillard d’avant, les moines-soldats imploraient Dieu. Sur la dunette, Agulhas injuriait le capitaine Arturo qui, tentant de reprendre l’initiative, envoyait tout l’équipage à la manœuvre pour essayer encore d’échapper à l’infernale emprise du courant.

À ce moment, on me toucha l’épaule : mon maître me faisait signe de le suivre sans rien dire. Dans la confusion du moment, nul ne prit garde à nous qui n’étions utiles à personne. Avant d’avoir eu le temps d’y penser, je me retrouvai au ras de l’eau, les genoux contre le menton, blotti face à mon maître dans une minuscule nacelle qui servait pour aller inspecter et réparer la coque, et qu’on laissait souvent arrimée au flanc du vaisseau sans la remonter. C’était déjà trop petit pour nous deux, pourtant mon maître y avait aussi fourré nos sacs et nos arcs et, armé d’un aviron, il entreprit de nous éloigner du vaisseau.

À peine eus-je repris mes esprits que je me demandai s’il n’était pas devenu fou : nous aventurer en pleine mer, sur une telle coque de noix, et à un tel endroit ! Il sembla deviner mes pensées :

– Il n’y a pas que le tourbillon, fils. Il faut savoir regarder…

Comme je pus, je tournai la tête en suivant son geste… et je LA vis : là-bas à bâbord, lointaine mais pourtant discernable, la terre ferme ! Je poussai un cri de joie.

– Du calme, fils, bougonna mon maître. On n’y est pas encore…

Devant nous, la caravelle s’éloignait sans nous prêter attention. Irrésistiblement emportée, elle filait ver tribord comme si elle avait été un fétu de paille. D’ici peu, elle entrerait dans la spirale fatale.

On pourrait penser que le courant n’aurait aussi fait qu’une bouchée de notre esquif. Cependant, sa légèreté même le rendait bien plus facile à orienter. Maître Uli utilisait sa force colossale de façon habile : il ne cherchait pas à nager tout à fait contre le flux, mais à chaque coup d’aviron gagnait un peu sur lui, comme négociant âprement, pouce à pouce, jusqu’à ce qu’il relâche enfin sa prise. Des heures durant, il lutta. Notre nacelle trop chargée affleurait à peine et, bien que le flot reste lisse, nous fûmes rapidement trempés et grelottants. Quelque part vers tribord, le rugissement du monstre se fit plus sourd, comme s’il digérait à présent le vaisseau disparu à l’horizon. Je me souvins de Dinho, si impassible, et je frémis.

Enfin, dans le gris du lever du jour, nous nous sentîmes hors de la poigne du flux maudit. À mon tour, je pris alors l’aviron et nous approchâmes ainsi de ce qui se révélait à présent une abrupte falaise noire.

L’océan maintenant écumait et notre esquif embarquait de plus en plus. Finalement, une lame nous souleva et planta rudement la nacelle dans l’étroite langue de sable qui léchait le pied de la falaise. Comme nous étions en train de nous extraire de notre coquille, une autre vague nous prit par surprise, nous renversa cul par-dessus tête, et fracassa la nacelle sur le rocher. Suffoquant, transis, exténués, nous recueillîmes à la hâte nos sacs et nos arcs et, tâchant de nous réfugier le plus loin possible du bord, nous regardâmes autour de nous.

V

L’endroit était aride et désolé. Cette falaise nous cernait de son mur noir et, pour avoir une chance de survie, point d’autre issue que de tenter de la gravir. Maître Uli me prouva alors à nouveau quel regard aigu il avait – mais ce qu’il réclama de moi tenait de la folie pure et simple.

À mi-hauteur du mur de roc noir, dans l’ombre, il avait su discerner un arbre unique. Il y décocha deux de ses flèches, lestées chacune d’un filin : elles se fichèrent dans le tronc côte à côte. Puis, comme si c’était tout naturel, il m’exhorta à me hisser là-haut, en m’accrochant aux deux filins réunis. Ensuite, j’aurais à arrimer à l’arbre un cordage plus gros que je lui lancerais pour qu’il grimpe à son tour. Même si j’étais maigre et léger, l’idée de l’ascension de cette paroi presque verticale, à la merci de minces cordes accrochées à deux flèches, me fit trembler tout entier. Cependant, je le savais, sans mon maître, j’aurais déjà fini happé dans le gosier du tourbillon… J’essuyai la sueur de mes paumes, et saisis les filins.

En montant mon cœur cognait, tout était confus. J’avais la vision d’une autre paroi noire : la cheminée de l’abbaye que je devais ramoner, et où le vent venait hurler. Des pieds, des mains, je m’accrochais à la moindre aspérité du roc, tâchant de tendre les cordes le moins possible. Mes doigts saignaient. Je cessai de penser. J’avais le nez au ras de la pierre, toutes mes forces se rassemblaient dans chacun de mes gestes, dans chaque poussée pour me hisser un peu au-dessus. D’en bas, maître Uli criait des encouragements.

Je parvins au but. Je pris pied sur une petite plate-forme, où l’arbre avait accroché ses racines jusqu’à la base du rocher. Il avait poussé en se tordant, sans doute sous le fouet des tempêtes. Quand mon maître m’eut rejoint, je le vis frais et gaillard : à l’évidence, il n’avait jamais douté du succès. Tant de foi me stupéfia. Naturellement, il avait hâte d’aller examiner notre arbre – et, intrigué, déclara n’avoir encore jamais rencontré son pareil. Il allait dire autre chose, quand il parut tendre l’oreille, et s’en fut vers les rocs éboulé du fond de la plate-forme, où je le suivis. C’est là, derrière ces blocs, que nous découvrîmes un creux discret où la montagne laissait suinter sa fraîche sueur. Après avoir bu et rempli nos gourdes, il fallut bien songer à terminer notre ascension – sans arbre, cette fois.

Ayant escaladé le plus haut des rocs où se cachait la source, maître Uli parvint à voir par-dessus le surplomb. Par chance, la montagne s’étageait jusqu’au sommet en une suite de ressauts : des parois étaient séparées par d’étroites plates-formes.

– Un peu haut pour appeler ça des marches, c’est vrai, reconnut mon maître. Mais avec toi sur mes épaules, qui montes d’abord et qui m’envoies une corde après, on doit y arriver.

Cette fois encore, je lui obéis – et nous atteignîmes le sommet.

À cet endroit commence ce que je dois dire pour dire vrai tout en sachant combien cela semble incroyable.

Figés de surprise, nous découvrîmes l’image d’un autre monde. À nos pieds, la montagne cachait d’abord sa pente douce sous une couche de neige rose pailletée, qui plus bas disparaissait sous une sombre futaie s’éclaircissant enfin jusqu’à un lac circulaire absolument paisible qui formait comme l’œil reflétant ce paysage, de tous côtés semblable à celui où nous nous tenions.

Au-dessus de tout cela, le dôme céleste n’indiquait ni jour ni nuit – ou plutôt, sa splendeur semblait mêler l’un et l’autre : point de soleil, mais une lumière orangée irradiant comme en plein jour depuis la base du ciel, tandis que la coupole au sommet déployait tous les bleus. L’ensemble foisonnait d’une telle profusion d’étoiles que, stupidement, me vint l’image de ces grains que jadis je jetais aux poussins de l’abbaye.

Nous commençâmes notre descente dans cette étrange neige qui n’avait rien de froid. Sous la futaie, elle faisait place à une terre noire marbrée de plaques de mousse. On n’entendait aucun bruit. Brusquement, au bout du sentier que nous suivions se montra un animal fort semblable à une biche. La bête nous avait vus. Elle s’arrêta, tournant vers nous sa belle tête. Nous ne bougions pas, pour ne pas l’effrayer. Alors, reprenant sa course, elle trottina vers un arbre haut et vigoureux, qui semblait le grand frère de celui de la falaise noire. Elle vint tout contre le tronc et frotta contre lui son pelage, comme avec insistance. Ensuite, ayant reculé, elle attendit, la tête levée vers le feuillage. Je remarquai alors sur son poil de surprenants reflets irisés, comme si elle sortait d’un arc-en-ciel.

Elle était demeurée immobile quelques minutes sans que rien ne se passe, et j’allais faire signe à mon maître que nous devrions chercher quelque autre sentier pour descendre, lorsqu’arriva une chose tout à fait inconcevable : l’arbre se mit à secouer la maîtresse branche sous laquelle elle attendait toujours, jusqu’à en faire voler une nuée de feuilles fraîches, qui virevoltèrent et vinrent se poser en tas devant les sabots de la biche. Aussitôt, elle commença paisiblement à s’en repaître et nous la dépassâmes sans qu’elle nous accorde la moindre attention.

Encore sous le coup de la stupeur, nous arrivâmes sur les rives du lac. De près, ses eaux limpides et sereines avaient une teinte bleu-vert qui fit renaître en moi le regard de la petite fille qui dessinait par terre, le jour de mon départ. Le soudain souvenir de mon pays perdu e serrait le cœur, quand mon maître m’interpella : de loin en loin, le long de l’eau, il avait remarqué de curieuses corbeilles. Calées avec des pierres, tapissées de verdure, on les avait couchées sur le côté, l’ouverture vers la lèvre du lac. Nous restâmes un moment à les observer… et notre ébahissement grandit : çà et là, depuis les profondeurs, des poissons sautaient hors de leur élément jusqu’au creux des corbeilles, comme s’ils se pêchaient eux-mêmes. Se penchant pour regarder de près, mon maître constata qu’il n’y avait dans toutes que de très gros poissons :

– Peut-être les vieux, quand ils sentent qu’ils ont fait leur temps – qui sait ?

Un peu plus loin se déployait un arbre, nouveau pour nous. Le puits de notre cour aurait paru infime à côté de son fût, et il étalait loin et haut la voûte de sa ramure harmonieuse. Entre ses feuilles sombres miroitaient d’énormes fruits oblongs, dont il semblait tout décoré.

Soudain survint une jeune femme, un panier posé sur la tête. Ce qui frappait d’abord, c’était l’éclat irisé émanant de sa peau. Elle avançait, longue et mince silhouette, ses pas silencieux ne soulevant qu’à peine le voile léger qui la drapait. Sans nous avoir remarqués, elle se plaça sous le grand arbre, tendit son panier vers lui à bout de bras et proféra une suite de sons modulés. Puis elle attendit, comme avait fait la biche. Mais cet arbre-ci ne secoua pas de branche. Toujours noblement immobile, il laissa choir un à un dans le panier autant de fruits qu’il en put contenir. La jeune femme fit entendre une autre brève mélopée, et s’en fut.

– Silverio, fils, pince-moi, murmura mon maître. Est-ce qu’on serait morts sans le savoir et arrivés au Paradis ?

À ce moment, des soupirs et des gémissements attirèrent notre attention. Cela venait d’un fourré tout en fleurs à la lisière de la forêt. Intrigués, nous nous approchâmes.

Ce que je vis là me fut une énigme. Je me souviens nettement de la répulsion et de la peur que je ressentis devant cette scène. Mon maître me prit par l’épaule et m’entraîna plus loin. Alors, mi-bougon, mi-rieur, il m’expliqua que ces deux créatures s’adonnaient aux jeux de l’amour, ajoutant que, malgré leur peau irisée, leurs pratiques lui paraissaient analogues à celles de notre monde. À ces paroles, une nouvelle porte s’ouvrit à mes yeux, en même temps que je sondais les abîmes de mon ignorance.

Je roulais encore ces sombres pensées quand, ayant suivi le tour du lac, nous atteignîmes le village des êtres de ce monde. Leurs demeures basses de pierres noires semblaient nées de la montagne et s’y adossaient. Au milieu des fleurs et des arbres, de loin on ne pouvait les distinguer.

Aussi lumineux que leurs maisons étaient sombres, les habitants de ce curieux pays me paraissaient tous semblables : hommes et femmes étaient minces, élancés, d’une indicible beauté. On ne voyait pas d’enfant et personne n’avait l’air vieux. En nous apercevant, chacun posait sur nous de profonds yeux fixes et impassibles.

Leur face restait toujours lisse et sereine, sans froncement ni sourire, comme si les irisations de leur peau leur tenaient lieu d’expressions. On nous montrait des sièges devant une maison, on nous tendait à boire, à manger – c’était tout.

D’ailleurs, même entre eux, la parole était peu en usage. On ne les voyait pas non plus « travailler », comme nous disons dans notre monde. Ils donnaient l’impression de n’avoir guère de besoins, guère d’émotions, et de laisser couler leur vie sans en prendre souci. C’est du moins ainsi qu’ils nous apparurent au début.

Dans ce cirque de montagnes où régnait ce singulier ciel, lumineux sans qu’il fût le jour, étoilé sans être la nuit, chacun allait dormir à sa guise quand l’envie lui en prenait – et avec qui bon lui semblait à cet instant. J’avais tout à fait perdu la notion du « temps », lorsqu’une fois, alors que nous étions au pied d’un arbre après notre repas, une jeune femme vint vers moi. Elle me regardait fixement et je me sentis envahir par une gêne inconnue. Elle me tendit la main et attendit.

– Fils, chuchota mon maître, tu es au seuil d’un grand moment…

Je revis l’image des deux êtres dans les fourrés à notre arrivée, et la panique me saisit. Sans me quitter du regard, la jeune femme me tendait à présent ses deux bras. Immobile, elle attendait, à la fois fragile et intimidante de beauté.

C’est alors que, brusquement, la terre trembla avec un grondement sourd. Ce fut très bref, mais tout changea en même temps : le ciel vira au noir de suie ; la femme laissa retomber ses bras ; l’irisation de sa peau disparut ; en quelques instants, ses rides se creusèrent, ses traits s’affaissèrent, tout son corps se voûta. Elle s’éloigna d’un pas cassé.

Comme, atterrés, nous revenions au village, nous constatâmes que tous les êtres de ce monde subissaient désormais le vieillissement – avec cependant des modalités différentes. Pour certains, la métamorphose paraissait avoir eu lieu d’un coup, dès le séisme et l’obscurcissement du ciel. Ceux-là se tenaient assis, l’allure résignée, contre les maisons noires, comme attendant. Pour d’autres au contraire, la transformation s’opérait par paliers et ils paraissaient résister – peut-être souffraient-ils. On les voyait gesticuler, aller et venir, pousser des cris inarticulés. Mais, inexorablement, ils se racornissaient, en venaient à boiter, se tordre, tomber, se traîner. Enfin, après un râle, ils se taisaient et restaient là par terre en petits tas. Malgré moi, je me souvins de mes premiers jours, malade de la haute mer – « farrapo ». Mais ceux qui gisaient là ne se relevaient pas.

Je ne saurais dire combien cela dura. Aussi soudainement que tout avait commencé, la terre trembla encore, et la chape de suie du ciel disparut. Instantanément, les êtres qui avaient survécu retrouvèrent éclat et beauté. Avec calme, chacun s’affaira auprès des morts. Enveloppés dans des linceuls moirés, ils furent transportés jusqu’à un point éloigné du village, au pied du rocher noir. Alors, la procession passa une porte que nous n’avions pas discernée, et dans son sein la montagne accueillit tous les corps.

Par la suite, la vie reprit au bord du lac comme si de rien n’était. Pourtant, mon maître et moi demeurions mal à l’aise. C’était comme si nous avions été désenchantés : ces êtres de beauté et d’harmonie, unis à la nature, que nous avions crus ne rien savoir du mal, de la souffrance, se révélaient autres lorsque se refermaient sur eux les mâchoires cruelles du temps. En repensant à la jeune femme qui m’avait tendu les bras, mon cœur saignait : je la cherchais en vain parmi les autres. Est-ce que, simplement, je ne la reconnaissais pas ? Mais, si elle vivait, pourquoi ne venait-elle plus vers moi ? Pourtant, même en la cherchant, je la revoyais malgré moi en train de vieillir – et brusquement, je n’étais plus sûr de vouloir la retrouver.

– Fils, me dit enfin mon maître, en tout cas nous ne sommes pas d’ici. J’ignore où peut bien se trouver notre pauvre pays, mais on doit quand même y retourner, qu’est-ce que tu en dis ?

Je commençais à soupçonner que maître Uli avait un don pour nous entraîner dans des entreprises vouées à l’échec, avec une audace qui finissait par nous attirer le succès. Si insensé que ce puisse être, nous fîmes donc des provisions d’eau et de ces fruits oblongs qui rassasiaient en peu de bouchées… et nous escaladâmes la montagne de l’autre côté du lac – histoire de voir si la Divine Providence n’aurait pas planté en haut à notre intention quelque pancarte pointant en direction du Portugal.

VI

Sitôt franchie la cime, ciel et terre reprirent un aspect sinon familier, du moins déchiffrable. Le matin levant veinait d’éraflures roses le côté où venait le soleil, et les couleurs naissaient doucement sur un paysage vallonné et verdoyant. Ces contrées étaient si avenantes que, même ignorant tout à fait où nous pouvions être, nous avancions allègrement, ne pouvant nous figurer trouver là du danger.

Le soir approchait quand, du haut d’un promontoire dominant une vallée, nous découvrîmes un village. Bien qu’abrupt, le mont à la cime duquel nous étions était strié de murets et cultivé sur toute sa hauteur, jusqu’à la rivière qui en ceignait le pied et qu’on franchissait par un pont au dos rond. Sur l’autre rive, la pente était plus douce. Là, des humains s’étaient bâti leurs gîtes, des maisons blanches aux toits plats.

Au milieu du pont, nous fîmes halte pour mieux voir ce village. À part la rivière, nul bruit, nul mouvement. Les maisons viraient au bistre sous le crépuscule. Massées sur cette butte, elles avaient des airs de troupeau attendant pour boire au point d’eau. Il faisait doux et le jour n’avait pas tout à fait fui. Pourtant, en avançant, nous fûmes surpris de ne voir personne. Silencieuses, ces maisons semblaient des bêtes apeurées, recroquevillées, claquemurées.

Après avoir longtemps tourné dans le dédale des venelles étroites, nous tînmes conseil sur une placette aux contours biscornus. Le silence entre ces murs était si lourd, que nous n’osions frapper à un huis clos pour demander l’hospitalité. Nous venions de nous résoudre à retourner vers la rivière pour passer la nuit dans quelque fourré, lorsque sur le côté une porte grinça et s’entrouvrit. Une main nous fit signe, et nous entrâmes. On referma aussitôt le battant derrière nous avec soin.

