NOUVELLES DE NULLE PART oulipia

CASES

Là où ils m’avaient posée, je ne pouvais plus faire grand-chose. C’est justement ce qu’ils s’étaient dit, j’imagine, lorsqu’ils avaient statué sur mon sort.
Certes, les procédures avaient été parfaitement respectées, et, mes fautes étant avérées, je n’eus garde de les nier.
Comment l’aurais-je pu, d’ailleurs : le Jugeur en déroula la longue liste, que l’auditoire ponctua de ses clameurs. Aussi le verdict ne surprit-il personne.

Cela s’était fait peu à peu, sans qu’il y eût préméditation de ma part – c’était ma seule excuse.
Quand chaque matin venant me trouvait à l’heure réglementaire à la case du Contrôleur du Volumaÿ, ma situation se révélait de plus en plus alarmante. Gentiment, il voulut m’avertir :
– Regardez donc vos graphiques : toutes les lignes montent. Un profil en hyperascendie systémique généralisée. Voyons, que vous arrive-t-il ? Ressaisissez-vous ! Pour l’instant c’est entre nous, mais si cela venait à durer, vous le comprenez, j’aurais le devoir d’en référer aux Agenceurs.
J’en frissonnai. Tout le monde le sait, les Agenceurs ne font pas de sentiment.
Je souris au Contrôleur compatissant, l’assurai de ma bonne volonté, et regagnai ma case avec la ferme volonté de me conformer exactement, scrupuleusement, à ma fonction.

Ma case, assez vaste, présentait trois parois verticales lumineuses. Le quatrième côté se constituait d’un matériau solide, semi-opaque pour moi, mais apte à laisser pénétrer la visibilité des passants. Une corde dorée tendue en diagonale et quelques accessoires formaient mes outils de travail.
Concentration. Pirouette. Frêle ombrelle de papier en main, me voici sur le fil, et je danse. C’est si facile. Ivresse. Saut arrière. Je suis dressée sur les mains. Le corps en extension, je m’élance autour du fil : je tourne à perdre le souffle. Je rayonne, je me sens soleil. Enfin, d’une vrille, je saute au sol. Atterrissage en souplesse. J’entends des spectateurs applaudir, je salue, ils s’en vont. J’éponge la sueur qui me baigne. Dans un instant, je dois recommencer : le groupe de spectateurs suivant arrive déjà. Le temps me manque pour me calmer, pour réfléchir, me rendre compte. Déjà je salue, je pirouette, je saute à nouveau sur le fil.

Sans doute ces enchaînements incessants furent-ils une des raisons qui provoquèrent dans ma danse cette déviation, d’abord inconsciente, mais quotidienne et allant s’aggravant, qui m’éloignait de plus en plus de mon perpétuicole managérial.
Les mesures de Volumaÿ montraient les courbes ascendantes, mais le Contrôleur, de par sa place, ne pouvait que constater l’effet sans en comprendre les causes. Ne me voyant pas au travail, il ne put m’avertir que je m’étais mise à faire, parfois, deux pirouettes au début. Que je me permettais plusieurs entrechats non réglementaires. Et que j’exécutais même, avant le « soleil », un saut périlleux avant.

Enfin, un triste matin, j’eus la surprise à mon réveil de trouver rétrécie la nouette sur laquelle je dormais : mon corps harmonieux de danseuse semblait déborder la couche de tous les côtés. Je me redressai. Horreur : ma case, à présent, me contenait à peine ! Sueur glacée de honte au fond du ventre, je me glissai le plus discrètement possible au local du contrôle de Volumaÿ.
Mon ami le Contrôleur leva les bras au ciel :
– Je vous l’avais pourtant dit : à force de monter, vous étiez sur la mauvaise pente ! Maintenant c’est arrivé, vous ne pouvez plus le cacher : vous tenez trop de place !
– Je vous en prie, aidez-moi, trouvez-moi une case plus grande…
– Plus grande ? Et quoi, encore ? Je suis Contrôleur du Volumaÿ, moi : où irions-nous, si chacun dans notre société pouvait changer à sa guise le Volumaÿ qu’on lui a attribué, et la case qui va avec !
– Alors, dites-moi comment retrouver mon ancien Volumaÿ, vous qui avez l’expérience de la vie…
– Il est trop tard, ma pauvre enfant : vous tenez définitivement trop de place. Je dois en référer.

Et c’est ainsi que le Tribunal me livra aux Agenceurs.
Ma nouvelle case aurait mieux mérité le nom de niche. Pas au sens canin du terme – qu’allez-vous donc imaginer. Une blanche niche voûtée pour statue. C’est ce qu’ils avaient fait de moi : une statue.

La pétrification ne fut pas un moment agréable, je vous prie de le croire. Sentir se diffuser lentement, inexorablement, depuis les extrémités de son propre corps de danseuse, ce froid, ce poids, ce figement définitif…
Mais ma paralysie n’avait pas aboli mes sensations : quel inconfort, par exemple que cette position en torsion où ils m’avaient fixée !
Bien que de marbre, j’en souffrais réellement. J’étais à demi nue, dans le genre de l’Antique, et ils m’avaient placée en haut d’un escalier. Ma nouvelle fonction consistait à me laisser regarder, commenter, photographier. Des troupeaux de touristes piétinants, parfois ricanants, s’attroupaient et se tordaient le cou pour scruter mon anatomie. Intérieurement, je rougis maintes et maintes fois. Pour moi-même, d’abord – j’ai ma pudeur, malgré tout. Pour eux, aussi, tant certaines de leurs remarques éraient grossières…
J’en vins à préférer les étrangers : cherchant à distraire mon ennui, je me plaisais à prêter un sens élogieux, ou du moins poétique, à des suites de syllabes proférées devant moi en langues inconnues.
Les journées passaient ainsi.

Immobile et muette, la seule mesure de Volumaÿ qui m’était encore imposée était d’ordre psychométrique.
Toujours consciencieux, mon ami le Contrôleur le vérifiait tous les matins avant l’entrée du public. Une routine : ma norme, 300 PHa, s’affichait fidèlement jour après jour sur le cadran, le contrôleur y allait d’un petit sourire satisfait, et j’étais rassurée. Je regrettais de ne plus pouvoir faire un brin de conversation avec ce brave homme, mais je dois reconnaître qu’il ne manquait jamais de s’attarder quelques instants. Il me donnait des nouvelles des autres cases, celles où les travailleurs bougeaient. Il me disait qui venait d’être puni, comment. Ou qui, honneur suprême, avait été promu Agenceur. Tous ces récits sur la vie de la cité m’intéressaient fort : de par ma condamnation, ils demeuraient mon dernier lien avec elle.

Et puis, un matin, quand il m’ôte le casque, la lecture du cadran fronce le front du Contrôleur. Il semble stupéfait :
– 450 PHa ! Voyons, c’est impossible.
Il refait la mesure. Même résultat. Son ton devient tranchant :
– Je ne sais pas ce que vous avez fabriqué pour en arriver là. 450 PHa ! Il faut que votre cerveau soit réellement chauffé à blanc ! C’est incompréhensible. Non seulement il y a là franchissement significatif de votre psychonorme punitive, mais vous frôlez le nombre fatidique. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, vous connaissez nos lois. Tout élément social atteignant 451 PHa doit être explovérisulvé.

« Chauffée à blanc » ou pas, en cet instant précis je ressens plutôt un froid mortel. Mon ami n’est pas un méchant homme. Il voudrait m’aider, je le vois.
– Écoutez, je peux comprendre. Vous êtes là sans bouger, dans cette foule, toute la journée : vous devez vous ennuyer, avoir envie de vous évader – par la pensée, j’entends.
Il baisse la voix, et, en confidence :
– Les rêves augmentent terriblement le Volumaÿ psychométrique.
Puis, sur un ton plus badin :
– Essayez de fixer votre attention sur des choses solides, concrètes. Je ne sais pas, moi, les habits des touristes, par exemple, ou bien, comptez ceux qui montent et ceux qui descendent ces escaliers : de telles tâches sont excellentes pour le psychovolumaÿ, croyez-moi !
Mais les rêves… Méfiez-vous en !

Le lendemain, je m’attelle au réel de tout le poids de mon marbre. Jappavonais montant les marches à l’ouverture : quatre-vingt-deux. Population diverse : cinquante-trois. Après je n’arrive plus à compter. Il me faut un autre exercice. Essayons les couleurs. Cherchons du jaune sur les vêtements. Un spécimen en vue. Il veut me prendre en photo. Éclair ! Comment encore distinguer quoi que ce soit après ça… Jaune – Je me souviens des parois lumineuses de ma case de danseuse. Je faisais le soleil autour de mon fil. Le soleil… Malédiction, je rêve encore. À moi, les Jappavonais : un, trois, cinquante-quatre, soixante-douze Jappavonais. Si je comptais les enfants, à présent ? Manque de chance, déferlement d’un groupe entier d’écoliers : je suis submergée.

–  450 PHa de nouveau.
Mon ami a l’air grave :

– Écoutez, je vous connais depuis longtemps. Vous m’êtes sympathique. Votre explovérisulvation ne me ferait pas plaisir. Alors il m’est venu une idée…
Je voudrais le prévenir de se taire. Je ne peux pas. Pourtant, moi, je vois, derrière lui, pourquoi il le faudrait absolument. Ma terreur finit peut-être par agir sur l’aiguille du cadran qu’il tient toujours, cependant, car il lui jette un coup d’œil surpris, s’apprête à dire quelque chose, et, enfin – a-t-il entendu quelque infime crissement sur les marches ? – regarde par-dessus son épaule.

Ombre rigide, l’Agenceur se dresse en haut de l’escalier.
Nous ne voyons pas ses traits, sous le couvre-chef réglementaire de l’uniforme réglementaire.

– Vous savez pourtant, Contrôleur Vi.D, que les nanofibres de votre combinaison déclenchent l’alarme au Central si vous déviez de votre protocole de mesures ?
Nous avons des Agents de Conversation en fonctionnement aux lieux et places nécessaires à notre société, mais tel n’est pas, que je sache, votre travail. Que faites-vous ici ?
– Ma journée est finie, j’ai rempli tout mon programme…
– Justement, Vi.D : à cette heure-ci, votre combinaison est programmée pour passer à la ionisation washisante. Les techniciens l’attendent. Et vous, vous effectuez une mesure supplémentaire non planifiée, et sur laquelle vous vous attardez! Usage illicite de votre psychomètre de fonction ; perturbation du monitorage centralisé, non-respect de votre perpétuicole managérial…
Malgré la pénombre, je discerne le visage de mon ami : son teint blêmi semble presque jumeau du mien.

– Suivez-moi, Vi.D !
La voix de l’Agenceur claque comme un couperet :
– A partir de demain, vous ne serez plus Contrôleur. Je vais présenter votre cas au Conseil.

Cette nuit-là, j’ignore combien de PHa titre mon cerveau, mais ça ne doit pas être loin de la limite. Quel châtiment sera réservé à ce malheureux qui voulait me secourir ? Un simple retour en case, ou quelque chose de pire ? Je frissonne dans mon marbre. Et quelle malchance pour moi qu’il se soit fait surprendre avant d’avoir pu me révéler l’idée qu’il avait eue… Mais surtout, que se passera-t-il au matin, quand un nouveau Contrôleur, différent et indifférent, m’appliquera le casque… si je frôle les 451 ? Vu mon état présent, c’est loin d’être exclu. Ça me paraît même probable.

L’explovérisulvation : un mot qu’on nous apprend dès l’enfance à redouter. Le châtiment pire que la mort. On entend dire qu’il est rarement appliqué. Et, bien sûr, les exécutions ne sont jamais publiques : nous sommes une société civilisée. N’importe : il n’est nulle terreur plus forte que d’être un jour explovérisulvé. Je tente de réfléchir : comment en suis-je arrivée là ?
Mes ennuis ont commencé quand j’ai tenu top de place dans ma case. Pourquoi ? J’aimais danser. Comme toujours, les Régents avaient été sages en m’assignant cette fonction de danseuse. Alors pourquoi n’ai-je pas pu respecter pas à pas, chaque jour, année après année, le perpétuicole managérial qu’ils avaient élaboré pour moi scientifiquement ? Est-ce justement parce que j’aimais trop danser, que je me suis laissé entraîner à ces déviances que je paie si cher ?

Quand la lumière revient, je tente de blinder mon esprit contre tout rêve : à moi, réalité géométrique ; arithmétique à mon aide. Décompte des piliers de l’escalier. Attention. Ceux de gauche. Ceux de droite. Le total. Les marches. Soustraction : marches moins piliers. Trop difficile. Comptons les dalles noires. Allons-y…
Le nouveau Contrôleur est là. Je visse mon cerveau aux dalles. L’homme mesure. Il note le résultat. Il s’en va, indifférent.

Je pousse un soupir de soulagement du plus profond de mon marbre : opération réussie.
Et retour à la case « ennui à perpétuité ». Assignée à ma niche niaise que lorgnent narquois ces badauds – bavards qui gaspillent leurs mots, ingambes qui gaspillent leurs pas.
Par précaution, désormais, à chaque approche du nouveau Contrôleur, je ne suis plus qu’un compteur frénétique de dalles noires ou blanches. Moyennant quoi mon psychovolumaÿ ne paraît plus inspirer de soupçon.
Dans la journée, je baigne dans un état de perpétuelle hébétude.
Les flots humains qui avec vacarme donnent l’assaut à mon escalier, puis refluent progressivement aux approches du soir, me semblent à présent séparés de moi par un voile.
Les éclairs des appareils photos ne font que m’étourdir davantage.

À quel moment, pourtant, en viens-je à remarquer que de moins en moins de gens s’attroupent autour de moi ?
Je ne saurais le dire.

J’émerge tant soit peu de ma torpeur, et décèle un changement d’atmosphère : les lots de Jappavonais ne viennent plus vers moi. Je les vois se hâter, frénétiques, en bas de mon escalier, vers un couloir perpendiculaire, et les entends se répandre plus loin en exclamations.
De nombreux autres touristes se comportent de même, filant dans la même direction avec le même empressement, pour moi indéchiffrable. En quelques jours, les humains qui montent encore jusqu’à moi m’admirer deviennent d’abord minorité – et enfin exception.
Certaines de ces rares visites ont tout pour m’honorer : un jeune artiste, par exemple, passe de longues heures à me dessiner sous plusieurs angles, non sans murmurer quelques commentaires que ma modestie me fera passer sous silence.
D’où vient, alors, mon désarroi ? Moi-même, n’ai-je pas méprisé l’invasion des foules vulgaires, bruyantes et ignares ? Pourtant, étrange paradoxe, voici que leur désertion me pèse également : que peuvent-ils tous aller voir au bas de cet escalier, qui les fasse ainsi s’extasier ? Une œuvre nouvelle, quelque statue plus belle que moi…

Mon sommeil commence à s’alourdir de cauchemars : je descends enfin l’escalier. Je tourne en bas à gauche. Long couloir. Immense salle au bout. Il faut fendre la foule et là je vois…

–  450 PHa !
J’étais endormie, je n’ai pas compté les dalles, j’ai les neurones en surchauffe : prise en flagrant délit de rêve. C’en est fait.

Bonjour Monsieur Nouveau Contrôleur. C’est la première fois que j’entends votre voix, et vous ne connaissez pas du tout la mienne. Au fait, comment vous appellent-ils ? « Vi.D », c’était votre collègue. Êtes-vous « Vi.E », puisque vous lui succédez ? « ViE », pour moi, ce serait un bon présage. Mais non, ils ont dû destituer votre ami, alors vous êtes, vous aussi : « Vi.D », n’est-ce pas ? Savez-vous pourquoi je surchauffe ? Je suis jalouse d’une statue que je voyais en cauchemar. Faites-vous des cauchemars ?

–  Vi.D à Bureau des Agenceurs.

Voilà, il les a appelés. Fin de la route pour moi.

L’Agenceur dresse devant nous sa présence d’Agenceur. Il jauge l’appareil de mesure rapidement – pendant le temps que son monitorage a défini nécessaire pour traiter mon cas.
– Le seuil règlementaire pour l’explovérisulvation est de 451 PHa. Nous avons là 450.
–  J’ai préféré donner l’alerte.
–  Vous avez bien fait : on n’est jamais trop prudent. Cependant, je ne joue jamais avec les procédures. 450 n’est pas 451.

Je respire sous mon marbre.

–   Néanmoins, puisque cet élément social demeure instable en dépit de la pétrification qu’elle a subie comme sanction de sa déviance antérieure, il importe sans doute de lui donner une forme moins ostensible. Ainsi, ses éventuels dérèglements, réduits à l’échelle d’une taille elle aussi amoindrie, ne comporteraient plus de risques de répercussions fâcheuses pour notre société.

Il échange avec le Contrôleur un regard dont le sens me reste mystérieux.
–  Je présenterai ce cas demain au Conseil des Régents.

Le lendemain est donc mon dernier jour dans ma niche – et, les paroles de l’Agenceur résonnant sans fin dans ma tête minérale, j’ai bien peur d’en venir à la regretter. Certes, mon premier châtiment m’avait privée de parole et de mouvement. Mais il m’était resté ma beauté. J’avais parfois eu la consolation d’en lire le reflet dans le regard de certains visiteurs.
Je vais à présent me voir infliger un amoindrissement de taille, voilà qui est à peu près certain. Cela sera-t-il aussi douloureux que la pétrification ? Pire encore ?
Je l’avoue : intérieurement, je palpite de peur.

Je suis roulée, allongée sur un chariot au long de corridors sonores dont je ne vois rien : on m’a couchée sur le ventre.
Arrêt. La voix qui s’élève a le verbe railleur :

–  Alors voilà la déviante ? C’est un joli morceau.