Nous étions dans une vaste salle où trônait une chaire chargée de liasses de parchemins et entourée de tabourets bas. Nous n’en vîmes pas davantage car, descendant des marches, nous suivîmes notre hôte à l’arrière du logis. Il nous fit asseoir avec lui sur des épais tapis qui couvraient le sol. À la lueur des torches, je remarquai plusieurs énormes coffres, adossés aux murs blancs. Pendant qu’une collation nous était servie, j’examinai notre hôte : c’était un curieux petit homme au teint olivâtre et dont la face rappelait la tête d’une grenouille. Comme il parlait latin, je pus à peu près le comprendre, et traduire ses propos à maître Uli.

Letis-Orstaï se présenta comme un érudit, l’un des plus instruits parmi son peuple, les Sagol. Ses coffres renfermaient des trésors de savoir en des langues diverses et il passait bien des heures en méditations. C’était aussi le maître que les bonnes familles chargeaient d’enseigner leurs fils. Il se targuait d’être issu d’une illustre lignée. À ces mots, il quitta sa place pour aller fouiller dans un coffre richement armorié, dont il gardait sur lui la clé. Devant nous sur le tapis il étala plusieurs gravures : les portraits de ses ancêtres.

Son arrière-grand-père, Rïas-Orstaï, m’impressionna. Certes, l’artiste l’avait représenté en guerrier lourdement armé. Cependant, ce colosse à la barbe touffue posait sur nous un regard pensif, d’une étonnante douceur. C’est à propos de ce Rïas que notre hôte en vint à ce qui causait l’étrange atmosphère qui enveloppait le village. Les Sagol avaient pour seigneur un certain Hjaarn. Il les avait vassalisés quatre générations plus tôt et les plongeait dans la terreur. Jadis, Rïas-Orstaï avait pris la tête d’une véritable armée pour lui résister. Des années dans les montagnes il avait mené la lutte, voyant un à un mourir ses compagnons et ceux qui restaient déserter.

– Il a été pris par traîtrise, et il est mort dans les supplices, au fond des cachots du Hjaarn, dit notre hôte sombrement.

Il désigna une autre gravure :

– Son fils, mon grand-père, Asir-Orstaï, lui aussi a résisté – mais de plus en plus isolé. Lui, ils ne l’ont pas eu vivant. Quand, au sommet de la montagne, il s’est retrouvé seul contre toute l’armée du Hjaarn, il n’a pas hésité : il a sauté dans le vide.

La dernière gravure représentait son père, Atel-Orstaï. Letis nous le présenta comme le plus respecté des Sagol de sa génération. Je remarquai que lui n’était pas représenté en armes. À cette innocente interrogation, un voile de confusion passa sur la face de notre hôte. Il m’expliqua que « chaque époque a ses héros » : en homme avisé, son père avait su comprendre que les temps n’étaient plus à la lutte et au sang. Il n’avait pas eu de peine à en convaincre les Sagol, qui tous aspiraient à la paix à tout prix. Il étaitdevenu évident que le pouvoir du Seigneur Hjaarn était inexorable et invincible. Il fallait donc plier et, par l’obéissance, tâcher de se le concilier.

Ayant traduit ce qui précède à mon maître, la curiosité me poussa soudain à demander à notre hôte à quoi ressemblait ce Hjaarn, dont je me faisais une image presque surnaturelle.

Cette fois, Letis-Orstaï parut plongé dans un profond embarras. Il se leva, alla lentement ranger ses portraits, referma soigneusement son coffre à double tour, puis, se rasseyant, il marmonna :

– Aucun de nous n’en sait rien.

Le silence s’abattit. Stupéfait, je n’osais pas faire d’autre question. Comme à la dérobée, notre hôte leva vers moi son regard de grenouille. Il dut sentir qu’il en avait trop dit pour s’en tenir là, car il reprit :

– En vérité, jeune homme, personne ne se souvient d’avoir vu le Seigneur Hjaarn, qui règne sur nous depuis si longtemps. Mais tous, nous SAVONS qu’il est là. Nous sentons sur nous sa présence ! De temps à autre, si quelqu’un le soir ose s’attarder dehors malgré la défense, on ne le revoit plus jamais. C’est un avertissement et tous nous comprenons. Chaque dimanche, nous montons jusqu’au promontoire et déposons le tribut fixé autrefois : le quart des recettes, des récoltes et des salaires. Puis, nous revenons sans regarder en arrière. Le lendemain, nous le savons, tout aura été retiré. Un jour, ce fou de Rag-Evaüe a prétendu que le Hjaarn était mort depuis des années, que nous étions libres, qu’il fallait cesser de vivre dans la peur et cesser de payer. Et pour donner l’exemple, un dimanche, il n’a pas payé.

Le petit homme soupira :

– Le lendemain, sa maison brûlait, avec dedans toute sa famille. Depuis, personne d’autre n’a désobéi.

Mon maître, à qui je rapportais tout ça, paraissait agité de plusieurs sentiments, que trahissaient les éclairs de son œil mordoré – comme s’il était à la fois incrédule et en colère. Finalement, il me fit demander à notre hôte comment il avait osé nous accueillir, et pourquoi nous raconter tout ça.

Orstaï se passa pensivement la main sous le menton, silencieux. Les torches des murs jetaient de brefs éclats sur le plateau de cuivre et les bols vides de la collation.

– Je vous ai entendus devant ma porte, murmura-t-il, vous paraissiez perdus. Rester dehors la nuit est dangereux : la loi du Seigneur Hjaarn l’interdit.

Je n’aimai pas la crainte qui passa dans sa voix à ces mots.

– Et, même si vous étiez des espions du château, reprit-il, n’ai-je pas conservé, avec ceux de mes ancêtres, le portrait de mon vénéré père ? Ne suis-je pas un sujet obéissant, payant ponctuellement son impôt du du dimanche ?

Il soupira et passa encore sa main sous son menton.

– Jadis, notre peuple avait l’hospitalité pour devoir sacré, jeune homme. Hélas, nous avons à présent si peur que nous n’ouvrons plus notre porte. Même en plein jour nous avons peur, de nos voisins, de nos proches – tout juste si nous ne nous faisons pas peur nous-mêmes.

L’air penaud, il baissa la tête.

C’est alors que, par traduction interposée, maître Uli lui jeta sa colère au visage : comment cet homme instruit, ce descendant de héros, pouvait-il à la fois déplorer avec lucidité l’avilissement de son peuple… et condamner le seul qui, dans un passé proche, avait osé se révolter – ce dénommé Rag-Evaüe ?

Mais la scène changea du tout au tout. Le petit homme s’était mis à trembler, il agitait les mains comme pour repousser des mouches harcelantes :

– Non, non ! La loi doit être la même pour tous ! Rag-Evaüe a voulu être au-dessus de nous qui la subissons : de quel droit ? En le punissant, le Seigneur Hjaarn a rétabli l’égalité parmi le peuple Sagol, il a fait Justice ! Certes, nous aimerions sa loi autre, mais puisque nous savons que rien ne peut changer, respectons notre Seigneur, pour qu’il nous laisse vivre en paix !

– La paix de l’esclavage ? La paix dans la peur ?

J’étais surpris moi-même de m’être ainsi exclamé et Letis-Orstaï, lui, semblait interloqué.

– Mon enfant, dit-il lentement, vous méprisez bien à tort la paix. Et vous êtes bien naïf si vous croyez que la guerre est exempte de peur – et qu’elle mène à la liberté. Demandez à mes ancêtres…

Confus à mon tour, je me tus. Mon maître semblait lui aussi avoir perdu l’envie d’affronter Orstaï. Au bout d’un moment, il m’interpella d’un ton bourru :

– C’est un savant, n’est-ce pas ? Demande-lui où se trouve notre pays !

Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt !

Letis-Orstaï fronça les sourcils :

– Ici, nous sommes en Sagol-Aï, pays situé entre le Maku-Aï et la Nabô-Vi. Plus loin s’étend le dangereux royaume du Ak-Hôr.

J’écarquillai les yeux :

– Vous avez visité tous ces pays ?

Notre hôte sourit d’un air supérieur :

– Pourquoi le ferais-je ? En trente ans penché sur des milliers de cartes, je sais d’eux tout ce qu’il y a à en savoir. Les livres contiennent le monde, mon jeune ami. Et aucun d’eux ne dit mot d’un royaume appelé « Portugal ».

Je me levai d’un bond :

– Nous prenez-vous pour des menteurs ?

– Ai-je dit cela ? Nous conversons dans la belle langue latine, vous me nommez un royaume dont vous venez, je ne doute pas de vos paroles. Mais aucun des ouvrages contenus dans tous ces coffres n’en fait mention – même pour l’au-delà des mers.

Accablé, je ne savais que penser. Orstaï reprit :

– La Nabô-Vi s’étend jusqu’à la côte. Sa capitale, Poun-Iada, est un port immense où accostent des navires du monde entier. Peut-être y rencontrerez-vous quelqu’un qui connaît votre pays, et peut-être, de là pourrez-vous rentrer chez vous.

Même si l’idée de reprendre la mer nous inspirait des sentiments mêlés, nous décidâmes de suivre ce conseil. Le lendemain matin, nous laissâmes donc derrière nous le village des Sagol pour poursuivre vers l’Ouest. Toutefois, notre hôte nous avait prévenus qu’une épreuve nous attendait :

– Vous aurez à franchir le désert. Ne le tentez pas seuls, vous mourriez. Lorsque vous serez à Rydô-vi, l’oasis, attendez l’arrivée d’une caravane.

VII

Devant nous, la montagne se faisait abrupte et aride. Le sentier serpentait entre des éboulis et l’air pur et frais semblait rare, à peine suffisant pour nous donner la force d’avancer. Depuis la cime, nous découvrîmes, bien loin tout en bas, un bouquet vert : à n’en pas douter, l’oasis de Rydô-Vi. Au-delà, barrant l’horizon de ses vagues pâles, l’océan hostile du désert qui scintillait. À l’évidence, en entreprendre la traversée tout seuls aurait tenu du suicide, même maître Uli en convenait. Cependant, aucun de nous n’avait idée de ce qu’était exactement une « caravane », et, commençant notre descente, nous échangions des conjectures à ce propos.

Comme nous dévalions de la sorte ce sentier en lacets, mon maître s’arrêta tout d’un coup. L’air sombre, il me désigna l’horizon derrière nous. Mon cœur bondit : sur le chemin, une troupe nombreuse progressait rapidement. En un instant m’assaillit la vision terrifiante de l’armée du Hjaarn s’élançant pour nous saisir. Debout sous le soleil dans ces éboulis stériles, nous étions visibles comme deux mouches d’été sur un mur blanc. Éperdus, nous scrutâmes les alentours en quête d’un refuge – mais nulle grotte, nulle cavité. Je saisissais mon arc pour vendre chèrement ma vie, quand mon maître me retint :

– Attends, fils, observe mieux.

À l’approche de la troupe, il venait de s’apercevoir avant moi qu’il n’y avait pas là armée, mais plutôt foule hétéroclite, multitude de gens de tous âges, avançant lourdement chargés.

– Une caravane, maître ?

Il fit un geste d’ignorance. Les minutes passant, l’air porta jusqu’à nous des bribes de sons : ces gens rythmaient leur marche d’un chant. Enfin, un peu plus haut que là où nous étions parvenus, ils firent halte sur un replat, s’assirent par petits groupes et parurent s’accorder un moment de repos.

Maître Uli me regarda :

– Je ne sais pas s’ils sont une caravane, mais cette route mène vers l’oasis, et après c’est le désert. S’ils vont vers là, ils doivent savoir comment traverser – et ils n’ont guère l’air dangereux : si on faisait connaissance ?

Dans chaque groupe, ls gens assis étaient occupés à boire, manger, ou à panser leurs pieds blessés par la trop longue marche. Personne ne nous prêta la moindre attention. Nous hésitions, quand nous remarquâmes, un peu à l’écart, une femme aux prises avec une fillette d’environ huit ans qui semblait dans tous ses états. Je ne comprenais pas ce qu’elle criait, mais mon maître, l’air radieux, se tourna vers moi :

– Fiston, je tiens ma revanche ! Cette fois, c’est moi qui ferai l’interprète, je connais cette langue. C’était celle de mon maître en archerie – un jour je te raconterai ma jeunesse…

Il aborda les voyageuses, et c’est ensuite qu’il m’a transmis ce qui suit.

Ces marcheurs étaient des Ogisn. Ils avaient quitté un pays où leur vie était misérable. Du matin au soir, tous s’épuisaient aux travaux les plus durs, méprisés des autres habitants – et il en allait ainsi depuis toujours. C’est du moins ce que tous avaient cru, jusqu’à ce qu’un d’eux reçoive une révélation. Dans une illumination, le Grand Esprit lui avait fait connaître que jadis, après une guerre perdue, on les avait traînés de force en ce pays hostile. Les Anciens disparus, la mémoire de leur terre natale s’était éteinte, les Ogisn avaient oublié d’où ils venaient. Mais le Grand Esprit avait parlé : les Ogisn devaient rompre leurs chaînes, prendre la route et regagner leur vraie Patrie. Là vivaient des usurpateurs, qu’il faudrait exterminer, pour pouvoir enfin établir sur terre le royaume du Grand Esprit.

– Ils s’apprêtent donc à traverser le désert. Ils suivent celui qu’ils nomment maintenant « le Guide », et à qui le Grand Esprit donne ses instructions, dit mon maître.

– En somme, ils ont un guide pour revenir là d’où aucun d’eux ne se rappelle être parti, et nous qui savons d’où nous venons, personne ne sait nous aider à y retourner !

Mon maître sourit à demi :

– La vie est injuste… et perfide, aussi. Tiens, par exemple, nos Ogisn ont suivi toute la route qui mène au promontoire des Sagol. Et tu sais quoi ? Il n’y a là aucun château. Quelques vagues ruines, seulement, et des huttes de bergers.

J’ouvris de grands yeux. Mon maître sourit encore :

– Oui, fiston, à présent le terrible Hjaarn est sans doute tout au plus une bande de vulgaires brigands – mais rusés, la preuve…

J’eus une pensée pour Orstaï, tremblant à l’idée de ne pas payer son impôt du dimanche…

– Pour revenir aux Ogisn, reprit mon maître, cette mère, Cerlha, est seule avec sa fille parce que son mari marche en tête du cortège avec le Guide, c’est un de ses proches – un fanatique, si tu veux mon avis. Mais sa petite n’est pas du tout de la même eau, plutôt de celles qui font les tempêtes. Elle harcèle sa mère au sujet du futur pays – comment on est sûrs de le trouver, comment on pourra faire un monde parfait en tuant d’abord autant de gens, est-ce que ces gens-là ne risquent pas eux-mêmes de tuer tous les Ogisn… Bref, sa mère ne sait plus que faire d’elle, conclut-il, le regard pétillant de malice.

Pendant son récit, la halte avait pris fin, le cortège s’était reformé, la marche avait repris. Les yeux étincelants, la petite Aïrisn avait croisé les bras. Campée sur ses deux jambes, elle refusait de repartir. Coupant court à ses imprécations, sa mère, visiblement à bout, lui envoya une gifle. Puis elle tourna les talons et fit mine de la laisser sur place. Un moment, la petite hésita. Enfin, traînant la patte, secouée de sanglots de rage qu’elle ravalait de son mieux, elle se remit en route.

Comme maître Uli parlait la langue des Ogisn et que d’ailleurs il ne s’était adressé qu’à Cerlha, la journée passa sans qu’aucun Ogisn ne s’inquiète de notre arrivée parmi eux. Cette foule avançait sans cohésion, c’était plutôt une suite de petits groupes suivant le même chemin. Seulement, par moments, de la tête du cortège fusait un chant solennel, aussitôt repris par le groupe suivant, l’hymne gagnant ainsi bien vite l’ensemble des Ogisn qui alors formaient véritablement un tout – au sein duquel nous demeurions radicalement étrangers.

Le soir venant, on fit halte dans une sorte de cuvette rocheuse. La montagne à cet endroit était particulièrement tourmentée, toute en plis et en creux, avec de gros blocs effondrés çà et là.

Comme il nous restait peu d’eau, maître Uli alla fureter à l’écart, voir si par hasard la montagne ne dissimulerait pas là aussi quelque humide surprise derrière un roc. J’étais assis près de Cerlha et de la jeune Aïrisn, quand s’approcha un homme, que la fillette toisa d’un air boudeur et Cerlha d’un visage résigné. Il parut interloqué par ma présence et me posa une question. Je me sentis rougir violemment. S’ensuivirent ce que je devinai être des explications de la jeune femme, pendant que son mari fixait sur moi un regard tout sauf amène. Enfin, il hocha la tête et s’éloigna à pas lents. Plus loin, je le vis tenir un long conciliabule avec plusieurs autres Ogisn. Il parlait avec animation et, sans doute malgré lui, me jetait parfois des regards.

Mon maître revint comme ils se séparaient : il n’avait pas trouvé d’eau mais me dit qu’il vaudrait mieux dormir plus haut, près des rochers.

Alors que nous montions dans la pénombre, il murmura :

– Ça va mal, fils. J’ai écouté le mari et sa bande. Ils pensent qu’on est peut-être des espions envoyés du pays qu’ils ont fui. Si leur Guide est d’accord, ils projettent de nous supprimer cette nuit. Il faut qu’on disparaisse, et vite.

À la fois pour notre malheur et pour notre chance, la nuit était à présent très claire : le ciel s’était poudré d’étoiles et la lune tapait sur les roches blanches. Il était donc difficile de se cacher, aussi bien pour nous que pour nos assassins. Peut-être comptaient-ils sur notre sommeil pour nous attaquer en grand nombre : ils pourraient nous cerner et nous serions submergés. Mais ils ignoraient que nous étions sur nos gardes. De plus, mon maître en cherchant la source avait exploré les lieux. Il comprit ainsi comment nous rendre invisibles, devançant l’assaut.

Pendant le laps de temps où le campement s’agitait, les parents installant leurs enfants pour dormir, les hommes du Guide passant dans chaque groupe pour répartir les tours de garde, maître Uli m’entraîna dans l’ombre des gros blocs. Puis il me fit ramper, me couler dans une cavité – et je me retrouvai niché avec lui dans une anfractuosité du roc. Nous étions tout proches du camp, mais pour nous déceler, il fallait se pencher fort près.

Alors commencèrent de bien pénibles moments.