Jamais, même parmi les touristes, tenus à distance par des barrières dorées, personne n’avait osé me passer de la sorte les mains sur les cuisses ! Je me sens horrifiée. Je crie – ou le voudrais.
Puis on me saisit. Me voici engagée sur un tapis roulant en action. Il stoppe. Je devine sur mes côtés des parois d’acier. On a dû m’insérer dans une sorte d’étui.
C’est subit. Je me sens exploser. Des bruits stridents, suraigus. Indicible souffrance, cent aiguilles me traversent, brûlantes, me vrillent, me tortillent, me retissent. Je cesse de sentir.

Une brève secousse m’éveille. D’abord des images confuses –   touristes, escalier, Agenceur – se chevauchent. Puis, revenant à moi, je me souviens que, selon toute probabilité, je se suis plus qu’une statuette minuscule – à moins que l’on n’ait fait de moi tout autre chose.
La secousse se reproduit. Avec un son, un peu lointain. C’est une voix d’enfant :
–  Ga
Nouvelle secousse imposée à mon corps.

–  Ni
Secousse. Je crois qu’on me tient à bras le corps – sensation nouvelle pour moi.
–  Se  mo…
Une autre voix, adulte, plus proche :
–  Non, ce n’est pas « mo », qui peut l’aider ?
Brouhaha d’enfants. Et horreur : on me cogne sans ménagements contre quelque chose de dur.

–  Silence ! On lève la main pour demander la parole !

Puis, je suis abattue violemment dans plusieurs directions. J’ai le vertige, et chaque coup me meurtrit davantage. J’entends des couinements enfantins.
Endolorie, à demi assommée, je sais néanmoins où je suis.
Ce lieu, d’ailleurs, m’est familier, j’y venais tous les jours, du temps où j’habitais encore chez mes Engendreurs.
Et le Maître n’a pas changé : il se sert toujours d’un long bâton pour faire sa classe. Il lui attribue deux rôles : montrer… et châtier.
Telle est donc ma nouvelle fonction dans notre société : bâton de Maître d’école. Ainsi, moi, punie, je suis précisément utilisée pour frapper… –  Ce qui me frappe également.
Notre société est raffinée jusque dans le choix des châtiments.

Au moins, enclose dans un objet si obscur, si humble, je suppose que je suis à l’abri des contrôles de Volumaÿ.
J’écoute le Maître et j’ai la curieuse sensation de remonter le temps : la phrase de la leçon de lecture – « Les régents organisent notre cité » ; la Géographie, où les autres pays sont cités surtout par rapport à l’intérêt qu’ils portent à notre cité  –  « Tous les peuples de la Mer Wik, ainsi que de nombreux Jappavonais, se pressent pour admirer notre modèle social et notre culture. Notre tourisme est ainsi florissant » ; l’Éducation Civique – « à la fin de notre septième année de vie, les paramètres de nos profils sont enregistrés au Central : il importe à la bonne marche de notre société de savoir au plus tôt qui travaillera en case, qui sera consommeur, qui sera militaire… À notre sortie de l’école, le Conseil des Régents attribue à chacun sa fonction, assortie d’un perpétuicole managérial qui guidera chaque minute de notre vie, grâce notamment au monitorage centralisé – et ce, pour le plus grand Bien de tous. »

Le soir, quand les enfants sont repartis vers leurs cases famille, et que le Maître, ayant déroulé sa nouette sur le sol, dort déjà, de sombres réflexions m’empoignent.
Un bâton ! Un vulgaire bout de bois, sans galbe, sans beauté : quelle humiliation. Peut-être eût-il été préférable d’être explovérisulvée. Si encore je pouvais parler avec mon ancien Maître… Mais, une tentative en ce sens m’en a déjà instruite, c’est impossible : il ne m’entend pas.
J’en suis là de mes pensées, quand, justement, j’entends chuchoter.
Je crois tout d’abord que le Maître parle en songe et, curieuse, je tends l’oreille. Mais la voix vient de tout près de moi, dans le coin près du placard. Je me retourne.

– Je le savais bien, fit l’équerre d’un ton vainqueur. Je l’ai senti tout de suite.
– Je vous demande pardon ?
– Que vous étiez quelqu’un comme moi, un puni, je veux dire. Remarquez que dans cette classe, nous sommes en fait trois dans ce cas…
Il baisse le ton :
– Le rapporteur aussi en est, mais il faut s’en méfier : je le soupçonne d’être un espion. Sa peine n’est que provisoire, aussi vaut-il mieux le tenir à l’écart : qui sait ce qu’il pourrait aller leur dire de nous sinon, quand ils l’auront re-formé…
Il pivote vers le bahut du fond de la case école, où gît le rapporteur, puis poursuit après un instant :
– Heureusement, pour le moment il dort. Et il n’a pas l’oreille fine : dans le civil, il était déjà âgé…
Avant que j’aie pu revenir de ma stupeur, l’équerre se déplace sur ses angles jusqu’à la fenêtre à glissière. Elle s’insère sur le côté et m’appelle :

– Allons, vite, venez m’aider !
Je n’avais pas encore tenté de me déplacer. Mentalement, je visualise la figure que je nommais « soleil », du temps où je dansais sur mon fil. Résultat fulgurant : en un cercle, je suis à la fenêtre. À nous deux, l’équerre et moi, nous parvenons à entrouvrir suffisamment la paroi vitrée. L’équerre s’y glisse à demi, mais semble ressentir le besoin de se justifier :

– Tout cela doit vous paraître un peu expéditif, sans doute. Mais j’ai un important projet, voyez-vous : je dois absolument me venger. Je ne suis pas homme à rester équerre toute ma vie.
Je pense qu’il va disparaître. Mais il ajoute soudain :
– Seriez-vous tenté de partager mon évasion ?

Quelques instants plus tard, je me trouve dehors avec lui.

J’avais presque oublié le monde extérieur aux cases. Je l’avais connu enfant, quand je parcourais chaque jour le chemin qui conduisait de ma case famille à la case école. Cela fait si longtemps. Malgré ma transformation, je sens la fraîcheur de la nuit, la rosée et l’herbe du sol. Je reconnais aussi l’œil des lucioles, la lueur lunaire, et regrette amèrement de ne pouvoir me courber vraiment pour contempler les étoiles. Sans doute le moment est-il mal choisi pour cela, c’est vrai. Mon compagnon d’évasion me ramène d’ailleurs sur terre :
– Peut-être est-il temps que je me présente. À moins que vous n’ayez déjà deviné, au vu de ma prestance ?

L’équerre se plante fermement dans le sol, superlativement verticale.
– J’avoue que j’ignore… Étiez-vous mathématicien ?
Je perçois chez mon compagnon comme une hésitation entre déception et colère. Enfin, du ton dont on s’adresse à un enfant :
– Voyons, ma posture ne vous rappelle rien ?… Je suis un militaire, et fier de l’être ! Membre légitime de la case Soldats. L’une de mes fonctions était même de garder une fois par mois le cabinet de Toilette du Premier Régent.
Sa verticalité faiblit alors quelque peu :
– C’est justement cet Honneur qui causa aussi ma chute. Un soir… souvenir fatal entre tous… J’étais en poste à cet endroit stratégique. Mon Régent arriva presque en courant, entra dans son cabinet – et j’oubliai de Le saluer.
– Vous étiez en train de rêver ? Comme je vous comprends ! Ce doit être si monotone de monter la garde…
– J’ignore ce que vous voulez dire : le Conseil m’a assigné cette fonction et ce perpétuicole managérial – c’est donc que j’étais fait pour cette tâche. Je crois plutôt que je n’ai pas reconnu le Premier régent. Je l’avais toujours vu en uniforme, ou, la nuit, drapé dans l’une de ses robes de soie… Mais, tout à fait entre nous, ce soir funeste, il arriva… en sous-vêtements.
Quoi qu’il en soit, je ne puis le nier, je n’ai pas salué.
La sanction fut terrible : on m’imposa cette posture. Un éternel salut immobile. 45 ° à perpétuité. Je suis en bois à l’extérieur, mais au-dedans, je vous l’assure, j’ai des crampes de plus en plus insupportables.
J’allais lui faire part une fois de plus de ma sympathie, mais il coupe, impétueux :
– Mais nous autres, soldats, nous sommes faits pour en découdre : j’ai résolu de me venger. Oui, du sang, c’est ce qu’il me faut à présent. Son sang à lui, l’infâme qui me fait vivre dans ce supplice…
– Mais vous étiez coupable…
– C’est exact. Je comprends votre réaction. Mais vous ignorez les secrets du Palais…
Il s’interrompt un instant :
– Prenons du champ, d’abord : n’oublions pas que nous sommes des évadés.

C’est dans un sous-bois moussu, au bord d’une source, que mon compagnon poursuit :
– Le soldat qui monte la garde ne dit rien, ne fait rien, mais il entend. À force de garder tel ou tel endroit du Palais, j’ai fini par apprendre plusieurs choses – que le Maître ne dit pas aux écoliers. Ainsi, un jour, je gardais la porte du Conseil. Éclats de voix inaccoutumés. Je ne comprenais pas les mots mais finalement, le Premier Régent sortit en claquant la porte.
Le lendemain soir, je gardais celle de son Bureau privé. Quand il en sortit pour aller se coucher, j’eus une surprise : dans l’uniforme de Premier régent, ce n’était plus le même Premier Régent. C’était notre Général – qui fut remplacé à la revue du matin par un nouveau Général. Ainsi que je l’ai su plus tard, il y avait eu, de nuit, du nettoyage : on avait tordu le cou à l’ancien Premier dans son lit.
– Et vous voudriez, vous aussi ?
– N’en doutez pas !
– Mais, si j’ai suivi, l’actuel Premier régent est votre ex-Général…
– Pensez-vous ! Les coups d’État sont monnaie courante au Palais. Cela n’affecte en rien la marche de notre société. À dire vrai, j’ignore même si le Régent qui m’a puni est encore au Pouvoir. Mais peu m’importe : je hais tous les Premiers, au nom de celui-là. Et le prochain coup d’État, je le jure, ce sera de mon fait !
Je ne sais comment lui présenter sans le blesser l’évidente objection que j’ai à l’esprit :
– Ne craignez-vous pas que cette apparence où on vous a enfermé ne limite…
Il m’interrompt brutalement :
– J’ai déjà mon plan. À nous deux, nous ne pouvons pas échouer.
À ce stade, je n’ai plus aucun doute : la captivité est venue à bout de la raison de mon infortuné compagnon.
J’imagine malgré moi les gros titres à la une de la Gazette des Cases :

Coup d’État : le Bâton et l’Équerre co-Régents.
Le Bâton : Nous garderons le cap (Interview exclusive).
Éditorial : Des changements à angle droit, par l’Équerre.

Que faire ? Convaincre ce cerveau brûlé de regagner sagement la case école ? Peine inutile. D’ailleurs, moi non plus je n’éprouve nul désir d’y retourner. Respirer cet air nocturne me cause un plaisir infini. Je ne souhaiterais rien de plus que rester là, auprès de cette source. De quoi aurais-je besoin ? Quelque part du sein du bois, des sons mystérieux sont modulés. Le mot « oiseau » remonte en moi. Puis je me rappelle ce qu’est une « chouette ». Une émotion délicieuse m’étreint. Je n’entends plus l’équerre, qui s’est mise à exposer les détails de son complot.
Je refais surface à la fin :

– … Et alors je lui crève les yeux dans son sommeil avec cet angle que voici. Deux fontaines de sang giclent, il ouvre la bouche pour crier, je rabats l’oreiller sur sa face hideuse et je l’étouffe enfin. Comme vous l’avez constaté, je devine, je « sens » les punis. Il y en a forcément beaucoup au Palais. Nous les mobilisons. Tous ensemble, nous forçons les techniciens à nous re-former, et le tour est joué.
Il se tait : je sais qu’il attend mes compliments.
Je me tais : j’écoute les échos de la nuit.
L’équerre s’impatiente et reprend :
– Eh bien, qu’en dites-vous ?
Je tressaille. Sa brusquerie de soldat me met mal à l’aise. Une chance qu’on ne mesure pas mon Volumaÿ.
–… C’est un plan… finement élaboré.
– Je vous remercie. Oui, je n’en suis pas mécontent.
–… Complexe – on sent que vous avez passé longtemps à le mûrir.
– La fonction d’équerre laisse pas mal de loisirs.
– Le problème, voyez-vous, c’est que, je…
(Comment lui dire ça ?)
– Avant d’être punie, on m’avait assigné un perpétuicole managérial de danseuse. C’est dire que les complots, les meurtres, le Pouvoir, sont plutôt étrangers à mon profil… vous comprenez ?
L’équerre reste quelque peu coite, puis murmure, non sans un dédain marqué :
– Une « artiste » … En effet, je conçois que les choses sérieuses vous dépassent. Dommage : jusqu’à maintenant, vous m’aviez semblé normale.
Il soupire :
–  En ce cas, il me reste à prendre congé. Croyez que je regrette de ne pouvoir vous accepter parmi mes troupes.
–  Je suis avec vous de tout cœur.

– Je n’en manque pas moi non plus, figurez-vous, et je le montrerai !
Il se dresse :
– Naturellement, je n’ai pas besoin d’exiger de vous un secret absolu ?
Rassuré par mes soins, il s’élance sur ses angles et disparaît par le sous-bois.

Je passai dans ce coin de bois trois jours et trois nuits qui restent dans mon souvenir comme un tableau de délices.
Simple bâton, je ne craignais guère qu’on mobilisât des dispositifs de nanodétection pour me rechercher. Après tout, je demeurais dans la forme que l’on m’avait imposée.
Certes, j’avais cessé de remplir ma fonction sociale : montrer et châtier. En ce sens, je transgressais donc mon second protocole punitif managérial, certainement enregistré au Central.
Mais étais-je un objet assez important pour qu’un monitorage ait été intégré à mes fibres afin d’empêcher mon évasion ? J’étais certaine que non. Le Conseil avait justement voulu me donner la forme la plus laide, banale, la plus mortifiante possible. Somme toute, vivant en simple bout de bois gisant à même le sol de la forêt, ne servais-je pas leurs desseins ?

Durant ces jours, je m’offris la sensation de la fraîcheur de l’eau de source : je m’y laissais flotter, rêvant au fil des nuages.
Quand j’en étais lassée, je roulais vers le bord.
Sur des galets, je séchais, je prenais au soleil des rayons de passage – moi pour qui la lumière, pendant des années, n’avait signifié que les parois de ma case, puis celles de ma niche de statue.

Ce fut à un moment où je naviguais dans des idées de cette sorte, qu’une fois encore dans mon existence, le rêve me jeta dans un piège.
Je me sentis d’un coup soulevée, soupesée, placée à la verticale, puis adoptée comme bâton de marche par un humain que je n’avais pas entendu approcher.
Comble de malchance, il m’avait orientée tête en bas : mon crâne se disloquait à chaque impact avec le sol, ou coup de moi qu’il donnait à des rochers, d’où parfois s’enfuyaient, sinueux, des serpents effrayés. Mon malaise allait croissant. J’avais pour seul paysage les pierres du chemin. Quant à l’homme, je ne voyais de lui que ses pieds. Ils étaient nus dans des sandales sommaires.
Enfin, le supplice, qui m’avait paru éternel, toucha à son terme.
La nuit était descendue. L’homme s’arrêta. Je devinai l’ouverture d’une porte : sans doute entrait-il dans ce qui devait être sa case. Il me posa contre un mur – cette fois-ci, par chance, la tête vers le haut.
Quelques minutes me furent nécessaires pour vaincre ma nausée et recouvrer quelque stabilité interne. Après quoi, je fus à même de m’informer du regard sur ce nouvel endroit où le sort m’avait envoyée.

La case ne ressemblait à aucune de celles que j’avais vues dans notre cité. Les parois des nôtres sont construites par nos laboratoires en matières orthométrièdres agréées. Toutes répondent strictement au calibre fixé par le perpétuicole managérial pour chaque élément social devant les occuper.
L’endroit où vivait cet homme, au contraire, ne donnait guère l’impression d’avoir été calibré, tant sa forme était irrégulière. Quant aux matériaux, tout semblait bâti de troncs d’arbres, encore dans leur forme native. Le sol, lui, était de terre.
L’homme portait pour vêtement une robe d’une couleur proche du bois de ses murs, comme s’il avait voulu endosser, afficher, son appartenance au monde de la forêt. Aucun des touristes dont je pouvais me souvenir ne portait ce genre d’habit.
Mais s’il appartenait à notre société, qu’elle pouvait être sa fonction ? En avait-il seulement une ?
À peine l’idée m’eut-elle traversé l’esprit que la peur la suivit : que m’arrivait-il ? Comme si je ne savais pas que, dès nos quatorze ans, le Conseil des Régents nous attribue à tous une fonction, au mieux de notre profil et de l’intérêt de notre société. Serait-ce d’avoir prêté une oreille – même distraite, même incrédule, même réprobatrice – à ces histoires de coups d’État, l’autre nuit, qui m’avait fait perdre la boussole ? En venir à penser qu’il pourrait exister des êtres humains SANS fonction sociale !
… Mais moi-même, qu’avais-je donc fait, ces trois derniers jours ? En quoi avais-je respecté les lois de la société qui m’avait élevée, nourrie, instruite ?
Je m’étais évadée ; je m’étais prélassée dans les bois. Pire : n’aurais-je pas souhaité vivre toujours ainsi ?…
Une affreuse culpabilité montait en moi. Mes pensées passaient, repassaient sans cesse, et la mauvaise conscience me broyait le cœur. Si un Agenceur se présentait, si je pouvais lui parler, j’implorerais mon juste châtiment : l’explovérisulvation.

Pourtant, en même temps, sourdait au tréfonds de moi une troublante insinuation :
– Tu as fui, susurrait une voix, toi qui avais déjà été punie si cruellement. Et pourquoi t’avait-on punie ?
– Je n’avais pas respecté une loi.
– Et si malgré tout, cette loi n’était pas…

Mais l’homme couleur bois s’était mis à genoux par terre. Il tenait les paumes ouvertes, la tête levée. Il se mit à chanter en une langue que j’ignorais.
Cela dura longtemps. Je crois que je m’endormis.

Des jours passèrent, et après eux d’autres jours.

De loin en loin ressurgissaient en moi d’insidieuses questions sur mon évasion, ou sur les lois de ma société.
Je ne parvenais pas non plus à décider si cet homme-bois pouvait s’être vu attribuer comme travail de chanter à genoux par terre et de se promener : je n’avais jamais rien entendu dire de tel. D’ailleurs, je ne comprenais rien à cette existence qui se déroulait devant moi.
Pourquoi ne tentai-je jamais de m’évader ? Peut-être parce que nulle équerre n’était là pour m’y inciter. Peut-être surtout grâce à ces longues marches que l’homme-bois m’emmenait faire tous les jours.
Peu après ma capture, quand je le vis, un soir, sculpter une sorte de pommeau, dont je compris qu’il allait l’enfoncer sur l’une de mes extrémités, je tremblai qu’il ne le fît du côté de mes pieds : c’en aurait été fait de moi. Je ne crois pas que j’aurais supporté d’interminables sorties quotidiennes, la tête en bas. Par chance, il choisit le bon côté. Dès lors, sans nausée, avec une visibilité acceptable, les promenades à travers la forêt firent tout l’intérêt de mon existence.

Quand il ne chantait pas à genoux, mon homme-bois prononçait parfois machinalement des bribes de phrases. J’avais découvert ainsi que nous parlions la même langue. – ce qui me troublait encore davantage.
Un soir, il reçut une visite. C’était un homme vêtu de façon très différente, et chargé d’une mallette. Lui aussi parlait ma langue. Et je crus même identifier sa fonction – si, du moins, il appartenait à notre société : ce devait être un Retapeur.

Ces travailleurs sont chargés de remettre en état les éléments sociaux abîmés. Mais, dans ma cité, leur costume réglementaire est une combinaison à nanoparticules, qui les relie au Central par monitorage. Le visiteur n’était pas habillé de la sorte. Les instruments qu’il utilisa, eux aussi, me déconcertèrent. Pourtant, dans la conversation, il semblait bien être question de réparer l’homme-bois. Finalement, le nouveau venu lui ordonna fermement de « changer de mode de vie ». Mon homme-bois soupira, avant de répondre qu’il « savait ce que ça voulait dire ».
Une fois seul, il resta longtemps à genoux, les yeux fermés.

C’est je crois dès le lendemain que nous nous sommes mis en chemin. L’homme-bois marcha jusqu’à sortir de la grande forêt. Là, chose inouïe, il s’adressa à moi !
– Allons, dit-il, tu m’as tenu compagnie depuis bien du temps. Mais là où je vais, je n’aurai plus la force de me servir de toi, hélas. Et je ne reviendrai plus dans ces bois. Que la volonté de Dieu soit faite.
Alors il me déposa, presque tendrement, au creux dans buisson.
Puis il disparut. Avec le temps, je m’étais attachée à lui : son départ m’attrista. Sur le moment, je ne me dis même pas qu’il signifiait mon retour à la liberté.
Pensées en désordre, cœur lourd, gros sur le cœur.

Le cœur gros ? C’était réellement ce que je ressentais, une impression de gonflement. Il me semblait voir émerger, de mon enveloppe longiligne, des embryons de protubérances, puis des reliefs, des courbes. Puis des bras me jaillirent. Des jambes.
Je venais de reprendre forme humaine.
Une idée folle me traversa à toute vitesse : l’équerre avait pris le Pouvoir et libéré – fût-ce à distance – tous les punis…
Je rampai hors du buisson.
Je me trouvais hors de la forêt, non loin d’une large route.
Une autre hypothèse me vint : et si j’avais changé de cité ? J’étais peut-être ici sur un territoire où il n’y avait ni « punis », ni Agenceurs, ni Volumaÿ…
Ma décision fut instinctive : j’allais tenter ma chance dans ce nouvel endroit, vers là où l’homme-bois s’en était allé.

Un souffle de vent me donna le frisson – ce fut une chance, car cela me valut de remarquer que mon costume était celui de mon époque « statue » : un drapé succinct autour des hanches.
Je dépliai le tissu et travaillai à m’en envelopper d’une façon à mon avis plus décente – malgré l’embarras où me plongeait mon ignorance des mœurs du pays.

Des heures suivantes me reste un souvenir de malaise diffus : les occupants d’une voiture, ayant déduit de mes vagues réponses que je me rendais « en ville », me firent monter à bord. Ils expliquèrent ma tenue en supposant que je « venais de me baigner », ce qui ne paraissait pas trop les surprendre. Mais j’étais terrifiée à l’idée de trahir d’un mot mon abyssale ignorance de leur us et coutumes.
Ils m’interrogèrent sur mon travail, je balbutiai que « j’avais perdu ma fonction » – avant d’avouer que j’étais depuis peu dans cette ville.

C’est ainsi qu’ils me déposèrent devant un édifice où, m’expliquèrent-ils, des spécialistes consacraient leurs journées à chercher des fonctions à ceux qui n’en avaient pas, ou plus.
J’avais donc découvert qu’en cette cité, les tâches n’étaient pas distribuées à tous – ou du moins, pas pour toute la vie.

Je passerai sous silence nombre d’embûches, que connaissent tous ceux qui sont venus comme moi chercher dans cette cité une nouvelle existence. Certaines questions d’une Employée me laissèrent désarmée. Par exemple, comment me souvenir de mon âge ? Depuis la fin de l’école et mon entrée en case travail, j’avais tout à fait perdu la notion du temps. De même, je n’avais aucun « papier » sur mes Engendreurs, ni sur mes frères et sœurs. Tout cela semblait contrarier mon interlocutrice. D’autant que force me fut d’admettre que j’arrivais d’une cité étrangère. Pourtant, je tus obstinément son nom : il m’était venu à l’idée que des relations existaient peut-être entre les Régents et cette ville-ci, auquel cas ma franchise serait suicidaire. Qui empêcherait qu’on me livre à ma société d’origine, moi, la déviante évadée ?

Je le voyais, mon arrivée d’un ailleurs non identifié, pour des raisons qu’elle ne pouvait comprendre, paraissait à la femme qui me faisait face aussi indéchiffrable que son monde l’était pour moi.
Pourtant, quand elle me demanda quelle sorte de travail je me pensais capable d’effectuer, et que je mentionnai ma fonction de danseuse, je n’oublierai jamais le mépris, la fin de non-recevoir qu’elle m’assena. Sur l’instant, j’eus l’impression qu’elle venait de me frapper.
D’abord, en moi, l’incompréhension domina : je revis mes quatorze ans, mon assignation à cette fonction par le Conseil. J’étais si belle, si agile… Je me souvins des applaudissements, de mes sauts sur le fil doré. Une bouffée de rancœur, de haine, me prit toute, troubla ma vue.
La « conseillère » en travail osa même ajouter :
–Vous êtes-vous regardée ? Vous n’avez guère le profil !
Je bondis sur mes pieds, tremblante de rage, et courus me planter devant le haut miroir qu’elle me désignait.

Et je me vis vraiment.
En vérité, ce n’était pas impunément que si longtemps j’étais restée bâton : sa forme s’imprimait encore sur mes bras. Sur mes jambes. Mon torse paraissait noueux.
Mais surtout, je restai saisie de découvrir mon visage : où donc s’était enfuie ma jeunesse ? En haut d’un cou décharné, le temps avait creusé mes joues, cavé mes yeux, fléchi mes commissures, fané mon front et mes paupières. Mes cheveux ternis tiraient sur le gris.
Mes jambes se dérobèrent sous moi.

À présent, je puis dire que je suis adaptée à cette société.
Tous les matins, pour me rendre au travail, je prends le métro.
C’est l’heure de pointe, comme on dit, ce qui signifie qu’il ne faut pas en faire – ni de relief d’aucune autre sorte, mais au contraire s’aplatir afin de se laisser tasser au mieux pour la clôture optimale du parallélépipède roulant.
À la fin du trajet, je ne sors pas du métro : c’est là que je travaille. Je pénètre dans un cube – prudemment clôt, il y a tant d’agressions. Je m’assieds derrière une vitre jusqu’au soir.
Sur les écrans des caméras, les Agents de sécurité contrôlent qu’il n’y ait pas de déviance dans notre station.
J’habite un studio intime, dans une barre d’immeubles. Il y a parfois des querelles entre voisins, des disputes dans l’escalier, mais du moins ma cage est propre.
Le quartier, très peuplé, est un rien excentré. Je regrette un peu de ne pas pouvoir ouvrir la fenêtre, à cause du bruit du périphérique. Parfois, je l’ouvre tout de même : quand le bruit monotone des voitures me relaxe des bruits intérieurs de l’immeuble.
Le samedi soir, je sors : je vais en boîte.

L’autre jour, sur un terrain vague de l’autre côté du périphérique, un petit cirque minable s’est arrêté.
Poussée par je ne sais quoi, j’ai marché jusque là. Oh nostalgie : un funambule figurait parmi les artistes.
Après la représentation, ce fut plus fort que moi. Je l’abordai.
J’entrepris un confus bafouillis : pratiquant les arts du cirque en amateur, je demandais la permission de faire juste deux ou trois pas sur son fil. L’homme me toisa, puis, après un léger haussement d’épaules, me conduisit sur la modeste piste.

De toutes mes forces, je me concentre. Dans ma tête, à nouveau, je suis jeune, je suis belle. J’escalade. Me voici sur le fil. Un pas, puis deux. Je peux encore : c’est merveilleux. Autrefois je dansais, j’exécutais des figures. Le puis-je encore ?
Il est vrai que c’était mon perpétuicole, et on m’avait dit que c’était pour ça que j’étais faite. Maintenant, il paraît que c’est pour vendre des tickets de métro. Je voudrais pourtant…

Trop tard : je suis tombée. Le funambule m’a aidée à me recevoir au sol. Il hausse les épaules.
– Je n’ai pas voulu vous empêcher, mais vous savez, le fil, ça ne s’improvise pas : faut y être venu tout jeune ! C’est tout de même un métier.

Il me fait un léger sourire, tourne les talons, et rentre dans sa caravane.

MUTATIONS

Ce qu’il y a de pratique avec les pinces, c’est la précision.
Ce n’est pas là leur seul avantage : la puissance a également son prix pour certains usages. Voyez les noix, par exemple. J’adore les noix. Grâce à mes pinces, les casser devient un jeu d’enfant.
La carapace, aussi, est infiniment supérieure à la peau. Pas de brûlures ou de contusions à craindre pour des riens.
Je ne le nierai pas, le jour où je me découvris des yeux tout autour de la tête, il me fallut un temps d’adaptation. Mais, ombragés de longs cils, ils étaient de couleurs et de formes harmonieuses, et, ma vue ayant toujours été basse, huit yeux accroissaient sensiblement mes capacités.
La disparition de mon nez, remplacé par deux sobres fentes, ne fut pas non plus pour me déplaire. J’en souris, même  –   ce qui me fit découvrir que je n’avais plus de dents. Ma foi, bon débarras.
Au demeurant, avec deux pinces et quatre bras superposés, je me sentais armée pour affronter l’univers.

Le premier jour, c’est en voulant dire bonjour à quelqu’un que je m’aperçus que j’avais perdu la parole. J’étais gênée de paraître impolie, mais fort heureusement personne ne s’aperçut de mon mutisme.
Pas plus d’ailleurs que de mon changement d’apparence.

Avec le temps, je m’habituai de mieux en mieux à mon nouvel aspect, qui, d’ailleurs, connut une ultime évolution avec la transformation de mes jambes, désormais remplacées par une longue nageoire caudale évoquant assez un dauphin. Pas très maniable pour aller prendre mon tramway quotidien, c’est vrai. Mais, à l’usine où je suis postée assise, je ne sentis nul inconfort, et personne ne me fit de remarque.

Ma vie continua donc paisiblement.

Il serait inexact, pourtant, de dire que rien n’était changé.
Il s’avéra que j’avais désormais accès aux langages des espèces dominées par l’homme. Je comprenais même les oiseaux.
Et quand, parfois, me dandinant sur ma queue, je poussais jusqu’au bord du grand lac, j’entendais des poissons rire ou se disputer. Je les comprenais, et la pensée me vint que peut-être, dans l’eau, je pourrais leur parler : peut-être seul l’air me rendait-il muette depuis ma mutation.

Un soir, je n’y tins plus. Personne n’était en vue, je voulus en avoir le cœur net. Je plongeai.
Comme je m’y attendais, la respiration ne fut pas un problème.
J’ondulai joyeusement vers les profondeurs, sectionnant de mes pinces des algues importunes. Quelques carpes me considéraient, circonspectes. Un silure vénérable me parut sympathique : je voulus le saluer. Il ne répondit pas.
Soudain surgit tout un banc de goujons turbulents. Surexcités, ils virevoltèrent autour de moi en m’accablant de réflexions oiseuses : quelle drôle de bête j’étais, d’où est-ce que je sortais, est-ce que je pouvais mordre… Aucune éducation.
Enfin une ombre allongée se profila, issue des entrailles du grand lac. Les petits poissons firent silence et s’écartèrent prudemment. Le brochet nagea longtemps autour de moi en cercles. Puis il s’adressa gravement au silure :
– La pollution. Une espèce mutante. C’est peut-être même radioactif, qui sait ? Tout est possible…
A ces mots, les goujons jetèrent des cris suraigus et s’enfuirent à toutes nageoires, en frétillant d’horreur.

– D’où venez-vous ? me demanda le brochet.
Je montrai de mes pinces le dessus du lac. Je n’osais encore me risquer à tenter de « parler » vraiment.
Les deux grands poissons, me semblait-il, avaient compris. Mais je ne m’attendais pas à la question qui s’ensuivit :
– Demandez-vous l’asile ?
Je fus si stupéfaite que je sentis ma bouche édentée s’ouvrir et se refermer mécaniquement : des images affolées passaient devant moi. Asile. Asile pour aliénés. Pour aliens. Pour aliens radioactifs…
– Eh bien ?
Le brochet s’impatientait.
– Je suis monté de chez moi en sentant votre odeur, mais je n’ai pas terminé mon dîner. Je ne désire pas m’attarder. Vous êtes-vous évadée d’un de ces camps de concentration…
– Je crois que les humains disent « aquariums », précisa le silure.
– C’est cela… Et demandez-vous asile dans notre lac ?
Asile-refuge ! Mais sur Terre nul ne me poursuit. Pourtant ces poissons semblent disposés à me reconnaître comme des leurs.
Il faut bien admettre que j’ai cessé de ressembler aux autres humains, mais aucun ne s’en formalise. Je vis en transparence, on me regarde sans me voir. Vais-je changer mes habitudes ?
Ces poissons seraient peut-être mes amis. Par mon refus je perdrais peut-être une unique occasion d’avoir du prix pour quelqu’un.
– J’ai besoin de remonter encore une fois sur Terre. Puis-je venir demain soir ?
C’est ce que je viens d’essayer de dire. Sur le moment je ne suis pas sûre d’avoir vraiment prononcé ces mots : je débute en langue poisson. Pourtant, ça a dû marcher, puisque voici une réponse :
– Nous nous réunirons demain soir pour examiner votre demande d’asile.

Sur Terre, à l’usine, je passe ma journée de travail à réfléchir.

Depuis ma mutation, mes chefs m’apprécient beaucoup plus : grâce à mes deux paires de bras, j’abats la tâche de deux ouvrières, et dans le même temps je perfore au moyen de mes pinces les rapports à archiver.
Récemment, on m’a promue, ce dont je suis assez fière : on m’a chargée de surveiller par mes huit yeux  – du moins, les six dont je ne me sers pas pour moi-même  –  le travail de mes collègues.
C’est une lourde responsabilité, mais je me sens en pleine ascension sociale. Pourtant, je demeure lucide : en tant que personne, mon isolement reste total. En irait-il de même si je me hissais au sommet de la hiérarchie ? Si j’atteignais la richesse ? La puissance ?
Tout en tenant la cadence imposée, je m’interroge.
Quand je sors au crépuscule, quand je zigzague sur ma nageoire vers le tramway bourré, ma décision n’est pas encore vraiment consciente.
Mais plus le soir vient et plus s’élève en moi comme un appel.
Quand le grand lac s’enflamme juste avant de s’effacer sous la nuit, je suis au bord.

Et je plonge.

Mon instinct me dicte d’aller au plus profond.
Je n’ai pas exactement peur, plutôt une sorte de trac : en somme, il s’agit d’un examen de passage…
J’ondule déjà depuis un moment mais curieusement je croise peu de poissons. Ceux que je vois me semblent s’éloigner aussitôt, comme s’ils me tenaient encore à distance.
Enfin, au-dessous de moi, je décèle une mystérieuse phosphorescence. Pas de doute, c’est là qu’on m’attend. D’une nageoire décidée, je m’enfonce toujours plus bas dans les replis du lac.
C’est comme un cirque encaissé. La phosphorescence émane de créatures dont j’ignore le nom, de forme assez voisine de celle des anémones de mer. Fixées aux rochers en grand nombre, elles ondulent mollement en dispensant leur lumière.
Par nuées, ablettes, goujons et autre menu fretin saluent mon approche d’un paroxysme d’excitation et foncent joyeusement sur moi. Visiblement, je suis l’événement du jour.
Mais je trouve ces ardeurs excessives, et je suis même tentée de jouer subrepticement des pinces pour me faire un peu respecter.
Fort heureusement, d’un mot, une voix grave rétablit l’ordre en un instant.