Dans un sens, dans l’autre, les aspirants assassins passaient devant notre cache. Ils nous frôlaient. Une fois, plusieurs s’arrêtèrent et eurent là une dispute à mi-voix. Il aurait suffi qu’un d’eux pose son regard sur cette ombre au ras du sol, se baisse en se demandant si cette fente ne pourrait pas laisser passer un corps… Mais ils n’en firent rien et finirent par repartir en chasse. Pourtant, même quand, leurs pas s’éloignant, l’angoisse desserrait un peu son étau, mon corps ankylosé me tourmentait de plus en plus. Incrustés dans ce creux, nous disposions encore d’assez d’air pour rester en vie, mais au fil des heures la tête nous tournait, nos idées se brouillaient.

Les bruits du dehors nous apprirent enfin que, le jour venu, les Ogisn allaient se remettre en marche. Je compris alors avec horreur notre situation : d’une part, le Guide pouvait fort bien laisser en arrière quelques sbires embusqués, afin d’éliminer de jour ces espions que la nuit leur avait dérobés – nous n’avions pas pu fuir bien loin. D’autre part, même s’il n’en faisait rien, une route unique menait à l’oasis, où, fatalement, nous trouverions nos ennemis. Cependant, acculés dans notre niche, nous suffoquions de plus en plus. À un moment, je fis un mouvement convulsif.

À ma stupéfaction, quelque chose céda derrière mon épaule droite : un morceau de roc semblait s’être effondré vers ailleurs, ouvrant un vide d’où venait un appel d’air. Maître Uli avait l’esprit vif. Comprenant aussitôt que j’étais adossé non à un bloc, mais à plusieurs en éboulis, il pesa de toutes ses forces pour élargie la brèche. Je secondai ses efforts et, brusquement, la moitié du fond de notre prison se déroba à grand fracas, nous offrant une porte dans le ventre de la montagne.

VIII

À ce point de notre périple, je crois que j’avais déjà cessé de trouver incroyable ce qui nous arrivait. Quant à mon maître, il m’avait toujours paru prêt à faire face avec calme et à s’adapter en un clin d’œil aux circonstances.

Nous frayer un passage à travers l’éboulis ne fut pas une promenade, mais nous avions vécu pire. Une faible lueur et un courant d’air continu provenant d’en haut vers notre gauche nous servirent de guide ensuite : tâtant les parois, progressant pas à pas, nous avançâmes dans cette direction.

Brusquement, le boyau dont nous faisions l’ascension s’arrêta… et un cri nous échappa : à nos pieds se déployait une grotte qui paraissait gigantesque, et dont l’ombre nous cachait aussi le sommet. Nous étions perchés si haut dans la paroi, que nous nous demandions comment atteindre le sol. C’est alors que, sous nos yeux, commença un curieux spectacle.

Survint une femme, aux cheveux tressés sur sa tête, aux habits libérant ses membres, chargée lourdement de bois dont elle alimenta un feu placé au centre de la caverne. Aussitôt qu’elle l’alluma, les hautes flammes nous dévoilèrent, le long d’une paroi, un étrange assemblage d’échelles et de plates-formes. L’autre paroi était couverte d’un bout à l’autre de peintures bigarrées, dont le détail nous échappa. Dans le feu crépitant, la femme jeta ensuite des feuilles dont la senteur entêtante monta jusqu’à nous. Elle inspira profondément, puis, bras tendus, tête levée, elle se mit à tourner sur elle-même de plus en plus vite.

C’est alors qu’elle nous aperçut. Elle s’arrêta, mais ne manifesta guère plus d’émoi que le premier peuple que nous avions rencontré, sur les rives du lac rond à l’étrange ciel. Simplement, elle saisit une échelle et nous aida à descendre jusqu’à elle.

Quand nous fûmes assis près du feu, où elle nous avait donné à boire et quelque peu à manger, elle dit en se désignant :

Ka !

Mais nos noms, donnés en réponse, semblèrent imprononçables pour elle. Elle préféra nous baptiser tous deux « Aslaya » – peut-être cela voulait-il dire « étrangers ». Puis, elle reprit ce qu’elle était venue faire. Ayant jeté au feu une autre poignée de ses herbes, elle monta sur une des plates-formes où s’alignaient des sortes de coquilles contenant des pâtes colorées : jaune tirant sur l’ambre, ocre rouge, marron sombre, et un bleu d’une surprenante intensité qu’elle utilisait par petites touches, comme s’il était le plus précieux. De ce bleu étaient cependant peintes entièrement les immenses ailes d’un homme-oiseau géant aux pieds partant du sommet de la paroi déjà peinte, et qui du haut de la voûte semblait dominer tout le reste. La jeune femme se mit à peindre, à l’aide de plusieurs spatules, tout en psalmodiant. Ses traits étaient précis, rapides, elle n’hésitait jamais. Elle représenta d’abord des guerriers armés de lances rapportant leur chasse au village. Puis, elle dessina la grotte, le feu – et à côté, deux personnages qui, à l’évidence, nous figuraient. Après quoi, elle se déplaça un peu sur sa droite. Elle sembla se recueillir intensément. Elle se cambra, aspirant profondément cette fumée qui nous montait à la tête. Alors, fiévreusement, elle peignit un nouveau-né dans les bras de sa mère allongée, et plus loin ce qui ressemblait à un cortège funèbre.

Je ne garde nul souvenir de ce qu’elle fit ensuite. Soit fatigue, soit effet de l’air chargé de cette fumée, je perdis connaissance. Quand je revins à moi, la scène était similaire mais c’est un homme qui peignait : « Ka » avait disparu. Mon maître me fit voir des vivres et de l’eau, qu’on avait déposées près de nous. L’homme nous avait figurés tous les deux endormis. À présent, il ajoutait une famille autour de la mère et du bébé, et, près du mort peint par Ka, il avait représenté une femme se tordant les bras de douleur.

– Il précise ce que Ka avait prévu hier, et qui s’est passé aujourd’hui, murmura maître Uli.

Puis, l’homme parut entrer en transes : sans doute allait-il lui aussi voir l’avenir de son peuple et le peindre. Mais je ne sais plus trop ce qu’il représenta : habités par les émanations de ces herbes mystérieuses, que nous respirions presque constamment, nous plongeâmes bientôt dans un état où nous confondions veille et sommeil. Les créatures peintes nous semblaient vivre, nous les voyions défiler, s’aimer, souffrir, prier. Le dieu-oiseau volait par la caverne, il nous frôlait de sa fabuleuse aile bleue. Et s’en venaient des hommes et des femmes peintres, qui nous nommaient « Aslaya », nous nourrissaient, et se désignaient de noms courts dont nous ne comprenions guère que le son initial : « K. »

Une fois, pourtant, nous eûmes la sensation que notre « réveil » était différent : nous sentions nos idées plus nettes. Le feu était éteint tout à fait, point de traces d’eau ni de nourriture. Toute la paroi était couverte de peintures. À l’extrémité droite dominaient des couleurs vives. Mon maître alla voir et me fit signe d’approcher. Je restai atterré. On avait figuré là des combats sanguinaires et le village était enveloppé de flammes dévorantes. Immobile sur la voûte, le dieu-oiseau étendait encore ses ailes, indifférent – ou peut-être impuissant.

Encore faibles et vacillants, nous sortîmes de la caverne, arcs en main, nous tenant sur nos gardes. Le calme régnait, l’air pur nous faisait renaître. Dans un paysage de forêt luxuriante, les jacassements de milliers d’oiseaux joueurs semblaient rire de nos angoisses. Nous avançâmes sur le sentier, et en quelques minutes tout changea. Dans une vaste clairière au bord d’un ruisseau, des traits de cendre dessinaient sur le sol tout ce qui restait du village des K.

Le cœur serré, nous tînmes conseil : nous étions certes délivrés des Ogisn, mais toujours aussi perdus qu’on peut l’être.

– Du moins, observa mon maître, contrairement au désert, ici on a peu de chances de mourir de faim et de soif.

Suivant le ruisseau, nous avançâmes en cherchant des fruits comme ceux dont nous nourrissaient les K.

Alors que la pente se faisait plus rude, des éclats de voix trouèrent l’air devant nous. Dissimulés dans les fourrés, nous cherchâmes à voir sans être vus. Le torrent formait là des rapides, puis il s’engageait entre des parois abruptes. À cet endroit, une troupe d’hommes vêtus tout à fait comme « nos » K. et tous armés de lances imposantes étaient massés au pied du roc, autour d’un grand feu. Ils faisaient circuler entre eux une coupe où chacun buvait, puis s’en allait peindre sur la paroi – chaque dessin étant bruyamment commenté par l’assemblée.

– Les vainqueurs, murmura mon maître, ils célèbrent leurs exploits…

Certains complétaient ou rectifiaient la peinture du précédent, provoquant rires, clameurs ou protestations.

Enfin, les libations touchèrent à leur terme. Le jour déclinant, les guerriers se couchèrent à même le sol à côté de leur feu, apparemment si sûrs de leur victoire qu’ils ne se donnèrent pas la peine de désigner des veilleurs.

Poursuivre notre route malgré la nuit venant n’était guère engageant. Mais il nous paraissait encore moins prudent de demeurer dans les parages d’un peuple si belliqueux. La paroi peinte et les dormeurs se trouvaient sur la seule rive praticable à cet endroit, car le torrent léchait la base du roc abrupt de l’autre côté. Marcher près d’eux sur les galets eût été pure folie. Nous n’avions donc d’autre ressource que d’avancer dans le torrent, peu profond et dont le bouillonnement pourrait couvrir nos pas.

L’air ambiant était doux, mais cette eau me coupa le souffle. Elle me broyait les jambes entre deux étaux de glace. Chaque pas était une torture insupportable. Sentant que je traînais, mon maître se retourna. D’un coup d’œil, il comprit. Sans crier gare, il me souleva comme si j’étais de plume et m’assit sur ses épaules. C’est ainsi que nous parvînmes à la hauteur du campement des vainqueurs. Brusquement, devant nous, un oiseau nocturne qui devait chasser au ras de l’eau décolla et nous enveloppa de son vol avec un ululement lugubre. Et l’irréparable se produisit : à ce cri en répondit de la rive un autre. Réveillé en sursaut, un des guerriers nous avait vus. Déjà, maître Uli bandait son arc et je me maudissais de n’être pas aussi prompt que lui.

Mais, à notre grande stupeur, tous les K. nous découvrant jetèrent loin leurs lances et se prosternèrent en psalmodiant.

Je compris alors que, dans la pénombre, notre silhouette d’une taille surhumaine leur avait paru d’un autre monde.

Ayant passé le coude du torrent, nous avions repris pied sur la rive et marchions aussi vite que nous le permettait la nuit, lorsque j’entendis mon maître rire :

– Qu’est-ce que tu en dis, fiston, est-ce demain ils ajouteront un dieu sur leurs peintures ?

IX

La nuit se faisait de plus en plus obscure. À bout de forces, nous finîmes par faire halte dans un fourré touffu. Le jour nous trouva encore transis par notre marche dans le torrent, mais par bonheur, il nous dévoila un cadre qui nous rendit un peu de courage : les branches des arbres alentour ployaient sous des fruits inconnus mais qui s’avérèrent comestibles, et sous les frondaisons, des oiseaux jaseurs multicolores voltigeaient avec insouciance. Du côté Est, la forêt s’éclaircissait et on discernait un chemin qui s’ouvrait.

– Les chemins mènent toujours quelque part, pas vrai ? Allons, courage ! dit joyeusement mon maître.

Par précaution, nous avancions tout de même sans faire de bruit, aux aguets, avec nos arcs prêts à tirer. Mais aucun ennemi ne surgit et nous atteignîmes la lisière.

À l’horizon s’étalait une étendue blanche et absolument plate, sans nulle trace de vie – quelque chose comme un autre désert, mais privé de dunes. Plus près de nous, des contreforts rocheux, que nous dominions. Notre sentier passait en serpentant paresseusement parmi eux. Un soleil brûlant écrasait ce paysage silencieux et figé.

C’est alors que survint un de ces épisodes que je doute parfois moi-même d’avoir vécus.

Soudain, comme née de la blancheur de l’horizon, une créature s’en détacha, blanche elle aussi. On la voyait courir vers nous. Des longs cheveux diaphanes, soulevés par son élan, volaient au-dessus de sa tête. À un moment, sans interrompre sa course, elle se retourna. Un cri nous échappa : elle n’avait pas d’épaisseur. Son être se résumait à ce qu’on en voyait de face ou de dos. Comme elle s’approchait toujours, je discernai son regard et je tressaillis : c’était comme si je revoyais la petite fille qui dessinait, le matin où j’avais embarqué – cette fillette mystérieuse que je n’avais pas osé questionner. Mais voilà qu’elle revenait, elle courait vers moi. Elle m’apportait enfin le pourquoi des énigmes, de ces aventures sans queue ni tête, dans un monde qui ignorait notre pays. Dans ses yeux de fée, je lirais tous les sens du S, qui j’étais, ce que signifiait ma vie. Éperdu, je tendis les bras vers elle.

Elle s’arrêta un peu en-dessous de nous. Ses immenses yeux scrutèrent anxieusement les rochers. Mais à mon plus grand chagrin, ils glissèrent sur nous comme si nous étions invisibles. Soudain, son regard s’illumina. J’en suivis la direction – et je LE vis. Campé sur un haut rocher, tendant lui aussi les bras vers elle, se tenait un beau jeune homme, pourvu, lui, d’un corps en trois dimensions. En le découvrant, je fus saisi de la brusque tentation de lui décocher une flèche en plein cœur : que venait faire cet intrus entre ma fée et moi ? Mais, tout bouillonnant de férocité, je vis mon maître du coin de l’œil. L’air attendri, il contemplait tour à tour le jeune homme et la fugitive. Sans transition, une marée de honte me submergea et je me mis à me détester : comment pouvais-je avoir eu une telle pensée…

Comme le jeune homme se penchait pour aider son amie à le rejoindre en haut du rocher, du fond de l’horizon monta une nuée noire qui bientôt confisqua le soleil. À mesure de son avancée, le silence céda comme le soleil. Ce fut d’abord une rumeur indistincte, ininterrompue, puis le vacarme discordant des croassements de milliers de corbeaux géants qui en vols serrés fondaient sur les jeunes gens.

Après avoir tenté de poursuivre ensemble l’escalade des rochers, le jeune homme tirant à lui la frêle créature, les deux fuyards furent rejoints. Ils s’arrêtèrent, lui la protégeant de ses bras. Un tourbillon noir s’abattit sur eux, les corbeaux tout à tour fonçant en piqué pour les déchiqueter à coups de becs, puis remontant, en une infernale ronde vociférante.

– Allons, Silverio !

Je n’avais pas besoin qu’on m’encourage. Déjà moi aussi j’avais saisi mon arc. Nos flèches atteignaient leurs cibles : frappés en plein vol, les attaquants s’abattaient comme des pierres. Mais ils étaient si nombreux que cela ne faisait guère de différence, dès qu’un était touché il en surgissait d’autres aussi féroces. Nous ayant repérés, ils nous assaillirent. Leur tactique était redoutable : ils montaient très haut, hors d’atteinte, puis à une allure foudroyante fondaient sur nous de tous côtés en même temps. Notre sang giclait à chacune de leurs morsures et le sol autour de nous se jonchait de corps noirs percés de flèches.

Heureusement, grâce à cette diversion, les amoureux avaient repris leur fuite. Toujours luttant, je les vis confusément disparaître au-delà des rochers et j’eus un pincement au cœur en pensant à mon rêve d’un instant, évanoui pour toujours.

Nous poursuivions rageusement notre combat lorsque, aussi brusquement qu’ils étaient arrivés, les corbeaux se retirèrent, comme sur un signal perçu d’eux seuls, issu de cet horizon plat. Reprenant haleine, nous fîmes le possible pour éponger le sang de nos blessures. Puis, nous fîmes la récolte de celles de nos flèches qui pouvaient encore être utilisables. Après quoi, il fallait bien reprendre la route.

Si nous avions connu la suite, nous aurions bravé toutes les fatigues de l’escalade pour suivre l’exemple des jeunes gens et aller au-delà des rochers. Mais, peut-être parce que nous en avions assez des tribulations dans les montagnes, nous continuâmes à descendre par le même sentier et nous atteignîmes peu à peu ces terres plates, ces terres blanches, où nous ne voyions pas âme qui vive.

Tout autour de nous, aussi loin que puissent aller nos regards, rien. Je me souvins de mon désarroi la première fois où j’avais découvert la haute mer, sur le gaillard d’avant de la caravelle. À nouveau, une poignante nostalgie m’étreignit : ballottés entre ces mondes inconnus, indéchiffrables, nous étions là errants et égarés avec bien peu d’espoir de revenir un jour chez nous. Je regardai mon maître. Lui aussi baissait la tête, et son œil sombre semblait avoir contaminé l’autre.

Soudain, nous fûmes encerclés.

X

C’était comme si la blanche plaine les avait enfantés en un éclair. Partout autour de nous ils se dressaient en rangs serrés. Sur leurs courtes jambes, leurs corps blancs absolument plats s’étiraient rectangulaires, surmontés de cheveux de couleurs variées. Des bras, des yeux, mais pas de bouche. Aussi grands que nous, ils nous dévisageaient. Puis, l’un d’eux fit un pas en avant et, sous nos yeux ébahis, nous vîmes se tracer, là où il aurait pu y avoir une bouche, une question dans notre langue :

– Qui êtes-vous ?

Comme nous nous entre-regardions, la créature traça :

– Nous lisons vos pensées. Et nous pouvons communiquer dans toutes les langues.

Instantanément, je m’acharnai à nettoyer mes pensées de jugements envers ces êtres peu élogieux et susceptibles de les indisposer s’ils en trouvaient quelque bribe en un recoin de ma cervelle.

Mais ce n’est pas ce que nous pensions d’eux qui les préoccupait.

– Pourquoi avez-vous aidé Ili et Xasyp à échapper à leur châtiment ? traça encore la même créature.

Une autre s’avança et, gesticulant, traça :

– Savez-vous au moins qui est ce misérable Xasyp ?

– Il est arrivé un jour, comme vous aujourd’hui, traça quelqu’un d’autre. Non conforme. Et il s’est obstiné à refuser d’être rectifié !

À ce moment, je vis dans le regard de mon maître qu’il « s’obstinait » à s’interdire de penser que nous étions chez un peuple de fous.

La première créature reprit :

– Notre société est la plus avancée de la planète. Nous avons développé les progrès des sciences jusqu’à la perfection. De tous les peuples, nous sommes le plus intelligent, vous le voyez. C’est ainsi que nous avons su instaurer, pour chacun et pour tous, le meilleur des Ordres possible. Notre Loi, bonne et juste, est la même pour tous : nous sommes le Pays du Plat – et, pour son bonheur comme pour le Bien Général, chacun doit être ainsi.