Je découvre alors, trônant dans un creux de rocher, les puissances du lac : le brochet et le silure, flanqué de matrones carpes de respectables gabarits.
–  Bien, dit le silure, je déclare la séance ouverte. Nous sommes réunis pour examiner la demande d’asile de la créature étrangère ici présente.
– Asile temporaire, ou définitif ? s’enquiert une carpe d’un ton préoccupé.
Tous les regards convergent vers moi.
– Nous vous écoutons, dit le brochet. Exposez votre cas.
Mes entrailles se nouent. Mon cerveau s’emballe.
Comment expliquer ma situation ?
Puis-je leur révéler que, de ma naissance à ces derniers mois j’ai été… une humaine ? Inconcevable : ils me rejetteraient, horrifiés. Ils n’ont jamais connu de poisson comme moi, et me croiront-ils si je prétends être une espèce « normale » ? Comment expliquer mes bras, par exemple ? « La pollution », comme a dit le brochet ? Voudront-ils d’un être sali ainsi ? Et dans ce cas, pas de doute, je dois demander l’asile définitif. Mais suis-je sûre de vouloir changer de vie pour toujours ?
D’un autre côté, une demande « provisoire » provoquerait leur méfiance : ne serais-je pas une espionne de leurs ennemis les hommes ?
– Nous attendons votre réponse, reprend le brochet.
C’en est fait. Je me lance. Pour me rendre acceptable, j’invente.
J’ai été créée en laboratoire. Un endroit abominable, dont j’ai du mal à parler – d’où mes hésitations. On m’a modifiée, manipulée, pour accroître mes perceptions et mes capacités de travail. Je ne me souviens même pas quel poisson j’ai été au départ. Seul mon instinct me pousse à retourner vers mes semblables, et me dicte comment leur parler.

Un silence suit mon récit.
Puis, une carpe :
–Vous dites qu’on vous a fait « travailler »?Qu’est-ce que c’est?
J’essaie d’expliquer que chez les hommes le droit de se nourrir est conditionné par l’exécution d’une série de gestes quotidiens.
Les gros poissons se regardent : ils ne comprennent pas, je le vois. Les petits, eux, pouffent entre eux. Une ablette murmure :
– C’est ridicule !
– Silence, dans l’assistance, profère le silure. Puis il s’adresse à moi.
– Donc, il est bien évident que vous voulez nous rejoindre définitivement ?
La plus grosse carpe sursaute :
– Objection !
– Vous avez la parole.
– Je vous demande de penser à nos jeunes. Il y a déjà dans ce lac assez d’exemple de mœurs douteuses…
(Huées chez les goujons)
– Silence ! crie le silure.
–… Sans aller introduire dans notre société une créature hybride, qui a vécu des expériences dégradantes.
–  Ce n’est tout de même pas sa faute, fait remarquer le brochet.
–  Quoi qu’il en soit, les carpillons, par exemple, sont très influençables : imaginez que la créature leur montre comment « travailler » ! Oui, imaginez qu’elle introduise le travail parmi nous : ce serait la fin de notre système social !
– Je vous l’accorde, concède le brochet, mais pourquoi cette créature propagerait-elle ce qu’elle a fui ? Si elle aimait « travailler », je suppose qu’elle n’aurait pas plongé ici  – n’est-ce pas ?
C’est à moi qu’il s’adresse, et j’ai du mal à répondre.
Sur Terre, le travail remplissait ma vie. Jamais je n’aurais même imaginé possible de vivre sans travailler. Et, depuis ma mutation, mes performances accrues avaient fait de l’usine un endroit où, malgré ma fatigue, j’avais plaisir à me trouver : les louanges de mes chefs m’avaient donné conscience de mon importance.
Au fond du grand lac, la perspective semblait si différente.
La carpe me prend à parti :
– Voyons, c’est très sérieux, il y va de la moralité de notre jeunesse. Vous engagez-vous à adopter nos lois, notre système lacustre, et à ne jamais même parler à quiconque ici de toutes ces horreurs de la vie de la Terre ?
C’est l’heure du choix. Je joue mon va tout. Dressée sur ma nageoire, je lance un serment solennel.
L’aréopage des grands poissons se retire alors dans une grotte. Après une brève délibération, leur verdict est rendu : je suis admise dans la communauté du lac.

Pour installer ma kourasme, je choisis un trou spacieux mais intime, abrité sous des pierres plates, avec vue sur l’embouchure de la rivière. À mon réveil, j’aimais, levant mon rideau d’algues, voir mon paysage onduler.
J’eus à cœur d’égayer mon intérieur en l’ornant de plusieurs anapses  –  ces indolentes fleurs luminescentes qui m’avaient guidée le soir de ma plongée dans le lac.
Grâce à mes pinces, j’incisai les rocs où s’accrochaient les plus beaux spécimens, et disposai les minéraux chez moi sans arracher les êtres radieux.
Mais les anapses me reprochèrent de ne pas les avoir consultées. Offensées, elles refusèrent même de donner leur lumière dans ma kourasme. Je commençai à craindre qu’elles ne se laissent mourir.
Une idée me vint : j’avais déjà remarqué qu’elles adorent gober les alevins d’actis, sitôt qu’ils passent à leur portée. Grâce à mes deux paires de mains, ce fut un jeu d’enfant que de tisser un filet d’algues à fines mailles, que je tendis dans une fosse obscure du lac. La pêche ne tarda pas à être florissante.
Je regagnai ma kourasme à grands coups de nageoire, le dos chargé d’un abondant régal pour mes anapses boudeuses.
L’offrande fut agréée. Et, ma foi, renouvelée. Et la lumière fut dans ma kourasme.

Bien rassasiées, les anapses se faisaient loquaces. C’est ainsi, en vos veillées intimes, que je fus instruite des histoires qu’on se raconte en-bas, depuis que le grand lac est lac.
–  Le brochet raconte, me dit une anapse, que, plus bas que toi, lui, ou aucun poisson ne pourra jamais descendre, est allongé le Maître du Dessous. Son corps n’a pas de fin. Il dort. Nul parmi nous n’a connu le début de son sommeil et nous ne devons pas souhaiter en voir la fin, car ce lac est son rêve. Oui, son sommeil nous a tous créés. C’est pourquoi il ne faut pas troubler l’ordre de notre monde : il ne faut pas réveiller le Maître  – son réveil nous tuerait.
– Là-haut sur terre, reprend une autre, certains poissons ont souffert la torture dans leur chair : ils avaient cru avaler un insecte et ils ont été enlevés pas les hommes. À la fin on les a relâchés, mais ils ont vécu la terreur. C’est pourquoi nous devons nous méfier de tout ce qui tombe de la Terre : c’est le monde du Mal.
Une troisième anapse murmure, nonchalante :
–  Le silure se souvient avoir vu autrefois des créatures avec des – comment dis-tu, des « bras » ? … en haut du corps et en bas, et des nageoires au bout. Elles ont nagé ici, venant de la rivière, avec beaucoup de bulles. Une lumière violente était avec elles. Les poissons ne pouvaient pas à s’empêcher d’approcher, et tournaient, se cognaient sans comprendre. Beaucoup ont disparu cette nuit-là. Seuls ceux qui ont su rester loin ont survécu. C’est pourquoi il nous faut être prudents quand quelque chose nous attire.
Et comme je demandais si les poissons racontaient ces histoires à leurs petits :
– Bien sûr, celles-ci et beaucoup d’autres.
Ces contes enseignaient la peur. Pourtant, les bancs de fretin que je croisais dans les eaux du lac me semblaient plutôt délurés. Sans doute, d’instinct, comme sur Terre, pratiquaient-ils dans le bagage des dogmes parentaux une manière de tri personnel.

Je pris vite goût à partir en exploration vers le centre du lac, dans la région des doulicathes.
Laissant croisées contre ma carapace mes pinces inutiles, je m’orientais grâce à me bras et me propulsais au moyen de ma longue queue. Mes huit yeux m’offraient une vision panoramique idéale. Quelle splendeur, ces doulicathes. Un pays à part, comme étranger au reste du lac. Rendez-vous de couleurs, chaos de reliefs vertigineux à dévaler sans fin. Refuge, aussi, d’espèces particulières, plus rares, plus sauvages, plus dangereuses, peut-être. Mais qu’aurais-je pu craindre, armée de pinces telles que les miennes ?
Il m’est arrivé bien souvent de me lover au creux d’un kouvak et de suivre avec enchantement la danse nuptiale des effiselles. Je pensais n’avoir plus rien à désirer.

Un jour, en descendant toujours plus bas, je perçus comme une mélopée, amplifiée me semblait-il par les parois d’une grotte. Les ondes de ce chant inarticulé m’aimantaient littéralement. En face de moi, à quelque distance, je scrutai la masse monumentale d’un roc rouge. L’ouverture mélodieuse se trouvait tout au bas, étroite cavité. Je m’élançai pour m’y faufiler – mais brutalement l’orifice se referma dans un bruit terrifiant.
Je n’avais encore jamais vu de Riadustre. J’ignorais tout ce qui le distingue d’un banal rocher. Sans cela, je me serais alarmée de voir flamboyer de plus en plus la pierre rouge à mesure que je nageais plus près. J’ignorais les Pouvoirs qui sont les siens, les égards qu’on doit lui rendre, pour autant qu’on tienne à sa vie.
Si j’avais été mieux instruite, jamais je n’aurais osé tenter d’entrer ainsi dans son intimité.
Le Riadustre outragé se mit à enfler, sa roche semblait incandescente. J’aurais voulu m’enfuir, mais une force supérieure me paralysait toute.
Des sons émanèrent de lui : si intense, graves et gutturaux, que je craignis que ma carapace ne se fendît instantanément.
Je me rappelai le « Maître du dessous » du mythe conté par mon anapse, et me demandai si le terrifiant Pouvoir face auquel je me trouvais n’avait pas quelque chose à voir avec lui.
Je constatai que je ne comprenais pas sa langue.
Ainsi, ma mutation ne m’ouvrait accès qu’aux langages des espèces jugées « inférieures » par les hommes. Face aux Forces premières de la nature, je me trouvais désarmée. Mais lui me comprendrait sans doute : je me répandis en excuses, me présentai comme une habitante récente du lac.
Comme il se taisait, je m’enhardis. Je confessai mon attirance pour ce pays des doulicathes, j’expliquai comment une mélodie m’avait charmée, comment j’aurais tant voulu voir qui la chantait… Je ne pus me méprendre sur les sons qu’il émit alors. Il riait. De plus en plus fort.  Le lac entier, me sembla-t-il, allait l’entendre et accourir pour constater mon humiliation.
Ma paralysie, du moins, semblait dissipée. Je fis demi-tour et m’enfuis de toute ma vitesse, au désespoir pour la première fois depuis que j’avais changé d’existence.

Mes repas se composaient pour l’essentiel de mélype, que j’aspirais longuement à même les rochers. Mais, depuis ma mésaventure face au Riadustre, mon humeur se faisait mélancolique. Je n’osais plus nager trop près des doulicathes.
J’eus une idée : explorer chaque jour un peu du lit de la rivière, en la remontant de plus en plus loin. Le courant était fort, il me fallait lutter : je trouvais dans cet exercice un dérivatif.
Les paysages étaient monotones, cependant. Et tout du long souillés par les humains.
En peu de temps j’en fus lassée et repris mes voyages vers le centre du lac. Prudemment, tout d’abord : tout reflet rouge sur un roc me faisait fuir – ma nageoire en tremblait.
De fait, j’avais perdu mon orgueilleuse confiance en mes récents attributs : ma carapace me paraissait précaire, ma vision circulaire inutile, et même mes précieuses pinces, dérisoires.

Je ne me sentais plus invulnérable. Il y avait là, tout au fond de ce monde, des forces indéchiffrables dont on devait suivre les lois. Mon malaise s’accroissait du fait que je me sentais trop honteuse pour confier mon aventure à mes anapses. Pourtant, je mourais d’envie de savoir si une de leurs légendes contenait une explication possible à la rencontre mystérieuse que j’avais faite.
Aussi, soir après soir, les faisais-je inlassablement raconter.
Il y avait de tout dans leurs histoires : des vieux ragots de carpes à l’odeur de vase, des faits divers sanglants, mais aussi des récits aux couleurs de mythes, où je ne désespérais pas de voir surgir un rocher rouge capable de bouger, de parler – et de paralyser quelqu’un.
Il me fallut longtemps. Mais enfin, une fois :
– C’était avant le lac, dit l’anapse la plus nonchalante, achevant d’avaler sa part d’actis. Oui. Il y a infiniment longtemps. Seul le Maître du Dessous existait alors. Il habitait dans un palais qu’il s’était créé. Un palais de toutes les couleurs, le plus beau qu’il y aura jamais. Certains poissons disent qu’on en voit les ruines au plus profond du lac. Mais le Maître s’ennuyait. Tout seul dans son palais, il s’ennuyait. Alors, il sortit et avec de la terre, il se fit des compagnons pour parler avec eux. Les premiers temps, tout alla bien : la vie était agréable.
(Mon anapse eut un bâillement repu)
– Mais ?
–… Mais les compagnons devinrent jaloux : ils voulurent être les maîtres à leur tour. Une nuit, ils l’attaquèrent. Heureusement, le Maître sait toujours tout : il étendit sur eux son Pouvoir et ils furent changés en rochers. Mais comme le Maître est bon, il leur laissa quelques pouvoirs, en souvenir du temps où ils l’avaient rendu heureux : ils peuvent encore parler, et même un peu bouger. On les nomme « Riadustres ».
– Je crois que j’en ai vu un… murmurai-je.
Excitation chez mes anapses :
–Tu as vu les ruines du palais de Doulicathe ?
– Je croyais que c’étaient des rochers… Et lui aussi, ce « Riadustre », je l’ai pris pour un rocher. Il n’a pas voulu me laisser entrer dans sa grotte. On aurait dit qu’il gardait quelque chose. Une chose qui chantait.
Les anapses ont l’air apeuré.
– Les Riadustres sont méchants. Il ne faut pas les approcher. Ce qu’ils capturent, on ne le revoit jamais.

Plus le temps a passé, et mieux j’ai compris que ce que les humains connaissent de notre lac – faune et flore – n’en est qu’une infime partie : la plus banale.
Moi-même, je découvrais chaque jour des formes de vie que j’aurais crues impossibles. Ainsi, une fois, je m’amusais à slalomer sous des colonnes torsadées d’abdiaze couvertes de lilénés blancs, lorsque je stoppai net.
À mes oreilles parvenait une mélodie similaire à celle qui m’avait attirée trop près du Riadustre. Je levai les yeux : elle était là, perchée sur un de ces piliers rocheux. Sa nageoire caudale ressemblait fort à la mienne, mais ni pinces, ni bras, ni carapace. Un corps lisse, d’une parfaite blancheur, aboutissant à ce que je ne peux décrire que comme un visage bien près d’être humain. Deux yeux phosphorescents immenses me fixaient, et une bouche minuscule, à peine entrouverte, psalmodiait son chant.
Si on l’avait tirée de l’eau, une oreille humaine n’aurait, j’en suis certaine, rien entendu. Ces sons ne pouvaient exister que dans ces profondeurs, pour nous qui étions de ce monde.
Je ne voulais pas l’interrompre, mais la Qauris –  j’appris plus le nom de ces êtres – s’adressa à moi la première.
Je ne pus m’empêcher d’admirer sa beauté et son chant, mais toute vanité lui semblait étrangère.
Les Qauris sont des êtres rêveurs, qui passent leur temps à se laisser dériver ou à s’enrouler dans les longs lilénés, à perte de journée, en chantant. Elles prêtent peu attention à ce qui les entoure. Aussi sont-elles souvent victimes des Riadustres.
C’est ce qu’elle confirma, pendant notre bref échange :
– Ces monstres sont des pervers, vous savez. Il leur arrive de se laisser ouverts pendant qu’une de nous est prisonnière à l’intérieur. Il sait qu’elle ne pourra pas s’empêcher de chanter : c’est plus fort que nous. Ainsi, d’autres Qauris, attirées par sa voix, se jetteront elles aussi dans le piège. Nous sommes tellement distraites.

Ses yeux ne me voient plus : déjà elle a repris son chant.

Je savais à présent quelles puissances sinistres se dressent dans le tréfonds de ce monde. Étrange que ce soit justement là où notre lac est le plus beau, le plus attirant.
Notre lac. Oui, même si la cruauté y avait sa place, je m’y sentais tout de même chez moi. J’avais beaucoup appris : je comprenais qu’il est vain d’affronter le Riadustre. J’admettais aussi que les Qauris que j’admirais ne seraient pas mes « amies » : elles n’existaient pas pour cela. Butinant mon mélype de rocher en rocher, je songeais que j’acceptais cet univers qui m’avais accueillie, et à mesure que le suc me rassasiait, j’imaginais ma vie comme une longue alternance d’ondulations au fil de l’eau et de repos au creux de ma Kourasme.
Combien je me trompais ! Combien fragile était ce bonheur que j’ai cru mien !

Un soir, à mon retour à ma kourasme, je trouvai mes anapses jetant des éclairs d’excitation. Jamais je ne les avais vues ainsi. Plus trace en elles d’indolence : elles parlaient toutes à la fois – au point que j’eus d’abord du mal à comprendre.
Enfin, je saisis : le silure soi-même s’était rendu à la kourasme en mon absence, pour me signifier ma convocation devant l’aréopage des anciens, dès le lever suivant.
Pour la première fois, la nuit me parut noire. Je ne parvins à fermer aucun de mes huit yeux. Ma couche d’algues me gênait, trop rêche à ma nageoire, trop sèche à ma carapace.
Le remous ronronnant de la rivière me raconta des heures durant les variations que mon esprit ruminant brodait sur ma comparution.

Enfin la lumière monta dans le lac. Le cœur lourd, je me dirigeai d’une nage hagarde vers la fosse de l’assemblée de justice.