Une créature se tourna ver mon maître et parut répondre à une de ses pensées :

– Nous avons accordé l’hospitalité à Xasyp. Il n’avait nulle part où aller. Il reconnaissait notre monde comme supérieur. Pourtant, il a refusé d’entrer dans notre dimension. Et lui, un non-rectifié, il a osé lever les yeux sur une des nôtres !

Je me laissai aller à penser que la belle Ili semblait partager la passion de ce Xasyp – aussitôt, une créature traça en lettres énormes :

– CE N’EST PAS UNE RAISON !

– Ou plutôt, compléta le premier personnage, c’est la raison pour laquelle Ili a mérité la mort – la pire des morts. Mais vous l’avez fait fuir, et nous n’avons plus pouvoir au-delà des rochers.

Mon maître et moi échangeâmes un sombre regard : quels idiots nous avions été d’avoir poursuivi de ce côté, au lieu d’imiter les jeunes gens ! C’était vraiment se jeter dans la gueule du loup.

– Nous ne sommes pas cruels ! traça vivement une créature, s’adressant à nous deux. Ainsi, étrangers, vous allez avoir un procès équitable, vous vous défendrez, vous exposerez les raisons qui vous ont poussés à commettre un tel acte. Et quand vous aurez purgé votre peine – si bien sûr vous n’êtes pas exécutés – nous vous proposerons d’entrer dans notre dimension, c’est-à-dire de vous faire rectifier. Et si vous aviez des objections, nous vous écouterions aussi, comme à présent, et vous auriez du temps pour accepter.

À un tel discours, je fus tenté de rire, mais l’image des corbeaux géants me revint.

– Ces oiseaux, traça aussitôt une créature, sont nos soldats fidèles, intelligents et zélés.

– Allons, reprit celle du début, que le procès commence.

Si nos vies n’avaient pas été l’enjeu, cette scène aussi aurait pu nous faire rire. Cérémonieusement, la foule des créatures s’était assise, disposée en demi-cercle. Face à cette assistance, alignés derrière des chaires sans épaisseur, une demi-douzaine de juges. Devant eux, les accusés : nous – sommés de répondre aux questions qui se traçaient sur leurs faces blanches. Elles fusaient à toute vitesse et selon nos réponses, je voyais des assistants se pencher très animés vers un voisin et tracer ce qui devait être des réactions, dans un idiome à nous indéchiffrable.

Les juges nous harcelaient en suivant leur logique – de quel droit traversions-nous leur pays ? pourquoi intervenir dans un conflit étranger ? au nom de quoi avions-nous choisi un camp ? qu’entendions-nous par « l’idéal du véritable archer » ? la vie des corbeaux n’avait-elle pas de prix aussi ? l’évidente dissemblance entre les deux fugitifs ne nous avait donc pas heurtés ? – et mille autres interrogations.

De plus en plus, le public gesticulait, s’échauffait, et il semblait clair que l’hostilité, voire la fureur contre nous, dominait cette foule. Nous n’en menions pas large : même avec nos arcs, livrés à leur armée de corbeaux-soldats, comment pourrions-nous survivre ?

La nature nous sauva la mise. De l’horizon naquit un sifflement, dont l’intensité s’accrut rapidement. Les créatures stoppèrent net, visiblement terrifiées. Alors apparut sur la plaine ce qui semblait un peu l’inverse du tourbillon marin avaleur de navires : cette spirale étincelante se déplaçait dans le ciel, aspirait ce qu’elle happait dans sa ronde effrénée, l’emportait dans sa course meurtrière et plus tard en rejetait les bribes lacérées.

Les êtres plats couraient partout pour fuir, mais la spirale les capturait, dansant selon son caprice sur la plaine qui bientôt se joncha d’affreux débris de corps déchiquetés.

Mon maître et moi allions offrir à la tornade une plus grande résistance, n’étant pas « rectifiés ». Pour accroître nos chances de survie, nous formâmes ensemble un nœud, nous agrippant l’un à l’autre autant que possible – et nous nous recroquevillâmes.

C’était réellement la meilleure chose à faire. Brutalement, nous nous sentîmes soulevés de terre. Du dedans, la spirale hurlait à assourdir. Elle nous roulait, nous cognait, nous assommait, mais nous demeurions cramponnés l’un à l’autre et encore vivants, même si nous suffoquions et défaillions, ainsi emportés dans les airs vers l’inconnu. Cela parut une éternité, puis la poigne folle parut se relâcher et nous nous sentîmes descendre un peu. Et brusquement, tout s’arrêta et nous tombâmes.

Lorsque je rouvris les yeux, lorsque tout contusionné je réussis à m’asseoir et regardai autour de moi, re reçus un choc : il me sembla avoir retrouvé les lieux où j’avais grandi. C’était du moins une forteresse tout aussi imposante. Nous étions sur une vaste plate-forme sous laquelle, très bas, se brisait la mer.

– Non, fils, pas de fausse joie : on n’est pas chez nous.

Je n’avais pas vu mon maître derrière moi.

– Mais il y a des ressemblances, poursuivit-il.

Et il me désigna l’intérieur de l’enceinte. Dans les cours, les escaliers, se croisaient deux sortes de personnages : des hommes d’armes bien sûr, mais aussi des gens d’église.

– Mais ce ne sont pas de simples moines, regarde bien…

En effet, ceux-là portaient de somptueux costumes de prélats.

Ce qui se passa par la suite, ce que je vécus dans cet endroit, je répugne à en faire le récit. Cependant, je sais que je le dois à la Sainte cause de la Vérité.

XI

(Les pages de ce chapitre ont toutes été coupées au bord de la marge du manuscrit. Seule la suite du texte donne une idée de ce qu’elles contenaient – Note de la traductrice)

XII

     Donc, dès l’aube du lendemain, je profitai du sommeil de Monseigneur et me coulai hors de la chambre, le laissant à ses ronflements repus. Inaperçu, je me faufilai par le dédale de la forteresse jusqu’au bas de l’escalier ouvrant sur la place d’armes et, comme convenu, j’attendis, dissimulé dans l’ombre. Comme convenu aussi, Pilar et José, chargeant la charrette qui porterait hors les murs le linge sale de la garnison, prirent soin de laisser deux panières entrebâillées. Puis, José attela, pendant que Pilar s’en allait plaisanter avec les sentinelles pour attirer leur attention. Émergeant du corps de garde, maître Uli se fourra silencieusement dans un des paniers tandis que je grimpais dans l’autre. J’entendis José donner le départ, et la charrette s’ébranla.

Bientôt, je compris que nous avions passé le pont levis et quitté la forteresse. Un immense soulagement s’empara de moi : enfin ! J’allais pouvoir dormir ailleurs que dans la chambre de ce gros cardinal, cesser de n’exister qu’en vue de le satisfaire à toute heure, en toute chose. J’allais pouvoir oublier les rires gras des soldats quand je passais près d’eux, pendant un moment de répit, pour rejoindre mon maître. J’allais cesser de baisser les yeux devant son air triste. Il ne me questionnait pas, feignant de croire que mon office auprès de Monseigneur se bornait à le vêtir et à lui faire de pieuses lectures en latin. Pourtant, alors que, mêlé à la garnison, il était moins à plaindre que moi, il n’avait pu supporter mon avilissement et avait tout mis en œuvre pour nous faire évader – jusqu’à la réussite. Des larmes de gratitude me montaient aux yeux : combien de fois ne m’avait-il pas sauvé !

Mais notre fuite de ce jour portait aussi un espoir neuf : pour la première fois depuis le début de nos pérégrinations, nous étions un peu moins perdus. Le gros cardinal parlait même notre langue : « le Portugal n’est pas si loin », avait-il remarqué à notre arrivée, avant de poser sur moi ce regard singulier, qui avait amené ce que j’ai dû raconter précédemment[5].

Absorbé dans ces émotions, secoué des cahots du chariot, je m’enfonçais de plus en plus dans le linge sale et je respirais mal. Le museau frottant les plis de toile grossière, je me figurais respirer encore l’odeur forte du gros prélat. Le dégoût me souleva le cœur. Soudain, je me souvins de ma mère qui m’avait raconté comment, bébé, elle me portait dans sa corbeille de lingère. Pauvre mère ! J’étais bien sûr qu’alors, elle ne me laissait pas sombrer dans le sale. Je devais être délicatement posé, tout blanc langé, sur la surface du lin, dans la pureté de ma vie toute neuve.

Somme toute, pensai-je amèrement, la vie avait sa logique : cet autre que j’étais devenu, cet être sali, au corps déchiré, à l’innocence arrachée, avait bien sa place enfoui dans ce linge souillé, aspirant ses relents délétères.

J’étais en proie à ces humeurs funestes, quand je m’aperçus que nous accélérions. À l’évidence, l’attelage venait de s’emballer. Tendant l’oreille, je compris que José s’efforçait de rétablir la situation. En attendant, ma panière ballottait de plus en plus et bientôt glissa même dangereusement le long de la charrette. Soudain, je me sentis rouler en tous sens en un terrible vacarme, puis la panière sembla exploser, quelque chose me cogna la tête, et je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, je me trouvais en rase campagne et aussi seul qu’on peut l’être. Sans les taches claires formées par quelques hardes éparpillées sur la pente où j’avais débaroulé, j’aurais pu croire avoir rêvé tout cela. En m’agrippant aux buissons, je remontai sur la route et inspectai l’horizon : pas âme qui vive et pas un bruit. La panique me saisit. Malgré toutes les avanies que j’avais subies, jamais encore je n’avais été vraiment séparé de mon maître. Même dans cette forteresse d’enfer, je savais où le trouver, je parvenais par instants à me glisser jusqu’à lui, et mon sort s’en trouvait adouci. Et à présent que nous venions de nous enfuir, je me voyais brusquement privé de sa présence ? Qu’était-il advenu de lui ? Et moi, où aller, que devenir ? Le désarroi me dominait : sans arme, sans force, sans appui, pourquoi continuer à vivre ? Mes larmes me brouillaient la vue et, machinalement, j’avais marché droit devant moi.

J’arrivai à un étrange village dont les rues partaient en étoile autour d’une place ronde. Tout semblait désert. J’étais parvenu à ce point de désespoir où l’on n’a plus peur, et où la douleur vous pousse à des actions irréfléchies, saugrenues, voire dangereuses, sans qu’on y attache d’importance. Toujours pleurant, je me mis à chercher mon maître de rue en rue. C’étaient des venelles étroites, blanches, tortueuses, et je n’en finissais pas de déboucher de nouveau sur cette place centrale, d’où je reprenais une autre direction, sinuant, bifurquant, cherchant, appelant encore et encore, échouant mais recommençant, toujours plus esseulé, toujours plus affolé.

Soudain, alors que je pensais être une fois de plus revenu à la place, je fus aveuglé par une vision d’une inexprimable beauté.

Un immense arc-en-ciel semblait naître devant moi et m’offrir un pont pour monter jusqu’aux nues. Mais, à son sommet, commença à se tracer quelque chose d’obscur. Alors que tout autour l’arc étincelait de ses couleurs éblouissantes, à ce point central se constituait, se dressait une masse sombre. Puis elle se forma en silhouette géante, ouvrant largement les bras. Je la discernais de dos. Sur l’autre pente du pont coloré, je vis alors apparaître des multitudes d’êtres minuscules, des foules s’élançant vers l’ombre du sommet. Cette scène mouvante était en tout silencieuse. Brusquement, les petits personnages s’arrêtèrent – et je retins un cri : visant la forme géante, ils bandaient tous des arcs. Tous en même temps, ils tirèrent. La masse obscure, pourtant si considérable, sembla se déliter, se dissoudre. Elle s’estompa, puis disparut tout à fait. Ce fut comme si les couleurs l’avaient avalée. Dans un élan irraisonné, comme si j’avais encore été, moi aussi, armé d’un arc, je m’élançai vers ce pont pour rejoindre tout là-bas les petits archers… Mais à cet instant l’arc-en-ciel s’effaça. Déjà, il n’y avait plus que la place, de nouveau ronde et vide.

Mon cœur se serra : cette vision signifiait-elle la mort de mon maître ? Éperdu, je me jetai sur les portes qui donnaient là – je frappais, j’appelais… tout restait inerte, silencieux. Enfin, je courus, criant toujours, vers la seule rue où je n’étais pas encore allé. Comme si je m’étais cogné contre un mur invisible, je me sentis violemment rejeté en arrière. Presque assommé, je m’écroulai. Je restai par terre, prostré, hors d’état désormais de vouloir et d’agir. Peu à peu, mes perceptions s’estompaient et mon chagrin avec. Vaincu, j’allais m’endormir à jamais, gésir sur cette place et m’y ratatiner, infime loque humaine sans aucune importance, moi que mon seul ami ne pouvait plus pleurer. Tout m’était égal : je me laissais glisser et attendais la mort.

Je la vis arriver. Ou plutôt, je perçus au-dessus de moi son ombre s’approchant. J’ouvris les yeux et au même instant une douleur fulgurante me mordit les flancs. La mort avait les traits d’un oiseau gigantesque auprès de qui les corbeaux des créatures plates me parurent de gentils moineaux. Me tenant agrippé, le monstre s’éleva à une vitesse vertigineuse. Tenaillé, ensanglanté, suffoquant de la bise glacée des hauteurs, j’aurais voulu lui crier de m’achever sans plus tarder – mais j’étais hors d’état de parler. Cet auxiliaire du trépas paraissait savoir quoi faire de moi. Il filait d’une allure sûre, rythmant son vol d’un bruit de gosier régulier. Des ailes immenses battaient avec aisance, comme s’il avait été libre de tout fardeau. Le temps passant, ses griffes plantées en moi me déchiraient de plus en plus profondément. J’avais aussi très soif. Je haletais, la tête me tournait.

Tout à coup, le monstre piqua vers le sol et, sans crier gare, il ouvrit ses griffes et me laissa tomber. L’air me siffla aux oreilles, je chutais comme une pierre, la poitrine déchirée de mon dernier hurlement de terreur – qui s’interrompit brusquement dans l’eau qui me reçut. Je touchai le fond, barbotai, me débattis avec désespoir… et me retrouvai debout, la tête seul dépassant d’un bassin carré situé dans une cour cernée de bâtiments grisâtres.

Je hoquetais et crachais encore quand je fus pêché là par deux hommes, aux identiques habits sans couleur. Ils m’assirent au soleil et m’enveloppèrent dans une sorte de couverture. Avec le souffle me revint la douleur : ce monstre m’avait déchiré cruellement. Mais heureusement, j’étais vivant, et déjà j’oubliais avoir souhaité cesser de l’être !

Levant la tête, je rencontrai le regard de mes sauveteurs. L’un d’eux, un pli au coin des lèvres, semblait trouver comique que j’aie l’air content d’avoir survécu. L’autre au contraire soupira, hocha la tête, et je lus dans ses yeux un mélange de pitié et d’impuissance.

Où avais-je donc atterri ? Je frissonnai.

XIII

Je me trouvais là au Kraër Nald, ainsi nommé de par son souverain, le « Steröl » Kraër. Comme j’allais vite m’en apercevoir, me croire encore vivant tenait de l’abus de langage, car de ce qui est la vie, on ne nous laissait à tous que les tourments organiques : faim, fatigue, douleur. Lorsque, dans leurs razzias aux frontières, les oiseaux du maître avaient raflé quelque proie égarée, ils volaient la livrer dans cette cour aisément repérable du ciel. Il y avait là une sorte d’infirmerie et d’intendance. On y était examiné, sommairement retapé si c’était indispensable, puis on vous rasait la tête et vous remettait une couverture, une gamelle, des galoches, un uniforme sans couleur et un bonnet numéroté dont la teinte indiquait à quelle partie du territoire on vous affectait. Son port constant était obligatoire. Quand, pour m’enregistrer, on me questionna, par ma bouche parlèrent ceux qui jadis m’avaient baptisé « Farrapo ». Dans l’état où je me sentais, c’était le nom qui me seyait. C’est ainsi que, « chiffon » vacillant aux plaies encore à vif, je fus conduit à mon secteur pour prendre place parmi les milliers d’esclaves du Steröl Kraër.

À perte de vue, ces terres presque plates étaient couleur de cendre. Mais cet aspect funèbre était trompeur : leur fertilité tenait du prodige. Dans les vergers immenses, dans les champs, partout, des récoltes surabondantes se succédaient et la nature semblait à peine prendre un peu de repos avant de se remettre au travail – comme nous-mêmes, en somme.

On m’avait affecté aux vignes. Nous logions dans de longs baraquements de bois, éclairés par deux lucarnes dans les hauts pans du toit. On nous y enfermait la nuit pour dormir, sur des paillasses alignées à même le sol de terre battue. Au point du jour, un coup de sifflet nous faisait lever. Nous devions alors nous tenir, gamelle en main, au pied de nos paillasses, dans un total silence. La porte était déverrouillée, et un garde poussant un chariot à roulettes commençait à distribuer la soupe qui nous nourrirait pour la journée. Arrivé le dernier, j’avais été placé à l’entrée du baraquement, ce qui me permettait d’avaler ma pitance pas encore vraiment froide. On nous octroyait aussi une demi-miche, mais nous la gardions jusqu’au soir, pour tromper les tenailles de la faim au retour de l’interminable labeur.

Après le déjeuner, un deuxième coup de sifflet donnait le signal des ablutions aux baquets disposés de loin en loin. C’était presque le seul moment où, attendant notre tour, des échanges à voix basse étaient possibles, couverts par les va-et-vient. Mais au troisième coup de sifflet nous devions être prêts et nous ranger dehors.

Venait alors le moment du plus hypocrite rituel de cette horrible contrée. Tous les matins, dans tout le Kraër Nald, devant chaque baraquement, le chef des gardes devait lire aux esclaves un discours de Kraër, une adresse à son peuple, à écouter religieusement. Bien sûr, les premiers mois je n’en compris pas un mot. Mais peu à peu je me familiarisai avec cette langue – peut-être d’ailleurs ces prêches matinaux m’aidèrent-ils à l’apprendre.