Comme le soir de mon admission, le tribunal est présidé par le brochet, qui a pour voisins le silure et les carpes les plus énormes. Comme ce soir-là, aussi – (que cela me semble lointain !) – tout le peuple des petits poissons se presse aux bords du cirque rocheux, virevoltant d’excitation. Mais quelque chose est différent.
Tout en bas, au centre du cirque, un objet sombre s’offre à mon regard troublé. Confusément, je commence à deviner.
Le brochet a le ton solennel :
– Créature, connaissez-vous cette chose ?
Ma présence parmi eux, je la dois à un mensonge. J’ai nié mes origines humaines. Aujourd’hui, me contenter de nier ma responsabilité dans la confection de ce filet en algues qui capturait, je l’avoue, un nombre conséquent de petits actis pour assouvir ces gourmandes d’anapses, serait bien inutile : quel humain aurait accédé à une fosse aussi dissimulée dans les replis du lac ? Et surtout, quel humain aurait choisi des algues pour fabriquer son piège ?
– Créature, dit tristement le silure, depuis ma jeunesse, j’ai vu bien des amis partir à cause d’infâmes objets comme celui-ci. Mais du moins n’étaient-ils pas fabriqués par quelqu’un d’en-bas.
La doyenne des carpes a du mal à conserver sa dignité, des bulles de rage giclent au-dessus d’elle en gerbes rageuses :
– Vous êtes encore plus nuisible que ce que j’avais craint ! Vous n’avez pas cherché à pervertir notre jeunesse, vous avez fait bien pire : exterminer nos alevins !
Un tollé assourdissant s’élève de l’assistance. Des nuées de goujons déferlent autour de moi. Mais le brochet n’a qu’à claquer des mâchoires et le fretin reflue d’un prompt frétillement.
Avec l’énergie du désespoir, j’entreprends de me justifier :
– J’ai seulement voulu nourrir mes anapses. Après tout, dans tout le lac, elles mangent des actis…
La carpe suffoque :
– Monstre dénué de jugement, ne voyez-vous donc pas la différence ? D’abord, avec vos pinces, vous vous permettez de délocaliser des anapses de leur habitat naturel.
–  Donc, légitime ! renchérit sa voisine.
–  Naturel, donc légitime, ma chère, ne m’interrompez-pas pour si peu. Je n’étais pas d’accord, je l’ai dit au conseil des anciens…
– Et je vous ai répondu, fit le silure d’une voix lasse, « la créature a vécu de terribles choses sur la Terre. Si elle a besoin de lumière dans sa kourasme, si étrange que cela nous semble, soyons un peu indulgents : ses anapses ne sont pas malheureuses, elles rayonnent de plus belle. On les entend même rire, parfois quand on approche. »
– Et pas une fois vous n’avez eu de soupçons ? Sans mon enquête…
– Non, c’est vrai, soupira le silure. Je pensais que ces anapses, comme leurs sœurs en liberté, se contentaient de se nourrir d’alevins de passage. Il y en a même dans les kourasmes. Comment imaginer un système aussi…
Je gémis :
– Elles ne voulaient pas me donner leur lumière ! J’ai cherché à les rendre heureuses. Mais elles sont si gourmandes, c’est vrai, j’ai dû les nourrir sans cesse davantage…
– Créature, intervint le brochet, vous avez été admise parmi nous sous certaines conditions. Vous en souvenez-vous ?
– Vous ne deviez troubler en aucune façon l’ordre de notre monde ! Et vous avez introduit au fond du lac une hideuse pratique des hommes, assena la doyenne.
– Et, compléta le silure, contrairement à nous, vous n’avez pas sacrifié les petits pour les nécessités d’appétits naturels…
– Légitimes ! reprit à nouveau l’autre carpe.
(Ici, je vis le fretin frétiller nerveusement, observant le brochet).
–… Non, continua le silure : j’ai vu vos anapses hier à votre kourasme. Vous les avez rendues anormalement énomes. En êtes-vous consciente ?
L’assistance s’exclama.
Je balbutiai. J’étais sincère : à les voir tous les jours, je ne m’étais réellement pas rendue compte du problème.
La doyenne carpe, qui méritait pleinement le qualificatif d’  « obèse », parut sur le point d’intervenir une fois de plus, mais cette fois-ci elle renonça.
Gravement, le brochet prit la parole :
– Créature,  votre acte sournois est plus qu’une infraction. C’est un parjure. Vous avez rompu votre serment de respecter toutes nos lois, toute notre organisation lacustre.
– Je ne me suis pas rendu compte de ma faute.
– Cette excuse n’est pas suffisante. Les actis sont des poissons naïfs, c’est pourquoi seuls leurs alevins se sont laissé prendre à vos pièges. Un grand nombre a péri. Nous avons mis longtemps à comprendre pourquoi il y avait de moins en moins d’actis adultes. Nous avons d’abord cru que vous les mangiez. La vérité est encore pire : une espèce décimée, des spécimens d’une autre dépravés par votre, hum, « élevage » …
Créature, votre place n’est plus dans ce lac.
La grosse carpe hurla :
– Ce matin même ! Qu’elle s’en aille tout de suite !

Alors le déchaînement fut général. Depuis les parois du cirque, des milliers de poissons de toutes espèces me prirent pour cible et vinrent me gifler de leurs queues, me mordre la nageoire.
Fort heureusement, les plus gros, les juges, ne se joignirent pas au lynchage – j’avoue que la mâchoire du brochet m’aurait inspiré quelque appréhension.
Harcelée sous la multitude, je n’osais pas jouer des pinces : je craignais d’aggraver mon cas, et la colère des puissants.
Je l’avoue aussi, je n’étais pas sans remords : j’avais tué assez de poissons comme ça. Je me laissais donc malmener sans rien faire.
Après un temps qui me parut fort long, la voix du brochet monta à nouveau :
– Créature ! Après débat avec le conseil, il a été décidé de vous laisser jusqu’au soir pour regagner la Terre.
– Peut-être courrez-vous alors moins de risque d’être reprise par les hommes, conclut le silure. La séance est levée.

Je garde un souvenir confus et pénible de mes dernières heures dans le lac. Comment je nageai une dernière fois dans les extrêmes profondeurs pour admirer la beauté colorée des doulicathes  – ou des ruines du palais de Doulicathe, si j’adopte le mythe des anapses. Comment j’avalai avidement mes dernières lampées de mélype, qui ne me parut jamais plus délectable. Quels longs tours et détours je fis en vain, avec l’espoir d’entendre encore chanter une Qauris. Comment je dis adieu à « mes » anapses, que je rendis à leurs rochers afin que les courants leur fournissent davantage d’alevins qu’au fond de la kourasme.
Enfin, la mort dans le cœur, j’ondulai vers le haut. La lumière m’indiquait que c’était à peu près la même heure où j’avais, toute une vie plus tôt, plongé.
Quand j’atteignis la surface, en effet, le feu du soir la baignait.
Aucun humain visible nulle part – seule bonne nouvelle.
Mais à mesure que j’approchais du bord, mon corps se faisait pierre, plomb. Ma respiration aussi, devenait supplice.
Sortant de l’eau, je sentis ma vie s’arrêter. J’essayais d’aspirer d’un suprême effort un peu d’air – et chaque inhalation corrodait mes poumons. Je brûlais de l’intérieur de ma carapace.
Je crois avoir rampé dans la boue de la berge en râlant. Et il n’y eut plus rien.

Puis je sentis la pluie.
Dix jours, dix nuits, elle tomba sans discontinuer.
Sans doute m’a-telle sauvée : un temps aussi exécrable dissuadait tout promeneur de venir goûter les charmes de ces parages. J’eus donc le temps de reprendre quelques forces. Cette hydratation permanente soulageait aussi grandement la douleur que j’éprouvais à respirer.
Les vieux noyers qui ombragent la rive me servaient de garde-manger : je cassais de leurs fruits à pinces-que-veux-tu, tout en méditant sur mon étrange situation.
Je me trouvais entre deux mondes. Verticale à nouveau, capable de respirer l’air. Pourtant, la nostalgie des eaux me poignait. Lorsque, tous les crépuscules, les plocs des poissons sauteurs s’ajoutaient à ceux de la pluie sur le lac, je frôlais la désespérance.
Rejetée, misérable rebut de l’univers des profondeurs, je me voyais par ma faute réduite à contempler, impuissante, cette surface devenue aussi impénétrable qu’un mur. Hostile comme autrefois le Riadustre.

Un matin, je fus confusément éveillée par une douleur inconnue qui monta en moi jusqu’à se faire insupportable.
Un œil entrouvert m’apprit que le soleil était de retour. Était-il cause de ma souffrance ? Mon corps ne pouvait-il plus supporter la dessication de l’air, après son long séjour subaquatique ? Je pantelais, incapable de me redresser. Cette fois encore, je me vis morte.
Pour comble de disgrâce, j’entendis des voix humaines : les promeneurs, évidemment, revenaient avec le beau temps.
Je rampai, haletante, sous des fourrés touffus où j’aimais à dormir, parmi liserons et silènes.

Je n’y restai pas seule très longtemps : un épagneul breton avait décelé ma présence. Il ne prévint pas ses maîtres, pourtant, se bornant à me flairer la carapace.

Puis il me demanda gentiment :
– Un problème, camarade ? Vous n’avez pas l’air très en forme…
– Vous êtes bien aimable. Le soleil ne me vaut rien, j’en ai peur.
– Je suppose que vous ne souhaitez pas être remarqué des humains ?
– Vous m’avez comprise.
À ce moment, son maître le héla.
– Navré de mon impolitesse, je vais devoir vous laisser… Je vous souhaite bonne chance !
Sur quoi il s’éloigna trottinant, truffe au vent.
Charmante créature.

Créature : ce mot traversant mon esprit me rappela que dans le lac, on me nommait ainsi. Pour la première fois, il me vint à l’idée que celui de « monstre » eût peut-être été mieux choisi.
Jusqu’à un passé proche, j’avais vécu ma mutation au jour le jour : elle m’avait procuré davantage de plaisirs que de désagréments.
Mais après mon exclusion du grand lac, tout le long de ce funeste jour où m’affolaient ces élancements intolérables que je ressentais sans arrêt, mon cerveau, vaisseau sans boussole, sombrait dans des vagues de délires terrifiés.

Enfin, peu à peu, la douleur reflua.
J’ouvris des yeux : le calme était venu avec la nuit.
Derrière moi, pourtant, un regard doré. Sur le moment, stupide, je songeai à la Qauris – avant de reconnaître un chat noir. Tranquillement assis, sa queue autour des pattes, il me considérait, placide.

Toujours couchée, je roulai sur moi-même pour pouvoir lui parler. Royal, il s’étira de toute son échine, et d’un bâillement révéla quels crocs formidables lui permettaient d’être si souverain dans sa nonchalance. Un instant, je me souvins de mes dents perdues – avec comme un regret.
Je saluai le sombre félin, qui sursauta : il ne s’attendait pas, m’avoua-t-il à ce qu’une humaine parlât sa langue.
– Une humaine ? Je croyais que tes pareils voyaient la nuit ?
– Qu’as-tu de différent des humains ? À part les deux outils sur ta poitrine, mais j’ai pensé que c’était une de leurs modes…
J’ignore pourquoi, le besoin me prit de revendiquer ma singularité :
– Tu n’as pas remarqué que j’ai plus d’yeux ?
– Tu dormais…
Plus de bras ?
– Vraiment ? fait le chat avec ennui.

C’est alors que je m’en aperçois : une de mes paires de bras a disparu.
Plus de souffle. Vertige. J’ai deviné la cause de mes douleurs.
Je me dresse à demi, pour regarder ma nageoire – et je me vois deux jambes en lieu et place.
Stupeur. Un carrousel détraqué d’images se heurtent en désordre :
debout – un pied devant l’autre – marcher – marcher vers le tramway – usine – une seule paire de bras – cadence – pas assez vite. Matin partir un pied devant l’autre. Soir un pied devant l’autre revenir. Finir deux pieds devant.

Le chat s’est tapi au ras du sol. Soudain, d’une détente, il frappe. Couinement d’agonie. Le félin se redresse, gueule au cou d’un malheureux mulot dont il boit la vie.
Je ferme mes huit yeux.

À mon réveil du lendemain, la chose fut claire : ma mutation n’était plus que séquelle. Je le constatai avec l’incapacité de voir les troncs des trembles qui poussaient derrière les buissons où je dors. Mon regard se limitait désormais à l’avant. Une exploration tactile me le confirma d’ailleurs : plus d’yeux derrière ma tête, plus d’yeux sur ses côtés. Et plus de carapace. Mon torse était à nouveau fait de peau vulnérable.
Seules mes pinces me restaient. Comme je souhaitais les conserver !
Comment envisager l’avenir ?

La tête vide, je me mis à errer par les champs encore déserts à cette heure. Chose plutôt rassurante, la marche me redevenait aisée.
Aux alentours du grand lac, bois et prairies conservent encore leur place. Pourquoi, après tout, ne pourrais-je pas passer ma vie ici, me nourrissant de noix, de baies, dormant sous les fourrés ? Il est vrai, l’absence de carapace me rendrait sensible aux épines. Pourtant, je ne pouvais m’imaginer reprenant la vie d’avant ma mutation.

Je continuai à marcher. Le soleil tiède caressait la peau qui, à présent, me recouvrait toute. Et je ressentais là un plaisir qu’il me sembla avoir connu en un temps très ancien.
Pour mieux le goûter, je m’étendis sur un rocher plat surplombant le lac éclatant. Sa surface m’aveuglait. La chaleur du rocher, la main lumineuse amicale que je sentais me parcourir, me plongèrent dans le sommeil.

Un brouhaha indistinct m’en extirpa.
je ne distinguai d’abord que des ombres. Leurs vociférations étaient humaines, il me fallut un moment avant de comprendre à nouveau leur idiome. Mais quant à leurs intentions envers moi, aucun doute : ces hommes ne me voulaient pas de bien. J’étais mal réveillée, et n’avais pas non plus pleinement saisi leurs griefs, quand ils m’entourèrent d’une étoffe dans laquelle j’étouffais à moitié, et où ils m’entortillèrent. Puis on me jeta au fond d’un véhicule puant.

Ainsi maltraitée, j’eus une pensée amère pour les petits actis naguère pris au piège de mon filet et transportés sur mon dos pour être livrés à la gloutonnerie des radieuses anapses.

J’avais totalement oublié ce que pouvaient être des « vêtements ». Par conséquent, l’accusation de n’en point porter me laissa étrangère autant que désarmée.
Au commissariat, une humaine entreprit de me contraindre à « m’habiller » et refusa absolument d’admettre que mes pinces nécessitaient au moins quelque modification au costume qu’elle voulait m’imposer.

Mais je profite d’un instant où elle va rendre compte à son chef et pratique, justement grâce à mes précieuses pinces, deux judicieuses incisions qui me permettent enfin d’insérer avec le minimum de confort mes tranchants attributs dans ces frusques qui n’ont pas prévu de les accueillir.
Quand l’humaine revient, je suis vêtue – ce qui a pour effet de la calmer tant soit peu.

Me voici face au fameux « chef ».
Mes ennuis recommencent. Que répondre à ses questions sur mon identité ?
On me nomme Créature. Mademoiselle. Prénom ? Mettons « Monstre ». J’aime le mélype, le chant des Qauris, la lumière des anapses et nager dans les doulicathes. Seulement j’ai trop pêché d’actis, vous comprenez, d’où mon retour ici. Oh, je peux me nourrir de noix. C’est d’ailleurs ce que je comptais faire quand vous…
Non. Quelque chose dans cette face de chef qui me fait face me dit de ne pas répondre ainsi.
Voyons. J’ai eu jadis un « état civil », comme dit le chef. Une « adresse », aussi.
Rien à faire : je ne me souviens que du tramway et de l’usine.
Je le dis. Il le note. Il a l’air rassuré : ces choses-là sont d’ici.
Quelle usine ?
Encore un nom que je ne sais plus. Mais je décris mon travail.
– J’étais très appréciée par mes chefs, je travaillais pour deux.
Jusque là tout va bien. Mais la seconde suivante, je fais tout basculer – gouffre fatal de la vantardise.
– Je surveillais les collègues grâce à mes huit yeux et je perforais les rapports avec ces pinces.

Le chef se fige instantanément. Il répète posément :
– Vos… huit yeux, et ces pinces ?

Plus tard, j’ai compris combien je m’étais fourvoyée. Mais, alors, j’étais fière de mes pinces. Mon précieux outil, ma puissance personnelle – et le seul reste de ma mutation.
Avec orgueil, je les brandis :
– Regardez ! Ne sont-elles pas magnifiques ?

Le chef plante alors son regard de chef dans les deux seuls yeux qui me restent, et sa voix articule, définitive :
– Vous n’avez PAS de pinces.

Tout d’abord, je veux rire. Mais mon gosier désobéit.
Alors, je me dresse. Je les lance en avant, ces pinces qu’il refuse de voir, pour déchiqueter ce cou de chef, écrabouiller cette trogne de chef, énucléer cet œil torve de chef, lancer des lambeaux de chef tout autour du bureau en poussant des doux cris de plaisir.

Je chavire.

Dans la cellule où on me tient isolée, j’ai tout de même de quoi écrire.

Les jours passant, j’ai compris comment faire pour ne plus être tourmentée par ces humains. C’est assez simple, tant ils sont primaires : chaque fois qu’ils m’interrogent, je leur réponds que je n’ai pas de pinces – et les voilà contents.
Les pauvres sots.
Mais je ne compte pas rester ici encagée des décennies durant.
Maintenant que je vous ai tout dit, je vais fermer mon stylo.

Et cette nuit, d’un seul coup de mes pinces, je sectionnerai les barreaux.
Ma prison domine une falaise que bat la mer : je vais plonger.

Oh, je le sais, je n’ai plus de nageoire. Et j’ai cessé de comprendre le langage des autres espèces. Aucun monde du dessous ne m’appelle plus.