« Mes enfants » – cela commençait toujours ainsi – « Rien de grand ne se fait sans effort. Vous et moi, nous travaillons ensemble à la grande œuvre commune. Comme moi, je le sais, vous aimez notre terre du Kraër Nald, qui nous nourrit de ses fruits et qui, pour continuer de le faire, réclame tous nos soins. Et vous lui donnez vos soins. Ce que vous faites est utile : vous œuvrez à la prospérité de notre pays. Ce que vous faites est beau : vous aidez la Nature dans son œuvre de vie. Chaque matin, partez à l’ouvrage avec courage. Revenez-en chaque soir avec fierté. Comme moi-même, chacun de vous est une pierre de notre maison commune, le Kraër Nald. Ensemble, nous la ferons toujours plus belle, toujours plus grande, toujours plus puissante. »

Les textes changeaient, mais martelaient toujours les mêmes idées, amour du pays, de l’effort, « maison commune » à construire… La lecture finie, le garde sifflait une fois encore et nous avions à nous frapper le cœur en signe d’allégeance au Steröl, au grand Kraër dont nous venions d’entendre les mots sacrés. Enfin, au dernier coup de sifflet, c’était le départ au travail, à pied ou sur les chariots qui plus tard serviraient à charger les raisins.

Alors commençait l’enfer. Non pas tant à cause du travail en lui-même, même s’il était harassant, interminable, dans ces vignes aux ceps énormes qui ne connaissaient pas de saisons et où sans cesse d’autres grappes naissaient, mûrissaient, devaient être coupées. Ce labeur aurait pu être supportable – s’il n’y avait pas eu les gardes.

Bottés, casqués, vêtus de noir, ils sillonnaient les rangs derrière nous, armés d’une longue tige métallique effilée dont je ne compris pas d’abord tout le terrible pouvoir. J’en fus instruit rapidement. Le premier jour, comme j’étais encore maladroit dans ma tâche, un garde se posta derrière moi. Je m’acharnai sur mes cisailles, me dépêchant de détacher le plus de grappes possible. Soudain, une douleur atroce me transperça, irradia de mes reins vers mon dos et mes membres, comme si mes os avaient pris feu. Je hurlai. Le garde eut un gros rire. J’avais lâché mon outil. Pour le reprendre, il me fallait tendre la main. Alors, l’homme commença un jeu où son aiguillon était le chat et ma main la souris. Il m’ordonnait de ramasser, puis piquait pour que la douleur me fasse lâcher prise. À chacun de mes cris, cette brute semblait s’amuser davantage. Le venin de l’aiguillon faisait gonfler ma main, qui devenait engourdie, de plus en plus malhabile à se mouvoir.

Heureusement, comme je me trouvais près de défaillir, mon bourreau fut appelé plus loin et j’eus un peu de répit. Alors vint à mon secours mon voisin de rangée – qui dormait aussi sur la paillasse d’à côté au baraquement. Pour remplir un peu mon panier, il coupa à ma place plusieurs grappes ; il replaça mon outil entre mes doigts paralysés ; enfin, comme je ne connaissais pas sa langue, il me mima la conduite à tenir pour mieux supporter les piqûres : inspirer profondément. J’eus peu après l’occasion de vérifier que la respiration était en effet la seule chose qui pouvait rendre une telle douleur tolérable.

Ainsi passaient les jours au Kraër Nald. Jusqu’au soir, nous trimions, servant d’amusement et de souffre-douleur aux brutes qui nous gardaient. Lorsqu’enfin le jour baissait, au coup de sifflet libérateur, nous regagnions les longs baraquements où l’on nous bouclerait pour la nuit, avant de repartir « travailler à la grande œuvre commune » que vantaient les discours du matin.

Peu à peu, je fis connaissance avec Gorfäg, mon voisin de paillasse. C’était un homme de haute stature, bâti en force, avec des mains énormes. Sa face avait l’air taillée à la hache dans un billot. Mais cet ensemble fruste était démenti par son regard : au-dessus de ses pommettes saillantes, Gorfäg posait sur notre misère des yeux gris pensifs et tristes. Venant du pays voisin, il s’exprimait dans la langue du Kraër Nald. Au bout de quelques mois je pus le comprendre et une nuit, il me conta en chuchotant son histoire.

Kraër avait envahi son pays et exterminé toute sa famille. Comme beaucoup parmi ses compatriotes, lui-même avait été raflé par l’armée victorieuse, et réduit en esclavage.

– J’ai d’abord servi aux fermes. On est un peu plus libres qu’ici et on fait des choses moins monotones. On m’a transféré aux vignes la veille de ta venue. Juste le jour où est arrivé Aravig.

Gorfäg s’était tu, puis endormi. Mais j’avais dressé l’oreille. Bien sûr, c’était folie qu’un tel espoir – pourtant, cet « Aravig », capturé presque en même temps que moi, se pourrait-il…

Le lendemain, je travaillai machinalement, tout entier plongé dans cette pensée. À l’idée que, peut-être, mon maître se trouvait lui aussi dans cet enfer, mon cœur se serrait. Mais aussitôt me venait l’espoir de le revoir – et je ressentais le même allègement que jadis, dans la forteresse où je subissais le gros cardinal.

La nuit venue, je me laissai tomber sur ma paillasse et, tremblant, je questionnai Gorfäg sur Aravig. Autour de nous tout était calme. Incongru dans ce monde d’horreur, un rayon de lune tombait d’une lucarne du toit et argentait près de nous le bois de la paroi. Je devinais le visage de mon voisin. Il chuchota, avec réticence me sembla-t-il :

– C’est une affreuse histoire.

Je me sentis plus mort que vif. J’étais suspendu à ses lèvres.

– Aravig est une sorte de géant, une force de la nature. Mon dernier jour aux fermes était son premier jour d’esclavage. On était aux champs. La première fois qu’un garde l’a piqué, il a bondi, il lui a arraché son aiguillon, et, d’un coup, il l’a cassé en deux. Puis, d’une voix de stentor, il nous a harangués : nous tous, est-ce qu’on n’avait pas honte de se laisser traiter en bétail par une poignée de brutes, alors qu’on était vingt fois plus nombreux qu’eux…

Mon cœur battait follement : j’imaginais maître Uli dressé, indomptable, bravant les gardes. J’étais aussi fier que si moi-même j’avais agi ainsi.

– Hélas, reprit Gorfäg, il parlait bien à du bétail. À un troupeau, harassé, affamé, apeuré. Pas un parmi nous n’a osé bouger. On le regardait en silence, ébahis – et on restait à nos postes, en pauvres lâches. Alors, tous les gardes se sont jetés sur lui. Il leur a donné du fil à retordre, il s’est battu comme un lion. Mais…

Je crus que j’allais crier :

– Mais ?

– Ils ont fini par le maîtriser et le ligoter. Ensuite, le chef des gardes a pris son aiguillon et a dit qu’il allait lui apprendre à faire la révolution… Je te laisse imaginer. Il l’a piqué aux pires endroits. Et pour finir, il lui a crevé un œil. Après, il a été laissé là, toute la nuit. Il devait choisir le lendemain entre la reprise immédiate du travail, ou la mort immédiate.

Encore plus bas, il termina :

– J’ai su plus tard qu’au matin, Aravig s’était relevé et mis au travail en silence, sans daigner réagir aux nombreux coups d’aiguillon. Et que, même dans cet état, et même borgne, il allait aussi vite que n’importe qui. En somme, il s’était soumis, mais avec noblesse.

Cette nuit fut pour moi peuplée de cauchemars. Me dressant en sueur, je ne savais plus si l’éborgnement faisait ou non partie de mes rêves. Quand le jour se leva, l’implacable réalité me rattrapa de sa main glacée. En travaillant, les larmes me brouillaient la vue. Comment avais-je pu tant gémir sur mon propre destin ! Quel sot égoïste j’avais été, combien indigne de l’amitié d’un homme aussi admirable que mon maître !

Le premier choc passé, je réfléchis : me savoir vivant – même ici – serait sans doute pour lui un réconfort. Quel moyen trouver pour lui faire connaître ma présence ? Je me tourmentais sans fin.

C’est alors que s’entrouvrirent de tout autres perspectives.

XIV

Une nuit, quelqu’un me toucha l’épaule. Tiré d’un lourd sommeil, j’ouvris les yeux. Gorfäg me montrait l’entrée du baraquement, où donnait à plein, depuis le toit, la lune. Dos à la porte verrouillée, Öwigz, homme trapu et d’ordinaire peu démonstratif, gesticulait : en silence, il faisait signe de se rassembler. Chacun ayant réveillé ses voisins, nous nous agglutinâmes tant bien que mal vers l’entrée.

Les gardes de Kraër patrouillaient la nuit sur les domaines et, souvent, nous entendions un cheva approcher, s’arrêter un moment près de la porte pour vérifier qu’à l’intérieur tout était calme. Nous devions donc absolument conserver le silence. C’est pourquoi Öwigz entreprit une étrange pantomime : pour s’expliquer, il recourut à des gestes et à des dessins tracés sur la terre battue.

Parmi les esclaves, nous apprit-il, un soulèvement général se préparait. À cette heure, dans tous les baraquements du Kraër Nald, on s’organisait. Le complot était parti des fermes, où on avait un peu de latitude pour aller et venir. D’un secteur à l’autre de la contrée, les nouvelles étaient transmises par le barbier de l’infirmerie, qui nous rasait la tête une fois par mois. Quant au chef, au stratège, à l’instigateur de toute la conspiration, son nom fut le seul prononcé – et je m’aperçus que, connu de tous, il suscitait une unanime admiration : ARAVIG LE BORGNE. Son héroïque défi s’était raconté d’un bout à l’autre du Kraër Nald.

Mon regard tomba sur le visage de Gorfäg : il rayonnait, ses yeux étincelaient. Sur le sol, Öwigz traça du doigt des schémas, des chiffres. Nous étions trop nombreux pour voir tous en même temps mais, presque sans bousculade, tout le baraquement se succéda par groupes, approchant et se retirant en silence. Quand enfin vint mon tour, je découvris qu’Öwigz, sous un dessin sommaire mais explicite, avait recensé les ennemis – les gardes de Kraër : 400, sans doute bien entraînés. C’était peu : la guerre finie, le Steröl avait renvoyé son armée de mercenaires. La garnison lui suffisait pour nous surveiller – du moins devait-il le penser. Le schéma précisait aussi que nous étions, nous, près de 2 000 esclaves. Chacun avait à préciser s’il savait déjà manier une arme. Öwigz avait tracé des colonnes surmontées de dessins : épée, javelot, arc…

Mon cœur fit un bond. En dessinant, je tentai de signifier que j’étais archer, mais aussi, capable d’aider à la fabrication. Öwigz posa sur moi un regard interrogatif. À voix basse, je confirmai ce qu’il croyait avoir compris. Alors, sur sa face silencieuse s’esquissa puis s’épanouit un des plus beaux sourires que j’aie jamais vus. Il me donna une bourrade affectueuse. Quand, le dernier, je regagnai ma paillasse, je trouvai Gorfäg tourné vers moi. Il semblait aux anges :

– Quel homme, hein ? chuchota-t-il. Ils l’ont tous cru brisé, mais lui, il n’a jamais renoncé. C’est un modèle pour nous tous !

Les larmes me montèrent aux yeux. Je ne pus rien répondre.

Au Kraër Nald, jamais il n’y avait eu de révolte et c’est sans doute pourquoi les autorités n’en craignaient pas. Le Steröl restait dans sa citadelle en pierre noire où, entouré de sa cour, il composait ces discours dont il pensait sans doute que l’ingestion réitérée suffisait à nous décérébrer. Dans la journée, pendant que nous étions au travail, les baraquements n’étaient pas surveillés. C’est ainsi qu’un soir, peu après cette nuit mémorable, je trouvai dans ma paillasse des plumes, des cordes, des outils – et Öwigz m’apporta du bois qu’on avait caché dans la sienne. Fiévreusement, je passai dès lors une partie des nuits à fabriquer des cordes et des flèches. L’ouvrage achevé disparaissait le lendemain, et de nouveaux matériaux m’étaient fournis.

Une fois par mois, la moitié du baraquement était emmenée là où le monstre ailé m’avait largué le premier jour. On nous y rasait tête et barbe et nous troquions notre uniforme sale contre un propre. Le barbier pouvait aussi dispenser quelques soins sommaires. C’était un vrai moment de répit, deux heures arrachées à l’éreintant labeur. Les gardes eux-mêmes ne nous persécutaient pas, préférant rester près des chariots, à chiquer et à se raconter des blagues grasses. Assis en rangs d’oignons sur les murets bas de la cour carrée, nous regardions le bassin du centre, attendant notre tour d’entrer dans un des bâtiments.

C’était aussi le seul jour où nous croisions des esclaves d’autres parties du Kraër Nald. Et c’est ainsi que, quelques temps après avoir commencé à fabriquer des flèches et des cordes, je revis enfin mon maître.

Dès que je sautai du chariot, mon regard se fixa sur lui. Même assis, il dominait largement ses voisins. La tête couverte du bonnet noir de ceux des fermes, il portait aussi un tissu noir dissimulant son œil crevé. Il me vit, lui aussi. Son œil valide, le mordoré, lança un éclair. À la dérobée, je louchai du côté des gardes : ils ne nous prêtaient nulle attention. Je fis lentement le tour de la cour. Comme par magie, la place à côté de mon maître devint libre et je m’assis, près de lui à le frôler. Sur le muret nos mains se trouvèrent et se serrèrent. J’avais peine à ne pas pleurer. Nous restions sans parler, sans nous regarder, sans paraître nous connaître. Puis, les yeux toujours devant moi, je chuchotai :

« ARAVIG » ?

Je devinai qu’il souriait.

– Le chevalier que j’ai servi jeune homme m’appelait comme ça. Il parlait la langue d’ici, ça m’a servi. Il m’a aussi appris la guerre – ça, j’aurais aimé ne pas m’en servir.

Il soupira. Mon cœur monta jusqu’à mes lèvres :

– Maître, je suis si malheureux, votre œil…

– Allons fils, on a assez d’un œil pour se conduire, si on sait regarder.

Ma main était toujours nichée dans la sienne, dont la chaleur faisait passer en moi un peu de la sécurité du temps où il se tenait à mes côtés. Cependant, du tréfonds de mes entrailles montaient aussi des bouffées de haine envers ses bourreaux.

Soudain, une vague d’angoisse me recouvrit : un complot de deux mille conjurés, tous sachant le nom du chef, n’était-ce pas pure folie ?

– Maître, comment ne pas être trahis ?

Il réfléchit un instant.

– Mon histoire s’est répandue. Il faut que mon nom se répande : c’est ce qui donnera à tous le courage de la révolte. Quant à trahir, je n’y crois pas. Tout le monde sait qu’avec Kraër, un esclave n’a rien à gagner, rien à espérer. Jamais il n’en a libéré aucun, jamais il n’a rien accordé qu’aux gens de son cercle de courtisans. Le choix pour nous tous est mourir au travail, ou peut-être vivre libérés du tyran.

Après un petit temps, il reprit :

– Les gardes sont stupides, nous sommes plus nombreux et bien organisés, et Kraër ne s’attend à rien.

Puis, encore plus bas :

– La forge fabrique, on aura des épées, des piques, des fléaux, des javelots. Toi et moi on fait des arcs. Parmi nous, il y a beaucoup d’anciens soldats, capturés dans les guerres de Kraër.

Une dernière fois, il me serra la main :

– Allons fiston, courage ! Hauts les cœurs !

Il se leva pour entrer dans le bâtiment. Nous échangeâmes un regard – et je ne le vis plus.

Comme tous les autres, notre baraquement avait élu trois délégués. Selon le plan, après la victoire tous se réuniraient en conseil pour prendre les premières décisions et assurer l’organisation immédiate. Sans doute en raison des nuits passées à fabriquer les flèches, je fus choisi, avec Orfäg et Öwigz. Ce dernier en savait plus que nous : il recevait des informations codées, glissées dans sa paillasse. Un soir, rentrant du travail, il me poussa du coude en montrant ma couche. Dès le départ des gardes j’y courus. Tout au fond se nichaient un carquois et un arc complet à ma taille et, malgré la pénombre, j’y discernai mon initiale. Tout ému, je caressai le bois. Aux fermes, maître Uli avait accès à des ressources et des cachettes qui lui avaient permis de se charger de tous nos arcs – mais il avait dû apporter au mien un soin particulier.

Je m’avisai brusquement de la similitude entre mon initiale et le S. jamais encore cette pensée ne m’avait traversé l’esprit. Pauvre Frère Eusebio ! Lui si doux, qu’aurait-il dit s’il avait découvert que sur Terre l’Enfer existait, et que j’y étais prisonnier ?

Dans la nuit, Öwigz nous rassembla : l’assaut aurait lieu au matin. Gesticulant et dessinant, tout fut organisé, avec le plus de précision possible – place au matin des armes, que nous avions tous reçues le jour même, rôles à tenir dans l’attaque de nos gardes. Après quoi, chacun retourna faire semblant de pouvoir dormir.

Le lendemain, la sortie en masse avant le discours permit les manipulations prévues. Nous, archers, posâmes dans l’angle sombre contre la porte nos armes appuyées. À la fin du discours, tout le monde frappa son cœur selon la règle, puis certains grimpèrent sur les chariots. À ce moment, ayant à escorter les piétons et plusieurs chariots, les gardes se trouvaient divisés. Öwigz siffla et nous passâmes à l’action. Ces imbéciles n’avaient encore rien compris, que déjà ils étaient visés du haut des chariots par des arcs qu’on nous avait lancés à la volée, des derniers rangs, depuis la porte du baraquement. Pendant ce temps, d’autres prisonniers avaient bondi sur leurs geôliers par derrière et les perçaient de part en part. Sur le côté après la lecture, le chef tenait encore le discours et blême, bouche bée, les yeux exorbités, semblait ne pas croire à ce qu’il voyait. D’un saut, Gorfäg fut sur lui et le renversa. À coups de poings, il lui écrabouilla la figure, de toutes ses forces, comme pour soulager le trop plein de sa haine trop longtemps retenue. Enfin, il tira son poignard et, d’un coup, trancha de part en part la gorge de ce misérable. Puis, haletant, il se releva. Déjà, tout était fini : il ne restait plus un seul garde en vie.

Sans perdre de temps, nous nous entassâmes sur les chariots et prîmes la direction des fermes. Chemin faisant, de chaque baraquement nous rejoignaient d’autres chariots, chargés d’esclaves pareillement victorieux. Nous échangions sourires et saluts, mais personne ne criait : il était bien trop tôt pour triompher. Ayant quitté les vignes, nous fûmes rattrapés aux vergers par des cohortes en bonnets verts – notre cortège grossissait de plus en plus. Enfin nous parvînmes aux fermes.