Ça m’est égal.

Cette fois-ci, je plongerai pour finir.

 ORACLES

Sur l’horizon zébré de rouge se dresse la sombre stature drapée de l’Oracle.
La mère reste en retrait, tête inclinée en signe de soumission.
Le père s’avance, s’agenouille, et tend comme une offrande le nouveau-né emmailloté :

– Ô grand Oracle, implore pour notre enfant la protection du dieu, et révèle-nous le sort que pour lui a fixé le Destin.

L’Oracle a le dos tourné vers la plaine tout en bas du temple.
Il ne dit rien. Pourtant, père et mère entendent tous deux résonner la prophétie :

– Le Destin m’a parlé : ton fils est né pour tisser.

En redescendant la colline sur son mulet, le père se sent soulagé : pour une fois, le dieu s’est montré raisonnable.
Combien d’enfants se voient affligés par lui de noms au sens impénétrable, combien de parents reçoivent au temple de sanglantes prophéties – « ton fils sera ta mort », et tant d’autres  : faut-il s’étonner si l’on abandonne souvent ces bébés maudits au fond des bois ?
Mais le père sourit dans sa barbe : l’avenir de sa famille, au contraire, s’ouvre radieux. Lui, tailleur, ne voit aucun mal à ce que son fils aîné apprenne le métier du tissage, pour satisfaire l’Oracle. Cela n’empêchera pas son père de lui apprendre à couper les étoffes.
– Et quand l’année prochaine ma femme m’aura donné une fille, nous ferons d’elle la couturière qui complètera notre petit commerce.
Ainsi, quand le père se retirera, ses vieux jours couleront dans le miel de l’abondance méritée.

Dès son jeune âge, l’enfant, prénommé Hôter, fut donc mis en apprentissage chez un fabricant de tapis.
– Bah, s’était dit le père, c’est le Maître qui m’offre les meilleures conditions. Bien sûr, il n’est pas tisserand d’étoffes, mais, après tout, le métier ne doit guère être différent…

Assis en tailleur de l’aube à la nuit, les épaules meurtries des coups de fouet du Maître, l’enfant entrelaçait les longs brins de laine chatoyante qui feraient de chaque tapis une pièce unique.
Quand il s’allongeait pour dormir, à même le sol de l’atelier, ses jambes étaient si engourdies qu’il avait peine à les déplier, et son dos à vif le faisait souffrir.
Une nuit, il n’y tint plus. Il se glissa dehors et s’enfuit.

Longtemps il marcha la nuit sous les étoiles. Son jeune corps endolori retrouvait peu à peu sa souplesse. Il allait les pieds nus, sans s’émouvoir quand il croisait en chemin l’éclat fugitif d’un regard animal phosphorescent.

Le jour blanchissait quand il trouva la mer.
Remarquant des gamins de son âge qui aidaient à décharger les bateaux de pêche pour une ou deux pièces de monnaie, il fit comme eux. Grâce à quoi il acheta un beignet au marché, et se sentit maître du monde.
Sur le port vivaient des nuées d’enfants. Ils nichaient dans des tuyaux à sec, dans les interstices de blocs servant de brise-tempêtes… Leur ingéniosité était sans limite pour se trouver un refuge à habiter. Le soir, à l’heure où toute autre population a déserté les quais, ils s’assemblaient par petits groupes autour de feux de fortune.
Le fils du tailleur se joignit à eux. Comme il avait toujours été peu nourri, il ne souffrit pas plus de la faim que les autres, et cette existence de liberté lui convenait merveilleusement.

Du temps passa.

Un soir, un homme passa sur le quai. De feu en feu, on le voyait s’accroupir et expliquer longuement quelque chose aux enfants. Pour Hôter, ce fut la fin de la tranquillité. Son instinct lui disait de se méfier de ce que proposait cet individu.
Mais, pour la plupart, les autres gamins, qui vivaient sur le port depuis des années, étaient terriblement tentés : un vrai lit, trois repas par jour, passer les hivers au chaud, et même un peu d’argent de poche, avec un après-midi par semaine pour pouvoir aller en ville ou se baigner– tout cela, à la seule condition d’accomplir quelques heures de travail quotidien dans la nouvelle entreprise.

Dès le jour de l’ouverture, le plus grand nombre des enfants déserta le port. D’autres les rejoignirent bientôt après.
En peu de temps, le jeune Hôter se retrouva seul, à errer.
Il vécut ainsi quelques jours, avant de s’avouer qu’il s’ennuyait. L’hiver venait, il faisait froid : un matin, il prit lui aussi le chemin de l’usine.

Sur le site de l’entreprise, les enfants vivaient en dortoirs, dans des lits superposés par trois. Hôter se trouva logé au niveau médian. Les journées de travail paraissaient aussi longues que chez son Maître tisserand. Dans un long bâtiment éclaboussé de lumière crue, il fabriquait des filets pour la pêche. Les machines assourdissaient tout le hangar de tôle. Quand tout à coup le silence revenait, Hôter en ressentait comme un étourdissement. Le travail commençait avant que l’aube d’hiver n’ait daigné se montrer, et lorsque les enfants regagnaient leurs lits, il faisait déjà nuit.
À midi, une sirène les envoyait à la cantine contiguë à l’atelier – mais, là non plus, on ne voyait pas le jour.

Pourtant, quelque chose finit par changer.

Aucun enfant ne comprit ce que faisaient ces gens qui gesticulaient dans un coin du hangar, qu’ils venaient de parcourir d’un bout à l’autre, en compagnie du Directeur. Les machines mangeaient leurs paroles. Mais le lendemain matin, au lieu de travailler, les enfants furent réunis à la cantine.
Les hommes étaient présents, et l’un d’eux leur parla d’un ton solennel. Hôter entendit des mots inconnus : « lois », « conventions internationales », « droits des enfants »… Cependant il comprit fort bien que ce discours allait dans le sens de ce que son instinct lui avait soufflé tout d’abord, quand il n’avait pas envie d’entrer à l’usine.

Finalement, il n’y eut plus de « journées de travail » pour les enfants. Ils demeurèrent dans les dortoirs ou la cantine, à leur guise, pendant qu’on les appelait un par un dans un bureau –auparavant occupé par la Direction– où il fut demandé à chacun s’il avait une famille. Hôter réfléchit très vite. À sa seule évocation, la perspective d’être, sans aucun doute, envoyé en apprentissage chez un autre Maître tisserand réveillait l’ancienne douleur de ses épaules et de ses jambes. Il répondit donc fermement qu’il était orphelin.

Le pensionnat où il fut placé comme orphelin avait certes des points communs avec l’usine de filets : les dortoirs, la cantine, l’impossibilité de sortir librement. Mais Hôter y découvrit quelque chose dont il n’avait jamais même soupçonné l’existence dans la région reculée où il était né : l’école.
Ses débuts furent difficiles – à son âge, les autres savaient lire et compter depuis longtemps. Il dut conquérir leur respect, ou du moins faire cesser leurs brimades, grâce à une science du combat qu’il avait eue tout loisir de perfectionner sur le port : en cela, personne ici ne lui arrivait à la cheville.
Son intelligence était vive, et son désir de savoir de plus en plus vorace lui permit de franchir très vite le cap des premiers apprentissages.
Le Maître en fut surpris : il s’intéressa à lui. Il commença à lui prêter des livres. De plus en plus de livres.

Quand l’élève les lui rendait, après la sortie des classes, ils avaient des conversations à bâton rompu sur chaque ouvrage.
C’est ainsi qu’une fois, à une question sur le métier d’écrivain, le Maître répondit à mi-voix, avec un léger sourire :
– Ah, les écrivains, vois-tu, ce sont des tisseurs de mots…
Un instant, l’adolescent resta bouche bée. L’image d’un tapis, puis d’un filet à tisser se formèrent devant ses yeux. En quoi un livre ressemblait-il…
Mais déjà le Maître continuait. Il ne semblait plus se soucier de l’âge de son élève : il parlait de « texte – tissu », des sens qui s’entrecroisent…
Hôter, fasciné, était bien loin de tout comprendre.
Mais à son retour au dortoir, il avait décidé ce qu’il ferait de sa vie :
– Moi aussi, je serai tisseur de mots.

Le lendemain, à l’Étude, ses devoirs expédiés, il prit son cahier de brouillon à l’envers, inspira profondément, et se lança, comme s’il plongeait.
Il écrivit :

« Sur l’horizon zébré de rouge se dresse la sombre statue drapée de l’Oracle.
– Ô grand Oracle, implore le père agenouillé, révèle-moi le sort fixé par le Destin pour mon fils.
La voix du Prophète retentit dans le Temple qui domine la plaine :
–Ton fils a une haute Destinée. Laisse-le suivre sa voie. Le moment venu, le dieu le guidera.
Ainsi, le père laissa son fils grandir en liberté. Jamais sur lui il n’appesantissait le joug de la contrainte. Si, dans les champs, il le voyait faiblir sous la chaleur, il avait soin de l’envoyer s’asseoir à l’ombre. Si un jour l’enfant n’avait pas travaillé du tout, il ne l’en nourrissait pas moins des morceaux les plus tendres.
Il eut à cœur aussi de le laisser s’instruire : tous les matins, le fils les passait à l’école. Le soir, à mi-voix, il étudiait ses leçons pendant que son père faisait silence.
Quand il eut grandi en âge et en sagesse, un jour, le jeune homme entendit en lui une voix :
– Va à la ville pour étudier encore. C’est là ton rôle : devenir un vrai savant.
Aussitôt, le fils fit son paquet et dit adieu à son père.
– Ah, fit ce dernier, l’Oracle m’avait prévenu qu’un jour le dieu te parlerait. Eh bien, va, mon fils : suis ton Destin.
Confiant dans sa vie future, le jeune homme se mit en marche vers le soleil.
Des images radieuses lui souriaient aux yeux.
Ainsi, il arriva à la ville.
Il demanda à la voix qui le guidait :
– Où dois-je aller maintenant ? Je n’ai pas d’argent et je ne connais personne ici.
– Suis ton chemin droit devant toi.
Droit devant lui montait une ruelle sinueuse en escaliers escarpés. Sans hésiter, le fils s’y engagea.
C’était une impasse. Tout au bout, un mur, au-dessus duquel un figuier tendait ses trésors. Sur la petite porte peinte en bleu enclose au creux du mur se lisait : « Maître Tisseur de Mots »
Quand le fils l’effleura de la paume, la porte céda et un vieillard plus âgé que le Temps s’effaça pour l’accueillir.
Le jardin intérieur était rafraîchi d’une source. Sur son bord, une tortue et un étrange crocodile nain, corps vert et tête rouge.
Sur le jardin ouvraient les cellules des disciples à qui, chaque jour, le vénérable Maître enseignait le tissage des mots.
Le soir, tous montaient sur le toit en terrasse. Ils contemplaient la mer, de l’autre côté de la maison. Et les disciples apprenaient à écouter ses mots à elle aussi. »

– C’est une totale absurdité !
– C’est bien sévère de votre part : un texte d’adolescent…
– Écrit à l’Étude pendant qu’il aurait dû repasser ses leçons !
– Certes, Monsieur le Directeur. Mais ses résultats scolaires sont bons, aussi…
– Heureusement qu’un de ses camarades, plus respectueux de la discipline de notre établissement, l’a dénoncé, sans quoi je n’aurais rien su. Je veux croire, naturellement, que vous-même étiez tenu dans l’ignorance de cette activité clandestine de votre protégé ?
– Naturellement, Monsieur le Directeur.
– Très bien. Surveillez-le de plus près, désormais. Il est orphelin, l’État a la bonté de lui offrir de l’Instruction : ce n’est pas pour qu’il laisse délirer … comment dit-on déjà ? « la folle du logis » ?
– En effet, Monsieur le Directeur.
– C’est déjà bien assez que je ferme les yeux sur le fait que vous lui prêtez des livres – ne niez pas : j’ai mes informateurs !

Tristement, le Maître regagne la chambre sous les toits où il est logé. Mélancolique, il s’assied à son bureau.
Machinal, il écrit :

« Sur l’horizon zébré de rouge se dresse la sombre stature drapée de l’Oracle.
La mère est là. Elle lui tend son enfant :
– Oracle vénéré, vois cet enfant. Dis-moi ce que le dieu lui réserve…
L’Oracle se retourne, et sa voix s’adoucit :
– Ô mère affligée, sache-le, le Destin de ton fils sera de violence. Pourtant, le Droit et la Justice seront de son côté.
La mère désespérée ne comprend pas la prophétie : comment serait-il possible d’être du côté des Justes tout en tombant dans la violence ?
Avec toute la douceur possible, elle élève l’enfant. Elle ne l’entoure que de femmes et de fillettes, craignant pour son Destin l’influence néfaste de la brutalité des jeux des garçons.
Le temps passe. Le fils est un jeune homme soumis, tranquille. Sa mère, vieille à présent, est rassurée.
Grâce à un petit héritage, elle a pu payer des études à son fils. Il a obtenu une situation en ville, au pensionnat.
Mais le Destin n’a dormi que d’un œil en attendant son heure.
Hier soir, le fils soumis, le Maître docile, a descendu l’escalier de sa chambrette. Ses pas n’ont réveillé personne de par les longs couloirs.
Dans la cuisine, il a saisi le hachoir le plus grand. Puis il est remonté. Par le grand escalier, cette fois.
Au premier étage, on n’a pas su comment, il s’est introduit dans l’appartement du Directeur, qui était dans son lit.
Ce matin, il était encore dans son lit.
Mais à l’état de hachis. »

le Maître pose son stylo. Il se lève et sort de sa chambre.

Le Directeur a des insomnies. Dans son bureau, en robe de chambre, il regarde un moment par la fenêtre la nuit qui ne lui dit rien.
Puis il s’assied et écrit :

« Sur l’horizon zébré de rouge se dresse la sombre stature de l’Oracle.
En ce grand jour, toute la famille est montée du village.
Agenouillés dans la grotte sacrée, tous implorent en chœur, scandant des rythmes antiques :
– Oracle, toi qui parles avec le dieu, dis-nous, apprends-nous le Destin de cet enfant !
L’Oracle ne bouge pas.
Tous attendent, pétrifiés de respect, en silence.
Enfin, un sourd grondement ébranle le sol de la grotte. Puis, retentit la voix sépulcrale :
– Le dieu a parlé : cet enfant aimera. Mais d’aimer, il mourra.
La famille épouvantée dévale la colline. Les chefs du clan se réunissent. Des décisions draconiennes sont prises pour conjurer le sort : l’enfant grandira dans l’isolement le plus total.
Le but est clair. Il ne doit s’attacher à personne.
Son père, notable, a les moyens d’engager un précepteur, qui vient quotidiennement donner leçon au jeune homme, dans la maison écartée qu’on lui réserve. On a choisi cet homme pour sa laideur repoussante. Pour plus de sécurité, on s’est même assuré, par des questions adroites, de sa totale sécheresse de cœur, pour éviter que lui n’en vienne à s’attacher à son élève – de peur de provoquer ainsi une funeste affection réciproque de la part de ce dernier.
Enfin, sain et sauf, le jeune homme atteint l’âge adulte. Le poste de Directeur du pensionnat réclamant autorité mais nulle affectivité, il paraît sans danger pour lui à son père, qui l’autorise à postuler.
C’est ainsi que le jeune homme s’installe en ville, puis que les années passent.
Mais le Destin aime bien laisser jouer ses proies jusqu’à ce qu’elles soient assez grasses à son goût.
Au pensionnat se trouve une riche bibliothèque. Un soir d’ennui, le Directeur se laisse aller à prendre un livre. Puis il en lit un autre. Puis davantage. Il ne lit plus : il dévore, avec passion.
Et voici qu’il franchit un pas de plus : une nuit, il se met à écrire. Une, dix, vingt histoires.
Le jour où il découvre par une dénonciation qu’un simple élève est visiblement possédé du même amour que le sien, une colère incontrôlée le submerge. Faute d’étrangler l’élève, il arrache les feuilles du cahier – puis se le reproche.
Enfin, il en fait une histoire. Il est en train d’écrire, au moment où la porte s’ouvre, et…………………………………………. »

Dans le désordre causé le lendemain matin par l’arrivée de la police, Hôter n’eut pas de peine à s’évader du pensionnat. L’assassinat du Directeur et la disparition du Maître étaient connus de tous les élèves et commentés avec un luxe de détails macabres peints avec horreur et délice : on entendait parler de cervelle collée au plafond, d’œil sur un abat-jour, de jets de sang sur les rideaux, et même de membre planté dans le porte-parapluie.
Personne n’aurait su dire d’où provenaient de telles « informations », chaque élève ou presque brodant sur sa propre version à l’envi. La seule constante étant l’explication donnée à la chose : une crise de folie du Maître.
Hôter se sentait triste pour son Maître, dont il souhaitait ardemment qu’il échappe à la police. Quant au Directeur, il ne pouvait lui pardonner le rapt de son cahier – pas plus qu’à ses condisciples de l’avoir dénoncé.

Il s’enfuit donc à l’autre bout de la ville, et se mit en quête d’un emploi.

Ce fut moins difficile qu’il ne l’aurait cru : il se retrouva rapidement à vendre le journal dans la rue – pour un misérable salaire, il est vrai, mais c’était un début.
Quand il ne pleuvait pas, il dormait dehors. Les autres nuits, la patronne d’un café, qui lui trouvait un joli sourire, lui permettait de dormir sous son escalier derrière la poubelle.

Un jour, en prenant les piles de journaux à vendre, il jeta un coup d’œil aux articles et remarqua par hasard une faute d’orthographe. Machinalement, il la montra du doigt à l’employé, qui le dévisagea :
– T’as donc été à l’école, toi ?
Un correcteur avait démissionné le matin même. Hôter posa les journaux, et commença en même temps l’apprentissage et l’exercice d’un nouveau métier.