C’était là le cœur de la richesse du Kraër Nald. En plus des immenses cultures, en plus des vastes étables, de la porcherie, de la basse-cour, là se trouvaient pressoirs, caves, granges, celliers, silos, saloirs. Là étaient la laiterie, la sellerie, la tonnellerie, la forge. Plus de la moitié des esclaves de la contrée travaillait aux fermes, et ce matin-là, tous s’étaient soulevés comme un seul homme ; ils avaient réussi.

Cependant, toutes nos victoires n’étaient encore que provisoires. Nous le savions, nous n’étions surveillés que par une moitié de la garnison, l’autre restant à la citadelle noire. Pendant les heures de travail, nul là-bas ne se douterait de notre coup de force. Mais au soir, à l’heure habituelle du retour des gardes, tout serait découvert. Nous avions donc la journée pour préparer le combat décisif, qui ne pouvait manquer d’avoir lieu au crépuscule.

À l’instigation d’Aravig le borgne, à qui tous se hâtaient d’obéir, notre armée éventra un grand champ gris fraîchement labouré, choisi comme théâtre de l’affrontement à venir. Des fosses hérissées de piques furent creusées et parfaitement recouvertes de branches déjà tressées, qu’on saupoudra de terre grise. Au-delà de ces pièges invisibles, Aravig nous fit construire d’étrange carrés de chariots : les archers se percheraient dessus, des fantassins s’abriteraient derrière. Sur le côté du champ, un bosquet touffu fournit des positions d’embuscade à une partie des combattants, chargés de prendre à revers les attaquants quand leurs chevaux auraient été mis hors de combat par les fosses.

Fabriquées clandestinement, nos armes étaient sommaires. Mais nous avions l’avantage du nombre et du choix du terrain. Et surtout, nous débordions de l’énergie de ceux qui misent sur un coup leur vie entière.

Les heures passèrent. L’attente était pesante. Il était étrange, aussi, d’être là en plein champ sans rien faire : nous n’avions pas l’habitude.

Le soleil déclinait, quand un roulement sourd annonça l’approche d’une troupe au galop. En apparaissant à l’horizon, la garnison fit halte -probablement les chefs étaient-ils interloqués par notre curieux dispositif de chariots en carrés. Nous n’étions pas à portée de flèches les uns des autres et nous attendions qu’ils attaquent. Ils semblèrent hésiter quelque peu, mais enfin, un ordre fut jeté. Déployés sur toute la largeur du champ, juste comme nous l’avions désiré, ils foncèrent tous ventre à terre. Ce fut un carnage. La terre s’ouvrant sous leurs pieds, les chevaux dégringolèrent au fond des fosses où les pieux les éventrèrent. Ceux des soldats dont les jambes n’avaient pas été déchirées ou cassées se hissèrent à la surface et repartirent à l’assaut. Juchés sur les chariots, nous nous baissions derrière leurs parois de bois, où les flèches ennemies se fichaient sans nous toucher : nous attendions. Alors, derrière les assaillants, ceux du bosquet passèrent à l’attaque. Aussitôt, les fantassins entrèrent dans la mêlée et se jetèrent rageusement sur leurs bourreaux d’hier, pendant que, dressés, nous les criblions de nos flèches. La lutte fut sans merci. En peu de temps, nous restâmes maîtres du champ de bataille et, je dois l’avouer, nous ne fîmes pas de prisonniers. La nuit venant nous trouva libérés, barbouillés de sang, et grisés de notre victoire.

La suite du plan prévoyait de gagner la citadelle, de supprimer le tyran, et d’établir un gouvernement juste, pour que ce pays où nous avions tant souffert vive enfin dans le bonheur. Grimpé sur un chariot, Aravig nous mit tous en garde : Kraër était certes privé de soldats, mais nous ignorions combien de personnes l’entouraient encore, et quels pièges il pourrait nous tendre. Il fallait rester armés, groupés par baraquements, entre gens qui se connaissaient :

– Méfions-nous des espions !

Hélas, malgré le prestige dont jouissait mon maître, plus forte était l’ivresse de la victoire. Certains avaient aussi au fin fond des cuisines ou des buanderies de la citadelle une femme, une fille, dont ils avaient été séparés : toutes ces femmes étaient restées hors de notre complot, et on brûlait de les libérer à leur tour, elles, les dernières esclaves du Kraër Nald. L’excitation était donc à son comble, et c’est en foule, et non plus en armée, que dans la nuit désormais profonde nous parvînmes à la citadelle noire.

XV

Tout était silencieux. Aux douves, les portes étaient ouvertes. De gardes nous ne vîmes nulle part. Impressionnés malgré nous de pénétrer dans l’antre de l’auteur de nos maux, nous nous étions tus et c’est presque sans bruit que, flot compact, nous nous répandîmes dans une cour cernée de hauts murs noirs et froids. Quatre tours massives, carrées sur le mur de l’entrée et rondes sur celui d’en face, l’encadraient, présences muettes, menaçantes.

Puis, ayant distingué le long des murs de la cour plusieurs portes, la hâte de les franchir pour pouvoir retrouver les femmes raviva le brouhaha.

Dans la cohue, je jouai des coudes pour me rapprocher d’Aravig, qui se concertait avec les délégués des baraquements : il tentait d’organiser des équipes pour fouiller méthodiquement les lieux et mettre la main sur Kraër. Les dédales de la citadelle nous étant inconnus, les femmes, une fois libérées, nous seraient sans doute d’un grand secours – encore fallait-il les dénicher.

Mais avant qu’Aravig ait réussi à répartir les rôles entre ceux qui, palabrant dans le désordre, se pressaient autour de lui, une vive lumière jaillit d’un coup de la tour ronde de droite, dont la plus haute fenêtre s’ouvrit brusquement. Une haute et sombre silhouette s’y dessina à contre-jour :

– Mes enfants !

Tout le monde se figea. Sa voix résonnait entre ces murs noirs, comme s’il était partout à la fois. D’en bas, nous ne voyions de lui que son ombre imposante, mais cette voix, il nous semblait déjà la connaître et, instantanément, elle nous paralysa.

– Mes enfants, on a trahi ma confiance ! Aujourd’hui, quand j’ai découvert que sur mes terres vous ne viviez pas heureux, croyez-moi, mon cœur a saigné…

– Tu peux garder ta salive, Kraër ! tonna soudain Aravig. Sur tes terres, les seuls à saigner, c’étaient nous !

Il nous avait réveillés : un frisson courut la foule, d’où monta une immense clameur d’approbation. Mais Kraër ouvrit les bras et reprit :

– Devant Dieu, mes enfants, je le jure, c’est un affreux malentendu. Ces grades m’ont trahi. Vous avez eu raison d’être en colère…

Des exclamations diverses jaillirent çà et là : l’effervescence était croissante, des mouvements fiévreux se firent, des petits groupes commençaient à s’acharner sur des portes fermées qui résistaient. Je vis Aravig entouré d’hommes du verger, tout près de celle de la tour de Kraër. Mais ce dernier avait repris :

– À présent, vous et moi, nous allons bâtir ensemble un nouveau…

Il poursuivait, et en moi bouillonnait la fureur. Je me mis à hurler :

– Ne l’écoutez pas, vous tous ! C’est un menteur ! Il nous trompe !

J’aurais voulu avoir la voix et l’ascendant d’Aravig, mais j’en étais bien loin. Où était-il ? Je ne le voyais plus nulle part. Était-il allé saisir Kraër ? Éperdu, je voulus encore exhorter nos amis à fermer leurs oreilles au discours qui continuait. Soudain, je m’aperçus que j’étais entouré d’inconnus. J’ouvris la bouche pour crier – un violent coup sur la nuque étrangla ma voix. Mes jambes se dérobèrent. Mes voisins me retinrent sous les aisselles, me portèrent serré entre eux, demi-assommé, vers le mur de la cour, où une porte s’ouvrit et nous escamota.

De l’autre côté, on me désarma, on me lia les mains et, jeté comme un sac sur les épaules d’un des ravisseurs, je fus porté tout en haut d’un escalier, dans une cellule étroite où on me jeta rudement par terre. Le deuxième homme nous rejoignit, armé de verges dont je ne peinai guère à deviner la destination.

– Moi, dit-il nonchalamment, pour me corriger mon père prenait les plus grosses. Alors maintenant, je fais pareil – en souvenir, comme qui dirait…

Il eut un gros rire.

– Moi, comme tu sais, j’aime mieux les fines, répondit l’autre.

– J’ai pris les deux, notre ami comparera.

Il rit encore.

– Attention, hein, Kraër a dit « juste une leçon ». Il veut le finir lui-même après s’être occupé de l’autre.

Je frissonnai.

On m’arracha mes frusques, on m’attacha les poignets à un anneau fixé au plafond, et les deux brutes s’appliquèrent à me fouetter dans les règles. Mais, malgré la douleur et plus forte qu’elle, une affreuse pensée me dominait : mon maître était aux mains de Kraër.

Je commençais à défaillir, quand la porte s’ouvrit : « le chef » envoyait chercher mes bourreaux. Lâchant leurs outils, ils me dépendirent et s’en furent.

– De toute façon, il a son compte, observa l’un en sortant. Kraër le veut vivant.

Pantelant, ensanglanté, je gisais sur le dallage glacé. Son contact m’aida à retrouver mes esprits. La haine me faisait revivre, et aussi le sentiment de l’urgence : nous avions gagné, mais, à l’évidence, Kraër avait infiltré parmi nous ses espions. Bien organisés, ils avaient isolé et kidnappé ceux qui exhortaient à la lucidité et au courage. Et, pendant que la foule subissait l’influence émolliente de ses promesses, ils allaient sans doute de groupe en groupe pour conseiller la soumission.

Coûte que coûte, je devais m’évader et tout faire pour arracher mon maître à Kraër – s’il était encore temps.

Mes yeux tombèrent sur les verges. Mon sang ne fit qu’un tour. C’était pure folie, on pouvait venir à tout moment. Mais Kraër me destinait à la mort : qu’avais-je à perdre ? Quand on m’avait dépendu, la corde de mes poignets s’était un peu défaite – assez pour que je m’en délivre tout à fait. Elle était fine, trempée de sang. Fiévreusement, j’empoignai la plus grosse verge et fabriquai l’arc le plus sommaire mais le plus vite confectionné qui jamais ait été. Puis, je cassai la verge fine sur mon genou pour en tirer des flèches. Mais le bois ne suffisait pas. Je regardai tout autour de moi : il n’y avait qu’un vieux lit de sangles dans un coin. Avec rage, je le retournai, le secouai, comme si, contre toute raison, il allait me livrer ce dont j’avais besoin.

Je finis par aviser une pointe, qui dépassait du cadre en bois pourri. Comment je la retirai, comment je m’en servis pour creuser une encoche à une flèche, puis parvins à la fixer à son autre extrémité, tout cela, depuis, m’a cent fois paru incroyable. J’agissais dans un état second.

Une fois armé et rhabillé, je décidai de crier pour faire venir quelqu’un, que je tuerais à son entrée, comptant sur l’effet de surprise. Mais soudain, de l’autre côté de l’étroite fenêtre, retentit à nouveau la voix de Kraër. Je bondis et regardai entre les barreaux.

Je me trouvais en haut de la tour carrée, à gauche de l’entrée de la cour. Sur la façade d’en face, en haut de la tour ronde de droite, Kraër avait repris place à sa fenêtre illuminée :

– Mes enfants, j’ai près de moi Aravig. Je lui ai tout expliqué, et il a reconnu son erreur !

Il s’écarta. Derrière lui, sagement assis dans un fauteuil, se tenait mon maître, silencieux, absolument immobile. Kraër reprit sa place :

– Oui mes enfants. Il m’a même demandé pardon de s’être révolté. Il est d’accord avec moi. D’accord pour commencer dès demain ensemble une nouvelle vie au Kraër Nald. Mais pour cela, il ne faut plus de violence. Il faut un pardon général.

Dans la cour, la situation semblait indécise : la disparition, puis la réapparition d’Aravig à a fenêtre avaient dû semer les doutes. Des groupes s’étaient formés, on gesticulait. J’aurais voulu pouvoir crier à tous l’évidence : Aravig était mort ! Comment pouvaient-ils vaciller si facilement, crédules, malléables, versatiles ?

Kraër paraissait de plus en plus triomphant. Il clama :

– Allons mes enfants, tous ensemble nous allons prier ! Mettons-nous tous à gen…

Je n’avais même pas réfléchi. Entre deux barreaux je visai et tirai. La phrase sombra en un horrible gargouillis sonore. Un jet de sang gicla de la gorge où la flèche s’était fichée. Une seconde, Kraër demeura dressé, figé, puis il bascula en avant, tomba du haut de la tour et vint s’abattre tout en bas, disloqué sur les dalles.

Il y eut un instant de stupeur. Ensuite, ce fut du délire. Déchaînés, hommes et femmes se ruèrent sur les restes du tyran, acharnés à le percer, à l’étriper, à le détruire, à le réduire à rien. Armes en mains, la foule déborda cette fois par toute la citadelle, traquant les courtisans et la garde rapprochée du maître déchu. De ma fenêtre, je vis les espions déguisés en esclaves enfin désignés, poursuivis, exterminés. J’entendis dans l’escalier scander mon nom, Farrapo : on me délivra, on me porta en triomphe, moi l’archer libérateur. Parmi tous ces gens, nul déjà ne se souvenait plus avoir été si près de se soumettre.

Dès qu’on voulut bien me poser, je montai dans la tour de Kraër. Là régnait le silence. Je parvins tout en haut, à la vaste salle illuminée – et je le vis, tout seul, droit sur un grand fauteuil. Son œil mordoré s’était éteint. Le cœur serré, je m’approchai et frissonnai : tout son corps était criblé de gros clous qui l’accrochaient contre le haut siège.

J’entendis qu’on venait. C’étaient Gorfäg et Öwigz, qui me cherchaient pour la réunion du conseil, dans la salle du premier étage. Apercevant Aravig, ils s’arrêtèrent, honteux : dans la confusion générale et l’enchaînement des événements, ils n’avaient plus pensé à lui, à qui nous devions tant. En silence, ils m’aidèrent à détacher mon maître du fauteuil et à l’allonger de notre mieux sur la longue table. Nous décidâmes de l’enterrer au matin, en présence de tout le monde. Puis, mes deux compagnons descendirent au conseil.

Je regardais le corps inerte, tentant de ne pas me représenter Kraër en train de torturer Aravig avec jubilation. Je me sentais creux et vide. Au mur, mon œil rencontra un miroir rond. Je m’approchai et restai sidéré : cet homme efflanqué, à l’air âpre et égaré, était-ce vraiment moi ? De l’escalier, on m’appela encore pour le conseil :

– Farrapo !

Je tressaillis : je ne voulais plus de ce nom. Je ne voulais plus de ce pays. J’étais Silverio et je voulais rentrer au Portugal.

Je descendis au conseil et fis part de ma décision de repartir. Puis, sans écouter les questions, les protestations, les regrets, je remontai auprès de mon maître. Des femmes s’affairaient à le coudre entre des draps blancs pour lui faire un linceul. Je leur demandai un instant et, soulevant le tissu, je glissai sur sa poitrine cet arc étrange fabriqué dans ma prison.

Quand elles furent sorties, je me mis à genoux, la tête posée contre ce flanc inanimé et, de toutes mes forces, je tâchai d’envoyer ma muette prière à celui qui m’avait quitté :

– Merci, maître. Vous m’avez tant appris, tant de fois vous m’avez protégé. Aujourd’hui, je vous offre cet arc, une honte pour l’archerie – mais, pour laid qu’il soit, si vous m’avez vu m’en servir, je sais que vous aurez été fier de votre élève.

Je suffoquais et mes sentiments ne trouvaient guère à se réduire en mots.

– Vous aviez raison, maître, dans vos leçons d’autrefois : « un archer au cœur pur atteint toujours sa cible ». Maître, je suis malheureux de vous abandonner à cette terre de cendre… mais, j’en suis sûr, vous m’approuveriez de retourner chez nous. Depuis le début, nous n’avons rien cherché d’autre. D’ailleurs, jamais nous n’avons voulu partir.

Je me levai et le serrai entre mes bras.

– Je ne vous dis pas adieu, vous serez toujours avec moi. Dormez en paix.

XVI

On enterra Aravig à l’ombre d’un grand arbre, au bout du champ de son héroïque défi – là où il avait laissé un œil, là où sa légende était née. On posa sur sa tombe un beau panneau de chêne, avec un arc gravé au-dessous de son nom. Sur la foule immense et recueillie pesait un lourd silence : le jour levé, l’ivresse de la libération avait fui, laissant remonter des souvenirs rien moins que glorieux. Près de la tombe d’Aravig à qui ils devaient leur victoire, beaucoup maintenant se rappelaient l’avoir bien peu cherché quand il avait disparu de la cour. Ils se rappelaient que, pendant que le Steröl parlait, personne n’avait eu le cran de répliquer, ni de s’élancer pour monter le saisir, encore moins de lui décocher une flèche. Ils se rappelaient avoir bien peu fermé l’oreille à ces esclaves inconnus qui paraissaient si peu haïr Kraër et conseillaient de le croire, de se soumettre. Une fois privés d’Aravig, leur seul fait d’armes à tous avait consisté à enfoncer la porte des caves où se trouvaient enfermées les femmes. Après quoi, ils étaient retournés dans la cour, indécis, comme effrayés d’avoir vaincu et déjà à demi résignés à plier sous les belles paroles du maître, à voir s’évanouir leurs éphémères velléités de liberté.

Après m’avoir, la nuit, fêté, embrassé, acclamé, ils me considéraient à présent avec gêne. Devant ma personne, leurs regards se dérobaient comme pour fuir en hâte un possible reproche. J’étais celui qui avais osé, quand eux allaient renoncer.

Devant la tombe défilèrent ceux qui avaient connu Aravig, chacun déposant là des feuillages ou des fleurs. J’avais cueilli des branchages de saule, dont j’avais fait une couronne. Je la posai doucement sur l’arc gravé près de son nom. Une lame de chagrin monta en moi. Titubant quelque peu, je m’éloignai.

Gorfäg m’attendait avec deux chevaux. Il avait accepté de m’accompagner jusqu’à la frontière et de m’indiquer la route menant ensuite au port de Foritieps d’où, selon lui, j’avais une chance de pouvoir rentrer chez moi. À vrai dire, en quittant le Kraër Nald, je regrettais de me séparer de Gorfäg : je l’estimais.  La nuit, après la disparition d’Aravig, il avait tenté d’organiser lui-même les troupes. Mais il n’avait pas été écouté. Comme il n’était pas archer, il me confia avoir tout fait pour convaincre ceux qui l’étaient de tirer d’en bas sur Kraër – mais la peur avait été la plus forte. Aravig seul parvenait à mettre en mouvement ces gens désemparés et à leur insuffler son élan.

– Heureusement, maintenant tout sera différent.

À présent, Gorfäg souriait : il me parla des décisions du conseil. On allait bâtir près de la rivière une belle cité pour toute la population. On élirait des délégués chargés de faire des lois, qui ensuite seraient soumises au vote de tout le monde. Tous les habitants choisiraient librement leur travail. Les terres appartiendraient à la communauté, et ceux qui s’y consacreraient seraient payés chaque jour en proportion du labeur fourni…

Gorfäg s’animait en racontant, ses yeux gris s’illuminaient. Lui qui, dans son pays d’origine, avait tout perdu, je le sentais se raccrocher à l’espoir de cette vie nouvelle, de ce monde nouveau à inventer au Kraër Nald – dont on changerait même le nom, de sinistre mémoire.

Nous chevauchions à travers les terres cendreuses et, mélancolique, je songeais que je m’en retournais vers un pays où moi non plus nulle famille ne m’attendait. Après tout ce temps, où pouvait se trouver ma pauvre mère, si elle vivait encore ?

Enfin, nous atteignîmes la limite du Kraër Nald. Aucun oiseau monstrueux ne fondit du ciel – peut- être étaient-ils morts en même temps que leur maître Kraër. Au-delà d’une colline, à perte de vue, s’étendait sous le soleil un paysage de marécages miroitants parsemés de bouquets de joncs. Des îlots paraissaient de loin en loin. Un seul chemin serpentait à travers tout ça, d’une façon qui semblait inutilement tarabiscotée.

Gorfäg haussa légèrement les épaules :

– Personne ne sait pourquoi le chemin a été fait comme ça, avec tellement de détours – mais c’est comme ça qu’il est…

Puis, il me mit en garde : pour atteindre le port de Foritieps, j’avais à traverser toute cette curieuse région de marécages et là vivaient les Amnuts.

– Je n’ai jamais pénétré dans leur pays, dit Gorfäg. D’après ce que je sais, ils ne sont pas méchants, juste bizarres. Leur corps est différent du nôtre. Je ne pense pas qu’ils t’attaquent, mais reste sur tes gardes.

J’avais sillonné notre champ de bataille et y avais récolté un arc digne de ce nom et suffisamment de flèches pour vendre chèrement ma vie : je me sentais prêt à faire face.

C’était l’heure des adieux. Dans le regard de Gorfäg, je lus qu’il partageait mes regrets. Mettant pied à terre, nous échangeâmes une accolade. Puis, chevauchant, il s’en retourna, tenant l’autre monture par la bride.

Je le suivis des yeux. À nouveau, je me sentais creux et vide. La tentation me prit de m’asseoir au soleil et d’attendre qu’il me dessèche, pour aller voir dans quelque autre vie si j’y retrouverais mon maître. Les marécages étincelaient, aveuglants. Une famille de poules d’eau s’approcha, les petits suivant leur mère en piaulant. Avec effort, je me mis en marche sur le sentier capricieux qui par endroits cédait sa place à une frêle passerelle de planches mal ajustées. Bientôt, je fus enseveli entre deux haies de joncs. Je perdis de vue le soleil et cessai tout à fait de comprendre vers où je me rendais. Il n’y avait pas d’autre passage et celui-ci semblait ne suivre nulle logique, n’avoir aucune destination. Il contournait des touffes de roseaux, d’herbages et de joncs bruissants de nids, puis bifurquait encore et j’aurais juré revenir en arrière, avant de repartir faire de nouveaux entrelacs au milieu de l’eau plate. J’errais dans un labyrinthe sans en trouver l’issue. Mes pas étaient mécaniques, ma fatigue allait croissant.

Brusquement, j’arrivai face à un îlot, que le sentier traversait. Sur le bord, il y avait deux ou trois grosses pierres. Épuisé, je m’assis. Je n’avais pas dormi, et la sueur qui coulait ravivait les douleurs de mon dos encore à vif des coups de fouet. Mourant de soif, je sortis ma gourde.

Comme je buvais avidement, j’eus la sensation que l’on m’observait.  Je levai la tête. À quelque distance, une petite créature à la peau très rose, vêtue d’une courte tunique, me considérait avec attention. Pour ne pas l’effrayer, je demeurai où j’étais, non sans me tenir prêt à attraper mon arc en cas de besoin. Soudain, je crus avoir une hallucination : au milieu du front de l’Amnut poussait à présent une excroissance de chair au bout de laquelle, en quelques secondes, s’ouvrit un œil, semblable aux deux qu’il possédait déjà. Alors, d’un geste placide, comme routinier, le petit être tira de sa tunique une pince, retrancha d’un coup sûr la protubérance, et la lança au loin. Là où elle tomba surgit aussitôt une bande de bestioles couinantes basses sur pattes, qui se disputèrent ce butin. Le petit Amnut ne leur accorda aucune attention.

En moi, le dégoût se mêlait à l’envie de sourire. En même temps, je demeurais méfiant. Je décidai donc de m’éloigner au plus vite. Sans montrer ma hâte, je me levai et me remis en marche. L’Amnut ne broncha pas quand je le dépassai : je me sentis soulagé.

Pourtant, j’arrivai bientôt à un grand îlot où semblaient habiter beaucoup de ces créatures, qui s’attroupèrent à mon approche. Alors, ce fut comme si ma vue avait stimulé le processus : des organes, des moignons, des membres surnuméraires se mirent à pousser, sortir, saillir à toute vitesse de toutes parts des corps de ces Amnuts – et eux, impavides, jouaient de leurs pinces comme si c’était là chose banale, sans importance. On n’entendait que les couinements des petites bêtes voraces, apparemment ivres de bonheur d’un tel festin.

Soudain, comme j’avais passé tout ce monde et que je m’engageais sur une passerelle en bois, je sentis derrière moi un frôlement. D’un bond je fis volte-face : juste dans mes jambes, un Amnut levait déjà sa pince vers mon carquois et mon arc. Il avait dû voir là des excroissances et s’apprêtait obligeamment à m’en débarrasser. Je n’avais nulle envie de tuer cette petite créature, ni aucune de ses pareilles – pas plus que de m’attarder en leur compagnie. Je pris le parti de m’enfuir aussi vite que je pourrais et tâchai de mettre entre l’îlot et moi une distance respectable.

Quand, hors d’haleine, je m’arrêtai enfin, j’avais devant moi un paysage plus ouvert et une colline bleutée flottait à l’horizon : j’avais presque atteint le terme du lacis qui parcourait le déconcertant pays des Amnuts. Après avoir passé la nuit aux contreforts de la colline, je la franchis au matin et tout à coup je découvris la mer. Une mer muette, sans cette rumeur dont je retrouvais soudain le souvenir – cette voix invisible que j’écoutais, enfant mastiquant mon pain dans le cloître. Cette mer-ci s’étalait, scintillante, en une vaste rade où les humains s’étaient ménagé un port bien plus grand que celui d’où nous étions partis jadis.

Le cœur battant d’espoir, débordant de forces renouvelées, je dévalai la pente. Mais parvenu à Foritieps, le désarroi me reprit. Dans la cohue du port, comme ce jour lointain où dom Guinho m’avait envoyé chercher à boire, je me trouvais heurté, ballotté, bousculé. Pourtant, cette fois, je ne trébuchai pas. Avec acharnement, j’entrepris méthodiquement le tour des bassins, scrutant les navires, observant les marins, tendant l’oreille. Ma ténacité porta ses fruits : je finis par reconnaître les intonations de ma langue maternelle. C’étaient deux hommes ployés sous le faix qui la parlaient en déchargeant un vaisseau. Je mis mes pas dans les leurs et parvins de la sorte à de longs bâtiments où des grands hangars voisinaient avec ce qui me sembla être un magasin. J’entrai là, et bien m’en prit.

Un récit détaillé des moments qui suivirent aurait peu d’intérêt. Je me bornerai à dire que, pour le plus grand profit de Sa Majesté, le seigneur Joaquim dirigeait ce comptoir, où il brassait des richesses considérables. Il accepta de m’embaucher comme portefaix, jusqu’à ce que mouille à Foritieps quelque navire à destination du Portugal où l’on voudrait bien de moi à bord.

Venant d’où je venais, ce travail ne me pesait guère – si lourds soient les fardeaux. Et surtout, je n’étais plus perdu. Quelque part, au-delà de cet horizon, devait se trouver mon pays, dont bien des camarades ici parlaient la langue. Chaque matin je me levais avec espoir : peut-être allait arriver ce navire qui déciderait de mon retour…

À petits pas passèrent les jours. Enfin accosta une caravelle, bien plus grosse que celle où j’avais navigué jadis. Elle allait rentrer au Portugal et un noble personnage qui désirait embarquer avait besoin d’un valet. Faisant des prières pour ne pas avoir affaire une autre fois à quelqu’un comme le gros cardinal, j’allai à son auberge me présenter à lui. Dom Luiz leva les yeux de son livre, posa sur moi un regard distrait, puis m’agréa, me prévenant seulement que mes gages seraient modiques. Puis il reprit sa lecture.

C’est ainsi que je fis mon baluchon et pris la mer dans le sens du retour.

XVII

Dom Luiz était un digne vieillard à la barbe argentée et, heureusement, se goûts n’avaient rien à voir avec ceux du gros cardinal. Je n’avais pas de peine à lui donner satisfaction et jamais il n’usa de violence à mon égard. Sa première exigence concernait ses bottes, dont il vérifiait chaque jour le nettoyage. Il les voulait aussi impeccables que si leur propriétaire eût dû les arborer en élégante société, au lieu d’en éblouir seulement les hommes du bord et les mouettes sarcastiques. Je devais aussi brosser longuement les beaux habits choisis le soir pour sa journée du lendemain, quand il irait s’installer nonchalamment sur la dunette.

Mais sa principale passion, contractée dans une contrée où il venait de passer les dix années précédentes, était fort singulière. Il rapportait au pays, embarqué à prix d’or à fond de cale en balles soigneusement ficelées, tout une cargaison d’une plante, qu’il consommait tous les matins, dont il ne pouvait plus se passer, et qu’il m’apprit à lui préparer. Sous l’œil goguenard du cuisinier chargé à bord des repas des officiers, je faisais d’abord griller mes graines, qui embaumaient, avant de les piler au mortier, puis de les jeter dans l’eau bouillante où je les remuais. Tous les matins, ce breuvage sombre comme la suie, au parfum pénétrant, était attendu par dom Luiz dans un état de fébrile impatience. Lorsqu’enfin je l’avais servi, il le sirotait les yeux mi-clos, à petites lampées voluptueuses, jusqu’à l’ultime goutte, et ne manquait jamais de pousser ensuite un profond soupir de béatitude. Après quoi il se levait et se mettait en prière, comme rendant grâce de vivre dans un monde où il lui fût donné de goûter de tels plaisirs. Ses dévotions finies, il était envers moi d’humeur affable pendant que j’aidais à sa toilette. Comme on voit, ce n’était pas un maître redoutable.

Je passais mes nuits sur un grabat dressé dans un réduit de l’appartement de dom Luiz, prévu en principe pour l’hygiène. J’y tenais à peine. Mais j’aimais mieux ça que de me retrouver à suffoquer sous le gaillard d’avant, entassé avec l’équipage. Au demeurant, si dom Luiz exigeait que je vive en permanence à portée de sa voix, il avait en général le bon goût de me laisser dormir, et il était rare qu’il me fît lever de nuit, pour arranger son lit ou lui verser à boire.

Il prenait ses repas avec le capitaine et réclama d’être servi par moi. Affublé d’une livrée, je dus donc me tenir piqué derrière son siège, m’efforçant à la distinction, même quand sous mes pieds le sol s’écartait fâcheusement de l’horizontale. Par bonheur, j’avais constaté dès le début du voyage que je semblais guéri du mal de mer, et je ne souffris rien des tourments de mon premier embarquement.

Mais rentrer au pays faisait remonter en moi le passé et souvent la nuit, allongé dans les ténèbres, je pensais au temps de l’archerie. Je songeais à mon maître tant aimé. Qu’étaient devenues ses inventions, cachées dans la pièce du fond ? Je le revoyais enterrer près du puits de la cour la clé de la maison, pour le jour où nous reviendrions. Hélas, depuis longtemps sans doute la porte avait dû être enfoncée, le contenu de l’archerie dispersé – à moins que ne se soit installé chez nous un autre maître archer…

De mon seul ami, seuls me restaient les souvenirs. Comme lui aussi aurait voulu revenir sur cette caravelle ! Nous avions traversé tant d’épreuves, pourquoi avais-je survécu, pourquoi avais-je dû le perdre ?

Quand j’avais bien ressassé ces navrantes pensées et que la fatigue asséchait mes sanglots, je m’endormais, terrassé d’un sommeil sans rêves. Le lendemain, j’avais du mal à commencer mon service. Pourtant, quand le jour avançait, j’en venais presque à me réconcilier avec la vie. C’est que ce voyage, en tous points, paraissait l’inverse du premier.

Sur la dunette, le capitaine, homme placide qui posait sur tout un regard bleu apaisé, faisait le point, puis communiquait tranquillement ses ordres au second qui les faisait exécuter. L’équipage donnait l’impression d’en être à sa centième expédition sur une caravelle : sans excès de zèle ni mauvaise volonté, chacun vaquait simplement à son ouvrage, comme si ça allait de soi.

Dom Luiz ne gênait jamais la manœuvre. Posté sur la dunette, l contemplait la mer, les oiseaux, les gréements. Il rêvassait, lisait, écrivait – je crois qu’il faisait des vers.

Le temps non plus ne semblait pas d’humeur à hausser le ton, nous avions bon vent et mer belle. Et les instruments de navigation du capitaine ne paraissaient lui donner nul souci. Retournant au bercail la panse toute gonflée de richesses, ce navire-là ne perdit pas son cap. Un matin se dessina sur l’horizon la blanche silhouette de la terre où j’avais vu le jour.

Le lendemain, peu avant le crépuscule, nous étions au mouillage au port de *. C’était là que débarquait dom Luiz, dont le fief se situait dans la région. Pendant que ses gens, accourus à sa rencontre, s’affairaient à décharger les précieuses balles rapportées de si loin, il prit sur le quai congé du capitaine. Puis, il s’approcha de moi :

– Tu n’as bien servi. Tiens, dit-il en me jetant négligemment une bourse, voilà pour toi. Dieu te garde.

Et il monta dans sa voiture.

Déjà le capitaine avait regagné son bord. Seul sur ce quai, je contemplais ébahi cette bourse lourde au creux de mes mains : j’avais si rarement possédé de l’argent ! Encore hébété, j’avais aussi du mal à réaliser mon brusque changement de situation. Je commençai à jeter des regards autour de moi et l’émotion me prit. Certes, j’étais dans un port inconnu. Pourtant, tant de choses jamais vues me semblaient en même temps familières : ces passants, dont je reconnaissais la façon de se vêtir et dont je comprenais les mots, ces maisons accrochées à la pente, ces ruelles en escaliers. Seule manquait au sommet la massive forme de notre abbaye – mais je me sentis tout de même revenu chez moi… enfin.

XVIII

Ce soir-là, dans la douceur du crépuscule, je parcourus lentement le bourg de *, comme pour l’apprivoiser. Au hasard, je montais par les venelles, passant au milieu de vies qui s’entremêlaient. Des enfants se poursuivant me frôlaient en criant. Assises sur les seuils avec des bassines, des femmes s’interpellaient ou comméraient en lavant leurs légumes.

En arrivant plus haut sur une petite place, je me surpris à penser stupidement qu’allait surgir la fillette aux yeux bleu-vert, dont enfin le dessin me serait compréhensible. Je posai mon sac et mon arc contre le puits central et m’assis à côté, sous un amandier en fleurs. Des éclats de voix fusaient des maisons aux façades cuivrées par le couchant. Portes et fenêtres s’ouvraient sur la caresse de ce soir de printemps. Personne ne m’avait accordé d’attention et j’avais traversé * comme étant invisible : avec le port, les gens d’ici devaient être accoutumés aux va-et-vient d’inconnus. Adossé au puits, je m’interrogeai sur mon avenir.

Ce dont je ne voulais plus, je le savais : plus de voyages, plus de violence, plus d’aventures insensées. Une vie simple et sans histoire, comme celles dont me parvenaient des bribes, voilà ce à quoi j’aspirais. Une vie aussi calme que lorsque j’étais protégé derrière l’enclos des remparts et les murs de l’archerie – même si, hélas, la solitude était dès lors mon lot. Mais comment gagner mon pain ?

J’hésitais fort à me louer comme valet dans quelque château alentour : tous les maîtres ne valaient pas dom Luiz. Grâce à lui, je disposais d’un peu d’argent – la bourse se révéla bien mieux garnie que ce qu’il m’avait annoncé le premier jour.

Soudain me vint une idée. Grâce au bon Eusebio, je savais lire et écrire, avec même quelque idée du latin. Dans ce bourg, je passerais sans doute pour instruit : pourquoi ne pas m’établir écrivain public ?

C’est ce que je fis. L’aubergiste m’indiqua un logis à louer à bas prix, exigu mais salubre, trois rues plus haut que la petite place. Ayant pris une monture au relais, je me rendis à la ville pour m’approvisionner en papier. Puis, j’aménageai la salle donnant sur la rue avec des tréteaux, des chandelles et plusieurs sièges. Quand tout fut prêt, je clouai sur ma porte un panneau où j’avais gravé une grande plume au-dessus de mon nom.

Dans les débuts, personne ne fit appel à moi. Pourtant, peu à peu, les habitants de * comprirent quels services je pouvais rendre. Je vis arriver des mères dont les enfants étaient partis à la ville en quête d’un sort meilleur.  Je leur écrivais les nouvelles des parents, et si le relais faisait parvenir une réponse, on me l’apportait à lire. Moi quasi-orphelin, il me semblait pénétrer ainsi sur la pointe des pieds dans une famille, entrevoir ses joies et ses peines.

En dehors des lettres personnelles, on avait aussi recours à moi pour la rédaction de documents divers : des voisins me demandaient de coucher par écrit les termes d’un arrangement amiable, deux amis voulaient garder preuve d’un prêt, d’une transaction – enfin, toutes sortes d’échanges et de tractations dont les parties recherchaient une garantie réciproque, désirant cependant se soustraire aux rapaces honoraires d’un homme de loi de la ville. Le curé de * me faisait sombre figure et j’appris qu’il ne voyait pas mon office d’un bon œil. Le soupçon me vint qu’il eût préféré le remplir lui-même. Il est vrai aussi que je manquais d’assiduité au prône et ne me confessais que deux fois l’an : la fréquentation du gros cardinal m’avait laissé une durable aversion pour toutes les sortes de soutanes.