Son premier salaire lui permit de louer une chambre chez une veuve de marin, dans une petite maison près du port.
Assuré jour après jour d’avoir gîte et couvert, il sentit remonter en lui son vieux désir d’adolescent : devenir « tisseur de mots ».
Il commença à noter des phrases décousues dans un petit carnet enfoui au fond de sa poche. Mais il ne les « tissait » pas entre elles. Elles gisaient là, comme les brins de laine bigarrés avant que le Maître tisserand n’ait décidé du motif de la pièce à réaliser.
Hôter passait le plus clair de son temps libre à errer, nez au vent, à l’écoute du monde, ou des fragments de texte qui le traversaient.
– Tu t’ennuies donc pas comme ça à rien faire ? Lui dit la veuve, une fois qu’il l’avait croisée sur le quai sans la voir.

Une chose du pensionnat manquait réellement à Hôter : les livres que le Maître lui prêtait.
Dans cette petite ville, nulle part ailleurs on n’en trouvait. Il n’y avait à lire que le journal local, dont le jeune homme corrigeait chaque jour les articles, avec des réactions allant de l’amusement à l’agacement en passant par l’ennui : soit les sujets lui semblaient sans intérêt, soit il enrageait de lire un article mal rédigé.
Il le sentait, lui aurait pu écrire cela tellement mieux…

Avec le temps, il s’était fait des connaissances à la rédaction. Certains de ses amis savaient qu’il aspirait à devenir comme eux journaliste.
Enfin, on lui confia un premier fait divers – sans aucun intérêt. Il sut trouver un angle accrocheur. Dès lors, on fit appel à lui régulièrement.

Un jour, le rédacteur en chef l’envoya pour la première fois en reportage : un nouveau musée venait d’être inauguré dans la capitale, et aucun des journalistes vedettes de la rédaction ne mourait d’envie de faire deux colonnes sur des vitrines pleines d’amphores. Hôter, lui, ne s’était jamais rendu dans la capitale.
Aussi, quand le bateau leva l’ancre, il frémissait d’excitation.
debout contre le bastingage, la face fouettée d’embruns, il se promettait de faire de son récit un beau texte.
Une fois encore lui revint en mémoire l’expression de son maître : « tisseur de mots ». Son carnet était toujours dans sa poche, mais jamais, des bribes récoltées, il n’avait réussi à faire la belle œuvre dont il eût rêvé d’être l’auteur. Peut-être son travail lui prenait-il trop de temps…

Le port de la capitale n’avait rien à voir avec celui qu’Hôter connaissait. Il aurait aussi bien pu avoir changé de planète. Jamais il n’avait même imaginé ces immenses immeubles flottants : ils accostaient sans cesse, et chacun dégorgeait autant de gens que le jeune homme se souvenait en avoir vu sa vie durant. Les rues brûlantes l’étourdirent du tohu-bohu de la circulation automobile. La foule le happait, le portait, le bousculait, le laissait.
Puis, il escalada la ville haute, où des ruelles plus tranquilles tendirent sur lui l’ombre de leurs murs blancs mystérieux.
Il regardait autour de lui, avide de tout découvrir, lorsqu’il retint son souffle : dans la devanture d’une échoppe, des livres !
Fasciné, il s’approcha, comme s’il avait atteint la plus sacrée des vitrines du nouveau musée.
Un à un, il lut tous les titres, additionna des prix en tâtant dans le fond de sa poche l’argent dont il disposait.
À cet instant, il avait presque oublié son reportage.
La tentation était trop forte : il écarta un rideau de perles de verre, et pénétra dans la boutique, où tinta un carillon de tubes de métal.

Du fond émergea peu à peu l’ombre du marchand. Il approcha.
Hôter le reconnut le premier – seulement un peu voûté, un peu blanchi depuis le temps du pensionnat. Pas un instant il ne vit en lui l’assassin du Directeur. L’homme qui lui faisait face était son ancien Maître, celui qui lui prêtait des livres et qui, maintenant, en vendait dans la capitale.
Quand il se fut nommé, et se fut déclaré « journaliste », le vieil homme, ému, s’exclama :
– Journaliste ! Presque un écrivain !
Le « presque », fit tressaillir Hôter au plus profond de lui. Mais il n’en montra rien.
Il acheta tous les livres qu’il pouvait, accepta le volume que le Maître lui offrit de surcroît, et, après un au-revoir attendri, le quitta.

Le vieillard n’avait fait nulle allusion à l’acte sanglant qu’il avait commis jadis. Se le rappelait-il encore ? Il semblait s’être fait un nid de livres au cœur de cette ville haute, et y vivre à l’abri des bourrasques du reste du monde.
– À moins, pensa Hôter, que, finalement, il n’ait jamais tué personne : qui sait ?

Hôter s’attarda longuement au musée : là non plus, jamais il n’avait rien vu de tel.

Quand il rentra, il bouillonnait d’impressions d’autant plus fortes qu’elles étaient pour lui nouvelles. Il n’était pas blasé comme ses collègues. Il travailla longuement son texte.
Comme en témoigna le courrier des lecteurs, sa tonalité, différente des autres reportages, fut très appréciée.
Dès lors, on lui reconnut une place à part entière au sein de la rédaction.

Le temps coulait.

Hôter avait pris femme. Son travail lui assurait un revenu régulier, désormais.
Pourtant, de loin en loin, la phrase du Maître résonnait :

– Journaliste ! Presque un écrivain !

Presque écrivain. Pas écrivain.

Un soir où sa femme l’avait laissé seul pour aller passer quelques jours chez sa mère à la campagne, Hôter s’assit à sa table de travail et écrivit un titre : Assassinat au pensionnat 

En une semaine, il inventa un roman policier ayant pour cadre ce lieu clos où il avait passé une partie de son adolescence.
Il fit du cuisinier un tueur en série fou, assassinant – longtemps impunément – les élèves dans les dortoirs, au cours d’hallucinations où il les prenait pour des moutons.
Finalement, en un suprême délire, il débarquait en plein Conseil d’Administration : croyant voir là un groupe de porcs, il se jetait sur les respectables membres, mais était mis hors d’état de nuire.
Le récit, au rythme haletant, n’épargnait pas les détails sanglants. Hôter l’envoya à un éditeur de la capitale, qui l’accepta aussitôt.
C’est ainsi qu’il se débarrassa enfin du « presque » qui le gênait parfois comme un grain de sable dans un soulier : il était à présent écrivain.
Étant donné le sujet choisi, il n’avait pas osé envoyer son premier livre à son ancien Maître.

Plus tard, il lui envoya les suivants – s’étonnant, d’ailleurs, de ne pas recevoir de réponse.

Car il écrivit d’autres livres, de plus en plus, de plus en plus vite. Chaque roman policier était l’affaire de deux jours, et, comme pour les reportages qu’il continuait de donner au journal, il avait cessé de travailler ses textes : ayant acquis assez de métier pour mener rondement une histoire à sa fin, il s’en contentait.
Le public aussi : ses livres avaient du succès.
Il vendit beaucoup La Veuve noire joue et gagne, encore mieux Panique au port, et triompha avec Les Filets de la Mort.

Les années accrurent sa notoriété et ses revenus. Il possédait maintenant une villa cossue sur la corniche. Il faisait bonne chère, et raffolait des pâtisseries au miel, qu’il engloutissait à longueur de journée en travaillant.

À présent, quand il entre dans une pièce, son ventre le précède, annonçant sa réussite. Il est devenu rédacteur en chef du journal. De jeunes auteurs lui envoient souvent leurs textes, sollicitant sa protection, ou du moins son avis.

Quand sa secrétaire est entrée dans son bureau, ce matin, il lisait un manuscrit.
Pendant qu’elle s’affaire parmi les dossiers, la jeune femme entend son patron prononcer à mi-voix des phrases du texte qu’il vient de recevoir :

« Sur l’horizon zébré de rouge se dresse la sombre stature drapée de l’Oracle… »
« … Le Destin m’a parlé : ton fils est né pour tisser… »

Hôter hausse lourdement les épaules :

– Quelle stupidité ! Avoir pour destin de tisser ! Aujourd’hui, les jeunes écrivent n’importe quoi pour se faire publier. Ce manuscrit est mortellement ennuyeux. Je peux vous le prédire : ce garçon ne sera jamais un auteur !

 SEUILS

                                     

J’ai posé le cerceau multicolore.
Les pinceaux juste rangés trempent dans les grands pots. Sur le mur, nos dessins sentent bon la peinture.
Assis par terre dans notre salle ronde, le soir, nous chantons.  La chanson parle du jour qui s’en va.

À la « grande école », tout sera en plus grand.
Plus grandes, nos peintures sur les murs des salles plus grandes où nous peindrons.
Nous chanterons de grandes chansons qui parleront du grand jour qui sera là.
Et nous roulerons dehors de grands cerceaux encore plus multicolores, en courant enfin en liberté.

Les bras croisés, ne pas bouger, ne pas parler. Écouter. Copier. On ne peint pas. Sortir en rang sous le préau. Pas de cerceaux.
Chanter, il y a une heure pour ça dans la semaine : pas aujourd’hui.
J’escaladerai ce grillage. Ce sera facile, je le sais. Grimper sur le haut du talus. Je sauterai dans ce train en marche. Personne ne me remarquera : je me fondrai habilement parmi les voyageurs. Les contrôleurs sont en uniforme, on les voit venir. Je trouverai forcément un recoin où je serai cachée. Pelotonnée sous un manteau jeté en travers d’un siège, par exemple. Ou accroupie entre deux bagages.
Parvenue à la capitale, j’aurai vite fait de devenir célèbre, et je vivrai enfin en liberté.

– « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères
Des divans profonds comme des tombeaux
Et d’étranges fleurs sur des étagères
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux. »
Notez que Baudelaire, au lieu de « sur des étagères », avait d’abord écrit : « dans des jardinières » ! Les connotations, à l’évidence…

Y a-t-il un impératif pluriel à éclore ? « Éclosez, étranges fleurs ? » … Plutôt cacophonique… Faisons sans :
     « Au Professeur
Nous suons ici sous ton magistère
Mille ennuis profonds comme des tombeaux.
Étranges fleurs, emportez-nous là-haut !
De cieux plus beaux ouvrez-nous les mystères
Et tirez-nous du Gouffre où règne l’Ennemi ! »
Bon, le cours est bientôt fini, je me suis désennuyée, c’est l’essentiel. Dans une semaine, les examens. Le diplôme, si tout va bien. La fin de ces mortelles études… Et après : la vie ! À moi la liberté !

– Elle a fini son ménage ?
Je n’arrive pas à m’y habituer, ma cheffe s’adresse à moi en disant « elle ». N’étant nullement italienne, elle ne s’exprime pas ainsi par déférence envers moi – ce qui serait, au demeurant, illogique, puisque je suis sous ses ordres.
Ma cheffe est affligée d’un strabisme divergent, d’un défaut de prononciation, et d’une taille très au-dessous de la moyenne. Elle tâche de consoler ces infortunes par un surcroît de hargne dans l’exercice de son autorité.
Harcelée par son ton de roquet, je m’active à astiquer les miroirs, les flacons. Le ménage du matin se fait à l’eau de toilette, afin que le stand embaume et capte les clientes comme une fleur l’insecte.
« Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères » – Ici, c’est plutôt un orchestre de fragrances rivales où concourent tous les stands rutilants de notre grand magasin.
Sourire crispé sur mes lèvres peintes, tenter de vendre. Ou, quand personne ne s’arrête, attendre. Debout perchée en haut de ces talons trop hauts – torture.
Les miroirs jouent à se renvoyer leurs éclats. Les escaliers roulants n’en pensent rien, ils roulent en boucle.

Ils sont d’un naturel tranquille, routinier : ils continueront à rouler sans s’en mêler. Et les miroirs regarderont ailleurs, j’en suis persuadée.
Embusquée sous le stand, ce soir, j’attendrai de la voir passer en direction des vestiaires : elle part toujours la dernière – Madame fait du zèle. Je commencerai par les jambes. Ce ne sera pas long, vu son anatomie. Puis, je déchiquetterai le torse selon mon caprice. J’étriperai, j’extirperai
mais je trierai les morceaux qui me satisferont.
Un peu de langue ?  Non merci, sans façon, trop mauvaise à mon goût.
Je laisserai la tête, ça c’est sûr.
Qu’en faire ? Une « tête », peut-être, au rayon des perruques. Voilà, sous ces boucles rousses elle est méconnaissable.
Vaporisateur d’eau de toilette, ménage : mon stand est à nouveau impeccable. Et plus de « cheffe » au rayon.
Le Directeur Général a l’air intelligent : l’autre jour, son regard a croisé le mien
j’en suis sûre, il sait détecter le talent.
Mon physique ne peut pas nuire non plus, objectivement. Ni mon cursus universitaire, bien qu’il ait peu de rapport avec ma présente activité, avouons-le.
Le Directeur-Adjoint n’est plus jeune.
C’est un poste conforme à mes capacités. Oh, j’accepterais de commencer simple chef de rayon, temporairement : une promotion trop brusque ferait jaser, je le comprends. Il importe de se faire accepter de ses subalternes.

À moins que, dès notre premier dîner intime, le Directeur Général me propose le mariage… Certes, je le lui ai dit, c’est un peu rapide, mais rien à faire, il ne veut pas attendre, il est trop épris. Très bien, je serai son Adjointe à temps partiel.
Quelle belle vie que la mienne, tissée de responsabilités, certes, mais aussi d’amour et de liberté !

– Trois vêtements, voici votre plaque. C’est ça : « 3 ».
En cabine ! Cet avorton de chamelle fielleuse zozotante m’a fait changer de rayon.
Dire bonjour. Compter les cintres entrants, donner la plaque avec le chiffre. Compter les cintres sortants, vérifier et reprendre la plaque. Rependre chaque vêtement invendu à l’endroit sur son cintre. Plus tard, remettre en rayon correctement. Cliquetis des cintres sur les portants.

Du haut des cintres, je jetterai un coup d’œil tout en bas : on achève le montage du décor. Les machinistes s’étonnent souvent que je n’aie pas le vertige et que j’aime tant grimper au plus haut. Je souris : je fais le bref récit de mon enfance, quand mon père, pilote de goélette, m’autorisait à l’accompagner. Mon agilité était alors sans égale : je me plaisais à escalader le grand mât, m’amusant de voir sous moi le pont ainsi réduit. Autour de moi, la ronde criarde des goélands. Et, parfois, suprême régal, l’affleurement sous la surface des folâtres dauphins rieurs. Les machinistes hochent la tête : le temps n’est plus où leur profession comptait précisément à cause des cintres  de nombreux marins retirés. Leur service terminé, ils sortent. J’ai alors le théâtre pour moi seule. Le plateau où je me plante, immobile, m’offre cette particulière qualité de silence qui me plaît tant. Je tends l’oreille vers la salle. Je les perçois. L’air est saturé de leurs présences, là où, soir après soir, ils se sont assis. Ils ont souri, pleuré, applaudi, bâillé parfois. Souvent chuchoté entre eux. Dans ce lieu clos, le poids de leurs regards, de leurs émotions, me demeure distinct, sensible.
Tout à l’heure, le spectacle commencera. Quand je ne jouerai pas, je me glisserai tout au fond, derrière le décor, pour écouter, là, si près, la respiration de l’œuvre qui se tisse à mesure, entre acteurs et spectateurs. Puis, j’entrerai dans la lumière. Chaque intention que j’exprimerai dans mon personnage, j’en percevrai l’écho dans cette salle. Reliée au public d’un invisible, inexprimable lien, je serai sincèrement cette Autre que j’aurai créée
ivresse de me sentir exister pleinement, délivrée de mon médiocre « Moi ».
Et mon salut final sera remerciement de ces heures de si délicieuse liberté.

– Je vois à votre C.V. que vous avez dix-neuf ans. Mon héroïne en a dix-huit : c’est pourquoi, vous comprenez… Mais bien sûr, ce n’est pas une question de talent !
– Ce n’est pas une question de talent. Vous devriez grossir.
– Ce n’est pas une question de talent, mais vous devriez maigrir.
– Votre talent n’est pas en cause : on m’impose des gens.
–Formation : Conservatoire. Expériences théâtrales en Province… C’est très bien tout ça. Je crois que je peux vous trouver quelque chose dans le téléfilm que je prépare. Voilà le texte : « Madame fait dire à Monsieur que Mademoiselle est sortie. »

« Mademoiselle, vous n’avez aucun talent. De toutes les jeunes interprètes que j’aie vues au cours de ma pourtant longue carrière, c’est de loin vous la pire. De plus, non seulement vous êtes mauvaise, mais votre physique se signale comme particulièrement disgracieux : à la fois trop grosse et trop maigre, il faut bien en convenir, vous n’avez rien pour vous. Par conséquent, Mademoiselle, je suis heureux de vous engager pour le rôle principal de ma prochaine superproduction. »
Enfin la logique est rétablie ! Je triomphe. Mes jours se passent en interviews, que j’accorde dans les salons de Grands Hôtels de la capitale.
Et puis, c’est l’ascension : un rôle entraîne l’autre, tournages et tournées s’enchaînent.
Les trains, les avions – je parcours le monde.
Pourtant je ne me gêne pas pour refuser tel film qui me déplaît, rabrouer vertement un journaliste fouineur, ou prendre parti sur un important problème social. Et, grâce à ma célébrité, ma voix porte. Je m’engage quand je l’estime nécessaire, et marche dans la vie tête haute : je suis une femme en vue et je jouis pleinement de ma liberté !

–… À suivre : un lieu, une Hawaï, une île flottante. Une « pression ».
Je ne suis pas sur le plateau. J’en porte un, lourdement chargé.
Piétinements. Mal aux jambes. Tintamarre de la brasserie qui trépide. Ne pas m’embrouiller dans les commandes. Me presser. Rester aimable. Me presser sans me tromper. Réparer mon erreur avec diplomatie – client roi.
Continuer à me presser. Pressée, pression.
– Trois « pression » !
Trop de pression.
L’après-midi : décompression.
Le « coup de feu » est passé.

Ils ont dû nous repérer, sans ça d’où viendraient ces coups de feu ?
Couchez-vous au fond du fossé.
Ce sont leurs pas, au-dessus de nous sur la route. La peur pèse sur moi. Les pas sonnent plus sourds. Il vaut mieux pourtant ne pas bouger.
L’humidité nocturne m’imprègne. J’ai une stupide envie d’éternuer.
Froissements d’herbes dans le fossé : vie mystérieuse des bêtes de la nuit.
Les pas semblent avoir disparu. Il faut repartir. Je reste à demi courbée dans le fossé : mieux vaut ne pas dresser ma silhouette sur cette route exposée.
Ainsi j’arrive aux bois. Il faut trouver les repères sur les arbres grâce à mon détecteur. Il est inséré dans une phalange de mon annulaire.

À chaque embranchement du sentier, je l’applique à la fourche de certaines branches maîtresses. Les impulsions ressenties guident ma progression.
Vous ne semblez plus avec moi : peu importe, l’enjeu est trop crucial pour que je renonce.
Coups de feu à nouveau, très loin. Peut-être qu’ils vous ont eu, finalement. Voilà ce que c’est que de me laisser. Sans cela, vous seriez vous aussi sous le couvert de cette forêt maternelle qui nous sauve.
M’y voici : là-bas, la clairière. La fontaine. Et ces escaliers. Une voix en moi me guide : « descendez, regardez ce clou au mur, prenez cet anneau : voici la clef. Vous ouvrirez la grille du souterrain, qu’il faudra parcourir. Au bout, la liberté.»

Étrange, cet anneau à mon doigt. Je n’y suis pas encore habituée. Je l’ôte pour faire la vaisselle, le ménage. Puis, j’oublie de le remettre. Je tâche de tenir notre petit intérieur méticuleusement propre et rangé, pourtant mon mari ne paraît guère en être satisfait.
Ni mécontent, d’ailleurs. Le soir quand il rentre, son regard semble ne se poser sur rien. Sur moi-même non plus.
Si je ne parle pas, il ne dit rien. Si je dis quelque chose, je ne perçois pas de réponse. Je crois qu’il n’entend pas : c’est un homme très absorbé par les soucis de son travail.
Jamais de disputes. Nous sommes un couple tranquille.

Très bien ! Il s’agit d’employer les grands moyens. Notre Agence spécialisée a un remède adapté à tous les problèmes féminins. Comme vous le constatez, étant donné la situation, nous n’avons pas lésiné sur les effectifs : il faut se donner les outils de ses ambitions. En l’occurrence, ces employées toutes des professionnelles agréées. Chacune doit d’abord acquérir une parfaite similitude d’apparence et de comportement avec l’original : vous.
Nous procéderons donc à une première phase d’observation : pendant plusieurs heures, l’original agira devant nous sans rien changer à ses habitudes.
Ensuite, nous passerons au stade de la mise en scène : l’original nous jouera chacune des actions et paroles qu’elle effectue chaque soir au retour de son mari. Puis, changement de personnage : l’original mimera son mari, dans tout ce qu’il fait depuis le moment où il revient du travail jusqu’à son sommeil.
Dix-neuf heures. Quand mon époux franchit la porte, nous sommes fin prêtes. Une première « Moi » se love dans ses bras en lui donnant de doux baisers : « Comme tu m’as manqué aujourd’hui ! »
Une deuxième Moi l’aide à ôter son manteau, pendant que, face à lui, un autre de mes sosies lui annonce tendrement un succulent menu de dîner. Déjà une quatrième Moi surgit derrière son épaule, se dirigeant vers le salon avec un verre de whisky et des cacahuètes.
Mon mari ne paraît rien remarquer d’inhabituel.
Il entre au salon, comme chaque soir. Comme chaque soir, il s’assied dans son grand fauteuil club.
Son whisky lui est servi avec un sourire avenant, pendant qu’une cinquième Moi s’active à tisonner le feu.
Quant à moi, je suis assise là où je m’assieds chaque soir, quand je l’interroge sur sa journée.
Mon mari reste égal à lui-même.
Mes cinq sosies, à présent groupées sur le canapé et autour, déclenchent un feu roulant de questions, de roucoulades, de flatteries.
Mais il sirote mécaniquement son whisky sans un mot.
Une grosse bulle monte en moi du plus profond, et finalement, je sais.

Je me dresse. Faisant taire d’un geste les diligentes employées de l’Agence, je vais droit à mon conjoint.
Il ne bronche pas.
Je m’agenouille, j’attrape avec méthode les pointes de ses pieds, puis je le roule soigneusement du bas en haut du corps.
J’emporte le rouleau dans la chambre de derrière, et je le range au fond de l’étagère du bas, dans la grande armoire dont je referme hermétiquement les portes.

Je me sens infiniment soulagée : j’aurais dû m’apercevoir plus tôt qu’il n’était pas vivant.
Mon problème est résolu. Cette fois-ci, je vais enfin connaître la liberté.

– Maman, il m’a tapé !
– Non c’est lui !
[Fa-ti-guée. Si seulement ils pouvaient s’arrêter de crier…]
–Écoute, ton frère est petit, tu dois comprendre…
– Pourquoi lui il a tous les droits ?
[Ne pas m’é-ner-ver.]
–C’est lui qui m’a tapé.
[Être juste. Comment ?]
– Maman ! Je te dis qu’il m’a tapé !

Pourquoi avez-vous frappé cet enfant ?
Ce n’est pas exact, vous faites erreur. Je suis étrangère à cette affaire telle que vous la décrivez.
Notre Tribunal est également compétent pour les étrangers. Maître, vous vouliez intervenir ?
Oui : ma cliente est née-native, et non pas étrangère, je tiens à le préciser.
En effet, c’est un point qui a son importance, surtout dans une affaire de violence…
Écoutez, mes fils se disputent sans arrêt…
Oui, j’ai vu dans le dossier que vous vous prenez pour une adulte pour une mère, qui plus est…

Je constate soudain que la barre du Tribunal m’arrive au menton. Il m’avait déjà semblé m’exprimer d’une voix plus frêle qu’à l’ordinaire, mais j’avais mis cela sur le compte de l’émotion.
Un personnage nouveau est en train de parler :
… Pas plus violente, d’après les tests, que la normale. Tous les enfants portent en eux de telles pulsions, qu’il leur faut des années d’apprentissage social pour endiguer.

En l’occurrence, reprend le Juge, c’est notre rôle à nous de créer les digues. C’est pourquoi je condamne la petite accusée ici présente à un an de gifles dont trois mois avec sursis. Comme elle a déjà effectué trois mois de préventive, il lui en reste neuf au compteur, à raison de six heures de gifles par jour. Et que cela lui serve de leçon. L’audience est levée.
Des policiers qui m’encadrent pour me reconduire à ma cellule, je ne vois que le bas du corps.
Comment ai-je donc pu me prendre pour une adulte, moi si petite ? Ils ne m’ont même pas menottée
sans doute n’ont-ils pas de modèle à ma taille.
Le fourgon stationne devant les marches du Tribunal. C’est jour de marché : éventaires bigarrés, étalages hétéroclites, foule compacte tout le long du boulevard.
Pour ouvrir la porte arrière du fourgon, un des policiers me lâche.
De toutes mes forces, je lance mon pied dans le tibia de l’autre, il me lâche aussi, je cours. Je me faufile, je zigzague, je m’insinue dans les replis du marché, je disparais.
Au carrefour, un bus qui démarre, je saute dedans. Il file. Je descends loin, dans un tout autre quartier.
Et à moi la liberté !

– Il s’agit d’une classe sympathique, bien qu’on déplore un manque de travail dans les matières scientifiques et des bavardages dans les matières littéraires.
– Je vous remercie, Monsieur le Professeur Principal. Nous passons maintenant à l’examen des cas individuels. Elève AA… – Un instant, les graphiques que nous voyons actuellement en projection semblent ceux de l’élève WZ, je comprends mal ce que…
[Étrange comme il y a toujours des problèmes avec les machines, dans nos bahuts ; or, de plus en plus, on nous fait nous servir de machines…]
– L’appareil était sur une autre classe ? Oui, non, si, non – Voilà ça y est : vous avez au mur le profil de AA – Monsieur le Professeur Principal ?
[Vas-y, collègue, lis ta lumineuse synthèse…]
– « C’est un ensemble assez honorable. »
– Encouragements, alors ?
– Je m’oppose absolument !
– Madame Bouchtru ?
– Travail souillon, rien de souligné, ne compte pas les carreaux pour les titres, aucun respect de mes habitudes de présentation…
– Il faut tenir compte…
– Oui, Mademoiselle Kisliss ?
– « Kislanss », Monsieur le Proviseur (– mais non ça ne fait rien –). Il faut, disais-je, tenir compte de la situation familiale difficile. Pour qui sait écouter, établir avec l’élève une relation authentique, AA est un garçon plein de potentiel.
[Elle va se faire des amis, la stagiaire, à balancer que les autres profs n’écoutent pas les élèves. Je me demande si mon cher mari s’est souvenu que c’était à lui d’aller chercher les gosses. Si on ergote sur chaque cas, on va encore finir à point d’heures. Tiens, la Bouchtru contre-attaque…]
– … Observez le profil : le graphique accuse une indéniable dépression sur les matières scientifiques ! Il est là très en-dessous de la moyenne-classe…
– Cependant, sa moyenne générale…

Mon œil avisé scrute les graphiques des examens préliminaires, réalisés par nos instruments de pointe. Ils sont si complexes que moi seul puis les interpréter mais je le fais comme en me jouant.
Autour de moi, infirmières et internes attendent en silence.
Enfin je prends la parole, d’un ton cordial et assuré. Au patient :
Votre état est optimal pour l’intervention.
Aux infirmières du service :
Préparez Monsieur : je l’opère demain matin.

Comme souvent, j’ai passé la nuit à faire la fête. Mais cette surprenante vitalité qui déborde de moi en permanence ne se laisse pas éteindre pour si peu : j’arrive au bloc d’un pas guilleret en chantant joyeusement, et l’opération commence.
Mes gestes sont précis, rapides, judicieux.
En cas d’imprévu, je le sais, mon cerveau me dicterait à la seconde la nécessaire adaptation des procédures qui rétablirait la situation à coup sûr.
Je n’ai jamais commis d’erreur professionnelle. Je suis enviée pour cela. Mes confrères paient de coûteuses assurances pour pallier les risques de procès intentés par les victimes de potentiels ratages.
Personnellement, je ne ressens nul besoin de tant de précautions.
Je suis une référence internationale dans ma spécialité. Ma clientèle se déploie parmi des personnalités de tout premier plan : les hommes politiques le savent, une langue de bois greffée par mes soins est discrète, maniable, et définitive. Aucun phénomène de rejet n’est à craindre : je garantis que le patient conservera son greffon sa vie durant.
Quelques séances de kinéglossie, incluses dans le forfait, lui assurent en outre une totale maîtrise de son nouvel outil pour toutes les circonstances d’une carrière d’homme public.
Notre centre hospitalier est spécialisé : de tels clients arrivent, séjournent et repartent sans qu’aucun journaliste ne les importune. Accès sécurisés, personnel respectant strictement le secret professionnel, tout a été conçu pour faire de cette clinique
la mienne une totale réussite, qui m’a valu ma fortune (non négligeable).
C’est ainsi sur mon absolue maîtrise professionnelle que j’ai bâti, et savoure chaque jour avec ivresse, mon enchanteresse existence de liberté.

–Te mêle pas de ma vie.
– Ne me parle pas sur ce ton !
– Pourquoi tous mes potes sortent et pas moi ?
– Je ne suis pas leurs parents. Si tu claques cette porte de chambre, je…
– Papa est d’accord pour que je sorte.
[Ça nous manquait. Il n’en rate pas une.]
– C’est vrai, tu es d’accord ?
– …

– Ah, tu vois !
– Je vois quoi, il n’a rien dit !
– … Donc il est d’accord !
– Va dans ta chambre !
– Donne-moi au moins une raison ! Que je sache pourquoi je n’aurai jamais le droit de ne rien faire, alors que les autres ont toujours le droit de tout faire ! Dis-moi pourquoi je ne sortirai jamais !

Quand donc sortirons-nous de la forêt ? Nous marchons sans oser parler, intimidés par ces fûts verticaux d’une vertigineuse hauteur. Le soleil réussit pourtant à y infiltrer quelques rais, qui tombent droit entre les troncs serrés, plus rapprochés que ceux de nos forêts d’Europe.
Enfin c’est la lisière. Des prairies semées de fleurs montent vers les collines. L’herbe ondulante nous arrive aux épaules. Nous allons, étourdis de senteurs, au milieu des vols de papillons aux ailes éblouissantes.
Un raidillon rocheux enserre la colline, plus escarpée qu’il n’y paraissait. L’ascension se fait rude, le soleil plomb fondu.
Et puis, l’autre versant. Nous dominons la mer. La propriété joint à l’harmonie de l’architecture l’agrément de ses aménagements intérieurs.
Le femme de charge et le jardinier nous accueillent :
Bienvenue chez vous !
Après un bain de mer dans la baie, massage délassant d’huiles balsamiques, aux accords de notre orchestre personnel. J’ai insisté pour que les artistes résident sur place : ce sera plus pratique.
Demain, nous le décidons, notre voilier nous emmènera faire un tour aux îles, si le temps s’y prête.
Sinon, je crois que je plongerai dans un livre, butiné à ma fantaisie dans notre bibliothèque de vingt mille volumes.
De toute façon, nul besoin de planifier : nous sommes ici pour toujours dans une totale liberté.

– Elle va se lever, la petite dame, on va lui faire la toilette.
– Mon café va refroidir.
– Pourquoi elle l’a pas encore bu ?
– Il était trop chaud.
–J’ai pas qu’elle à penser, moi : j’ai encore tout l’étage. Bon, je vais faire la toilette à Madame Poudu à côté, je reviens dans cinq minutes.

Tiens, un rayon de soleil. Ce serait agréable de m’asseoir un peu près de la fenêtre, après les soins.
– Bonjour, Docteur.
– Alors, comment allons-nous ce matin ?
– Je me sens assez bien. C’est cette nuit que j’ai eu mal. L’infirmière m’a donné un cachet.
– Je vous examine… Ah, là ça fait mal ? Là aussi ? Bien-bien-bien. On va aviser. Mais non, ne vous inquiétez pas. Simplement, il faudra peut-être quelques examens pour vérifier que tout a bien été enlevé. Rien de bien méchant. Bien sûr, vous pouvez vous asseoir près de la fenêtre au soleil. Je repasse demain.

Mettez donc ces lunettes de soleil : ça fait ça à tout le monde, au début, cette sensation d’aveuglement. Après on s’habitue. Non, désolé, je ne suis pas Saint Pierre : entre les guerres et les famines, il est surchargé de travail. Il n’accueille que les entrants qui ont franchi le pas dans des circonstances particulières. D’après votre fiche, tel n’est pas votre cas. Non que vous soyez ordinaire ou inintéressante ! Nous avons, vous le savez sûrement, un regard positif et valorisant sur chaque créature humaine. Je veux simplement dire que votre mort a été normale. Certes, je ne nie en rien les souffrances du cancer je crois me souvenir les avoir subies mais vous êtes morte à un âge moyen, d’une mort, disons le mot, banale…
Mais je bavarde, je bavarde, et j’omets de me présenter : je suis votre Référent. C’est d’ailleurs ainsi que vous vous adresserez à moi : « Mon Référent ». Mon rôle est de vous accompagner au cours de vos débuts dans l’Éternité. Eh oui : l’Éternité, c’est long. Du moins dans les débuts, tant que l’on n’a pas encore perdu toute relation avec le Temps.
C’est seulement après que l’on savoure vraiment les douceurs de ce séjour sans terme.
Mais au premier stade
et tout le monde y passe il y a désarroi. Perte de repères. C’est pourquoi je suis là : pour vous guider dans le choix d’activités diverses qui vous sont proposées en diverses strates du Paradis. Suivez-moi…
N’ayez pas peur, laissez-vous glisser : le nuage vous portera. Très bien.
Dans ce secteur-ci, enlevez un instant vos lunettes, elles faussent les couleurs. Vous êtes dans notre atelier peinture : vous choisissez un nuage, que vous modelez à votre gré, et vous lui appliquez les combinaisons de teintes qui vous plaisent. Vous pouvez également vous adonner au tir à l’arc en ciel, quoique cela demande une certaine dextérité
si cela vous tente, je vous donnerai les leçons nécessaires.
Par ici, s’il vous plaît…
Voici notre salle de danse : très fréquentée ; idéale pour vous faire des relations parmi vos compagnons d’Éternité.
Retrouver des membres de votre famille ? Oui, tous les entrants demandent ça au début. Mais vous savez, ici, il y a tellement de monde… Et puis, quand on bascule dans le Hors-Temps, on cesse d’y penser. C’est comme regarder en bas : on finit par se moquer complètement de ce qui peut se passer sur la Terre. Mais si, vous verrez : vous ferez comme nous autres…
Poursuivons notre visite. Ici, c’est l’« espace Élan »
notre secteur le plus vaste. Il s’étend à perte de vue. Tout pour courir, sauter jusqu’aux étoiles. Initiation à l’acrobatie grâce aux appareils adaptés. Équipements d’athlétisme. Ou, plus simplement, accessoires ludiques : croquet, bowling, élastiques, cerceaux…

Mon choix est fait. Je m’empare d’un merveilleux cerceau d’une magnifique couleur, et je m’élance.
Je cours, je cours, droit vers l’infini, pour ne jamais m’arrêter, jusqu’à la liberté.