Je vivais d’ailleurs très retiré. S’il m’arrivait de franchir le seuil de l’auberge, je fermais les oreilles aux récits d’explorations, de conquêtes, de fortunes prodigieuses. Bien sûr, je ne pipais mot de mon propre périple : qui m’aurait cru ? Quant à deviser plaisamment, j’en étais incapable. Je me sentais là à peu près comme un poisson tiré de l’eau. Je me taisais donc, buvant mon vin en acquiesçant vaguement aux propos d’alentour. On me trouvait « sauvage », et sans doute était-ce le mot qui convenait.

Un jour, je vis venir chez moi un jeune homme rougissant et tout confus. Petit, robuste, le nez retroussé, avec un regard noisette perpétuellement surpris, Delio était palefrenier au relais. Il commença à se trémousser sur son escabelle, à fourrager dans ses boucles brunes et à balbutier. Fort timide moi-même, je l’assurai de ma compréhension et de ma totale discrétion. Il finit par s’expliquer.

Le château qui jouxtait * était celui du vieux chevalier da Mola, qui s’y était retiré. Récemment, sa sœur devenue veuve l’y avait rejoint. Lorsqu’au relais Delio avait vu descendre de voiture, derrière la dame, sa jeune camériste, le ciel s’était ouvert. Une folle passion l’avait possédé et le sommeil l’avait fui. Mais la belle Linda ne quittait guère le château. Comment lui faire connaître sa flamme et attendrir son cœur ?

– Elle a l’air si noble, que j’ai pensé que le plus beau moyen serait de lui écrire une lettre. Une belle lettre d’amour, comme à une dame, termina Delio. Et il rougit jusqu’aux oreilles.

Malgré mon âge, je me trouvais pour ma part dans une totale ignorance du sentiment dont je voyais les manifestations chez ce jeune homme, et dont j’allais me faire l’interprète. Avec curiosité, je taillai ma plume et me mis en devoir d’écrire. Tantôt Delio dictait, tantôt il me demandait de « trouver une plus belle façon de dire » et je lui faisais des propositions. À nous deux, nous composâmes de la sorte une ode à cette Vénus des femmes de chambre dont l’œil de velours, la joue de pêche et la svelte silhouette avaient bouleversé Delio, « à le rendre esclave pour la vie tout entière ». La lettre s’achevait sur une demande de rendez-vous. Quand je lui eus relu notre œuvre, le jeune homme en fut si content qu’il me paya au-delà du prix convenu. Puis il signa le billet doux, le cacheta et s’en alla.

Je demeurai rêveur : la belle répondrait-elle ? Je me sentais partie prenante, co-auteur de ce roman naissant. Un succès de Delio serait un peu le mien.

Quelques jours après, il revint. Linda s’était fait lire la lettre, mais avait fait dire par un garçon d’écurie du château qu’elle se souciait trop de sa vertu pour se rendre inconsidérément à un rendez-vous.

Illico, Delio et moi enfourchâmes le style ulcéré d’un chevalier bafoué dans son Honneur : comment la sublime Linda pouvait-elle à ce point faire injure à son malheureux soupirant ? Quel autre but pouvait-il donc poursuivre que de s’unir à elle en justes noces, devant Dieu et les hommes ?

Linda se fit encore un peu prier, je dus écrire par la suite deux autres billets, des prières tendres et pressantes. Enfin un soir, Delio rayonnant vint m’annoncer que le rendez-vous aurait lieu. De ce jour je ne le vis plus : les amants réunis n’avaient cure de mes mots pour écrire leur histoire.

Bien du temps passa. Un matin d’automne où je balayais devant mon logis, j’avisai une femme inconnue qui paraissait chercher et s’arrêta en voyant ma pancarte. Comme il faisait encore à peine jour, j’allumai une chandelle quand elle fut entrée et découvris soudain que son visage était bouffi de larmes.

– Je suis Linda, murmura-t-elle.

J’eus le souffle coupé. Elle était belle, en effet. Son port majestueux n’avait rien d’ancillaire. Mais quelle douleur, alors, lui déformait les traits ! Pendant que les larmes ruisselaient sans fin sur ses joues, elle me conta en hoquetant la fin navrante de son roman avec Delio.

Après lui avoir promis le mariage, il s’était fait de plus en plus évasif et leurs rendez-vous s’étaient raréfiés. Enfin, par le garçon d’écurie qui avait servi de messager au début, elle avait appris que Delio courtisait Antonieta, fille unique du patron du relais. Malgré ses dents gâtées, cette dernière offrait sans doute à un jeune ambitieux de meilleures chances d’ascension qu’une camériste sans le sou.

– Puisque tout a commencé par votre lettre, je suis venue terminer de même, s’écria enfin Linda. Je veux écrire à Delio tout ce que je pense de lui !

La colère semblait avoir vaincu son chagrin. Arpentant la salle, elle se mit à déverser en torrent sa rancœur de femme aimante et offensée, ses justes reproches, son mépris souverain. Le cœur serré, j’écrivais sous sa dictée. À la fin, je lui relus l’ensemble et elle approuva d’un signe de tête. Son exaltation l’avait quittée. Quand elle sortit sa bourse, je refusai. Elle s’en alla sans insister : peut-être avait-elle compris que je me sentais coupable.

Jamais Delio ne vint me demander de lui lire cette missive.  Peut-être préféra-t-il ignorer ce qu’elle contenait – ou plutôt, sans doute au fond de lui le savait-il, et je veux croire qu’il n’était pas très fier.

C’est à peu près à ce moment que, sans qu’aucun de mes actes ne semble différent, ma vie à * prit un tout autre tour.

XIX

Le boulanger du bas de ma rue se faisait vieux et, désirant se retirer, il céda à son successeur son fonds – et avec, sa fille unique, qui sans doute n’eut guère son mot à dire. Le nouveau venu retroussa ses manches et mit aussitôt sa toute jeune épouse à l’ouvrage avec lui.

La première fois qu’après avoir poussé la porte je la découvris dans l’échoppe, je sus que c’en était fait de moi. Passant d’un pied sur l’autre, je restai à me dandiner sottement, des sons sans suite sortant de mon gosier serré : ce que je n’avais fait qu’observer, intrigué, sur Delio quand il était venu me trouver s’état cette fois emparé de moi. Je ne m’appartenais plus.

Mariana restait sérieuse et gardait fixés sur moi ses grands yeux. En un douloureux vertige, son regard bleu-vert me rendait ce jour où, tout jeune et encore innocent, j’avais rencontré la fillette qui dessinait. Je m’en retournai hagard, ébloui d’une vision qui m’occupait tout entier.

Une fois chez moi pourtant, je voulus me ressaisir. Je plongeai la tête dans le baquet d’eau froide, m’ébrouai, puis tentai d’examiner la situation. La perspective d’intriguer pour obtenir les faveurs d’une femme mariée, les mesquineries d’une liaison à dissimuler, tout cela ne m’inspirait que répugnance. Ma passion était trop belle pour être ainsi profanée. J’aurais voulu Mariana au grand jour, pour toujours, toute à moi, ou pas du tout. Ainsi, bien sûr, il me fallait renoncer. Je résolus d’entrer dorénavant dans la boutique les yeux à terre, d’en ressortir au plus vite, de ne rencontrer plus jamais ce regard d’un autre monde, ce rêve de bonheur.

Des clients arrivèrent, à qui je me consacrai. Puis je m’en fus chez le barbier me faire raser. Dans son miroir, pour la première fois depuis longtemps, je me regardai vraiment. Le temps avait creusé mon visage, mes yeux se cavaient, j’avais déjà du blanc dans les cheveux. La seule idée que j’aurais pu plaire à Mariana, si jeune, si belle, était de toute façon risible. Je plongeai dans une lourde mélancolie.

Enfant jeté sous une haute porte, j’avais été aimé par un vieux moine, puis par un maître archer. Lui et moi avions erré malgré nous au bout du monde, d’où j’étais seul revenu au pays, pour y découvrir trop tard un amour impossible. À l’évidence, je n’étais pas né pour franchir un tel seuil.

Pourtant, si forte était ma passion toute neuve qu’elle vint à bout de toutes mes résolutions de renoncement – de sorte qu’au bout d’un moment, je m’abstins d’en prendre de nouvelles et me résignai à subir mon esclavage intérieur. Pour amoindrir la soif qui me dévorait, je donnai à mon amour l’apaisement empoisonné de voir chaque jour quelques minutes Mariana et ses yeux.

À présent, j’achetais mon pain par portions plus petites, afin d’avoir une raison de descendre quotidiennement à l’échoppe. En chemin, je préparais les phrases anodines que je destinais à notre entrevue : dans mon état, je me savais bien incapable d’improviser. Mariana répondait toujours d’une voix douce et égale, son regard au fond du mien. Souvent, je me demandais si elle était consciente de la magie qui émanait de ses yeux. Mais, dans le dur milieu où elle avait grandi, qui le lui aurait dit ? Son mari lui-même prenait-il le temps de la regarder ? Dans ses gestes, rien ne montrait la moindre coquetterie, tout en elle était simple, droit. Seulement, par moments, pendant un silence, passait sur son visage une ombre diffuse – sans que je sache si c’était là fatigue ou bouffée de regret dans cette vie aride et sans tendresse.

Avec moi, Mariana ne se troublait nullement. Jamais elle ne disait rien que son mari n’aurait pu entendre et elle ne paraissait pas s’apercevoir de mes sentiments. Tout au plus, quand elle me tendait la miche, aurais-je pu penser que nos mains se frôlaient un peu trop, que nous restions un peu trop ainsi face à face, les yeux dans les yeux, sans que je prenne le pain, sans qu’elle retire sa main. Après ces instants où le temps s’arrêtait, je m’en allais comme ivre et jusqu’au soir mon obsession me ravageait.

Le temps passa. Je vis le ventre de Mariana s’arrondir et ses traits se tirer. Elle eut un premier enfant, ne cessant guère son travail, comme autrefois ma pauvre mère. Aussitôt vint la seconde grossesse, qui l’épuisait. Elle accoucha de jumeaux, nourrissant encore son aîné, et près d’elle, en travaillant, elle balançait les petits dans leur berceau, pendant que le plus grand s’agrippait à ses jambes. Son ineffable beauté était déjà fanée : la taille alourdie, le visage gonflé, seuls ses yeux restaient inaltérés, comme deux miraculeuses oasis.

Moi aussi, je me sentais vieillir. Bien des fois, ouvrant ma porte sur un jour nouveau, je me trouvais perclus et remâchais mon marasme : si ma vie n’avait pas manqué de « sentiers sinueux », je n’y avais certes pas découvert le Sagesse, dont m’avait parlé Frère Eusebio. Rescapé par hasard d’aventures insensées, à présent où les jours ressemblaient aux jours je mettais chaque pas dans mes pas de la veille, toujours sans rime ni raison.

Mariana eut encore plusieurs enfants. J’avais fine par la croire toujours enceinte, et je n’étais pas loin de la vérité.

Un matin, en descendant à son échoppe, je trouvai porte close. L’air grave, toute gonflée de son importance, une voisine qui gardait ses enfants m’apprit que leur mère était morte en couches dans la nuit.

À partir de ce moment, je descendis ma vie comme un escalier noyé dans le brouillard. L’hiver, je fus très malade et ma vue en resta diminuée : lire et écrire devenaient difficile. Mes pratiques perdirent alors le chemin de mon logis. Que devenir, usé et sans forces comme je l’étais ? Trop fier pour mendier à * où l’on me connaissait, je refis mon baluchon et pris la route.

Je cherchai à me placer comme valet dans les grands domaines où je passais, mais on me riait au nez : il faut croire que mon apparence n’était guère reluisante.

Je connus alors l’errance et les affres de la misère.

Un jour, je parvins à un village où sur la place centrale se tenait une fête. On avait planté un mât, avec accroché à la cime un simulacre d’oiseau que les villageois, moyennant une petite pièce, tentaient d’atteindre avec un arc qu’on leur prêtait. Le vainqueur gagnerait tout un sac de victuailles. Si, de près, je me trouvais presque aveugle, j’avais encore une vision nette de ce qui se trouvait loin de moi : je distinguais sans difficulté l’oiseau factice. Je m’approchai pour tenter ma chance. L’arc en main, un frisson me parcourut. D’un seul coup, flux inattendu d’une sève insoupçonnée, remontaient en moi tant de sensations. À ce contact, je me sentais renaître, redevenir vivant. L’image de maître Uli me serra le cœur. Je décochai ma flèche et fis mouche. On m’applaudit.

Comme, joyeux à la perspective de quelques repas assurés, je m’éloignais avec le lot de nourriture gagné, quelqu’un me toucha l’épaule. C’était un petit homme tout rond, propriétaire du mât à l’oiseau, qui voulait me parler discrètement. À l’écart, il me fit une proposition. Nous irions tous deux dans des villes où, lors des fêtes, il proposerait des jeux de tir à l’arc avec un but difficile, « impossible, sauf pour un vrai archer », en mettant la victoire aux enchères. Quand les naïfs auraient suffisamment misé et perdu, je devais à mon tour relever le défi, gagner – et partager avec lui cet argent soutiré aux badauds. Je regardai cette face replète qui me souriait : cet homme était fier de ses ruses. Il n’avait d’autre souci que de tirer au mieux son épingle du jeu de la vie. Quant à ceux qu’il lésait, ils n’avaient qu’à être plus malins… Que le noble art du tir à l’arc soit dévoyé à de telles fins m’horrifia.

Hélas, j’étais alors moi-même abîmé, avili par la misère. Cet homme m’offrait la perspective de manger à ma faim, de ne plus grelotter sur les chemins. De plus, m’apercevoir que j’avais encore ce pouvoir, atteindre une cible, m’avait causé une violente émotion. Je crois que cette idée : redevenir un peu archer, même de si honteuse façon, acheva de faire taire ma conscience. Je rougis de l’avouer, mais j’acceptai de me prêter à la manigance.

À la vérité, cela ne dura guère. Un jour, près de moi dans l’assistance, je vis un pauvre homme miser ce qui semblait être ses derniers sous, rater la cible minuscule – et blêmir quand, dans les minutes suivantes, il me vit tout rafler. Dans le regard qu’il me lança, je lus tout le mépris que je méritais : celui-là avait compris.

Irrésistible s’imposa à moi la voix de mon maître : « que ton but soit haut » … Dans un sursaut, le dégoût de moi-même l’emporta enfin sur ma veulerie. Je pris dès le soir congé du petit homme, sans réclamer ma « part » du butin de la journée.

Et je retournai mendier. Je dormis dans des granges, quand je trouvais des granges. J’étais pauvre, solitaire, et libre de tout lien. Un autre hiver s’en vint et je marchais à bout de forces, dans un pays battu du vent. Je reconnus la rumeur qu’il m’apportait. Mes pas me portèrent devant cette porte, que je ne trouvai pas moins haute que quand j’y fus laissé enfant. C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout va s’achever. Je le sens, j’arrive au bout de mon chemin.

Si mes maîtres m’accueillent, quand j’aurai franchi le seuil ultime, seront-ils contents de moi ? Je n’ai pas l’audace d’en être sûr. Tiré de la poussière, je m’apprête à y retourner, après avoir été roulé bien malgré moi sur le ventre de la Terre.

De ce que j’ai vu, subi – et parfois fait, que ces contes rendent témoignage, comme la seule trace de ce qui fut moi-même.

Épilogue

Silverio Salgueiro s’est éteint cette nuit et je lui ai fermé les yeux.

Moi, Arquimedes de Sobreiro, retiré dans cette abbaye après mes propres voyages, j’ai transcrit fidèlement ces récits, par charité chrétienne. Toutefois, en tant que Père Supérieur, il m’apparaît impossible qu’un tel texte tombe sous les yeux de novices.

Je le serrerai donc en lieu sûr et le transmettrai seulement à mon successeur, en même temps que le second sens du S.

POSTFACE

La sachant francophone, j’ai envoyé ma traduction à la meilleure spécialiste actuelle de Straka, Jennifer Husch. Voici un extrait de sa réponse :

« Finalement, le livre s’avère très différent de l’idée que je m’en étais forgée d’après les quelques allusions et références glanées dans mes recherches. Son étude, et celle de son interprétation par Straka, seront tout à fait exaltantes. Naturellement, après cette lecture, je n’ai fait qu’un saut au Portugal – je compte y rester plusieurs mois. Avec mon interprète, nous nous sommes rendues à l’abbaye où a vécu votre tante. Les nonnes n’y ont remplacé les moines que depuis quelques décennies et à n’en pas douter, il s’agit bien des lieux décrits par notre archer. Si la partie forteresse est en ruines, l’abbaye continue à défier le temps en haut de sa falaise.

     Dans le cloître, sur le mur du côté Est, des pierres plus sombres dessinent toujours le S. Mère Maria-Fé, qui a bien voulu nous recevoir, m’a affirmé tout ignorer à son sujet. Je l’ai questionnée sur les anciens Pères Supérieurs. Elle a alors ouvert un grand recueil : noms, dates, décès – une liste manuscrite se déroulant sur près de six siècles. Sobreiro a « régné » sur les lieux dix-neuf ans. Son successeur fut le Père Panela. D’après le registre, au bout de seulement onze mois, il s’étouffa avec son dîner et trépassa subitement.

     Ainsi, hélas, la chaîne des transmissions se brise avec lui :  il n’avait pas pu choisir de successeur. Quant à notre livre, Mère Maria-Fé n’en a jamais entendu parler. »

Cette missive me rend mélancolique. Sur ce globe en folie, j’aurais aimé me dire que, quelque part dans le secret d’une enceinte juchée au-dessus des flots, on continuait d’âge en âge à se chuchoter le vrai sens de l’existence…

Mais le dernier à avoir reçu cette nourriture de l’âme n’en a pas moins trouvé une mort grotesque par excès d’amour des nourritures du corps.

Et tous nous poursuivons notre sentier sinueux dans l’obscurité.


[1]S. Le Bateau de Thésée, éditions Michel Lafon, 2014

[2] Job, 29 – 18 à 20, cité en latin dans le manuscrit. (Note de la traductrice)

[3] Salgueiro signifie « saule » (note de la traductrice)

[4] Chiffon (note de la traductrice)

[5] Allusion, sans doute, au chapitre coupé. (Note de la traductrice)