FABLES – oulipia

Réunion de crise

Le Suprême salue ses trois subalternes. C’est réunion de crise dans son Infini Bureau.

 – Je vous ai fait venir parce que vous vous êtes tous trois occupés du dossier « Terre », que je suis plutôt de loin, il me faut le confesser. J’ai jeté tout à l’heure un coup d’œil, et ma sérénité en a pris un coup…

Les trois opinent gravement : ils sont d’accord, apparemment. Le Suprême s’échauffe un tantinet :

– Bon. Tout ce que Je dis est parfait, c’est entendu et sans ça Je ne serais pas ce que Je suis, mais ça n’empêche que sur ce coup, Suprême ou pas, Je sollicite vos avis : par le passé, vous avez retroussé vos manches pour l’humanité, de façons diverses, je vous consulte donc en tant qu’experts. Toi d’abord, Js, qui as payé de ta personne.

Js se caresse doucement la barbe, et soupire :

– Que dire ? Je ne vais pas te la refaire, ça fait une éternité que je raconte ça à qui veut m’entendre…  J’ai dit ce que j’avais à dire, de Ta part, et ils n’ont rien compris, même ceux qui me suivaient, et tu vois le résultat…

C’est alors que son voisin prend la parole, sans cacher une certaine irritation :

– Si je puis me permettre, tu as commis une erreur de fond et c’est ce qui a causé ton échec.

Le Suprême feint de s’absorber dans la contemplation d’un nuage volatil : il n’aime guère ces affrontements de chapelles – en même temps, il est pour la liberté d’expression : que Mx n’aille pas s’imaginer qu’il fait envers Js du favoritisme sous prétexte qu’il est son fils !

Mx fourrage dans sa chevelure hirsute et reprend, plus fort :

– Tu as parié sur le changement intérieur de chacun – « dépouiller le vieil homme », un truc du genre. Et tu as fermé les yeux sur l’oppresseur qui écrasait ton peuple – « rendez à César ce qui est à César ». Autrement dit, changez le monde tout seul chacun pour vous, en vous, et si des salauds en même temps s’essuient les bottes sur vous et vous piétinent, dites merci ! étonne-toi après, si ton laïus leur a servi : remerciez-nous, les premiers seront les derniers, et le contraire, vous gagnez votre place au Paradis…

Le troisième expert en humains intervient :

– Je voudrais te faire remarquer, cher Mx, que pour ma part, j’ai aussi prêché la non-violence – et j’ai prouvé qu’on peut par ce moyen vaincre les gens qui ont des bottes…

Js a un doux sourire :

– Merci de cette remarque, Gi…

Le Suprême reprend la parole :

– Si Je synthétise, Je puis néanmoins dire que vos diverses voies se sont avérées insuffisantes pour conduire ces ânes d’humains sur un chemin de sagesse. Le point critique est presque atteint : on va voir rappliquer ici toute l’espèce ou presque – c’est-à-dire, les victimes, les autres ne sont pas de notre ressort. Quant à cette jolie planète, dont J’étais assez fier au début, ce qu’ils en auront fait ne sera plus non plus de Mon ressort – indigne de Ma Création…

Il se racle un peu la gorge :

– J’ai eu une idée. Mais vous allez peut-être m’en donner d’autres, Je suis toujours à l’écoute, vous le savez…

Les trois opinent derechef.

– Comme Je vous l’ai dit, Je me suis détaché du dossier, et pendant ce temps, celui-d’en-bas a bien occupé le terrain : sur toute leur planète, les humains ont mis en place un système qui les ficelle les uns aux autres avec le profit financier pour seule règle et boussole. Un suicide de masse organisé. Satan doit se rouler de rire dans ses braises – et moi Je passe pour quoi ?

Mx ne tient pas en place :

– Ça existait déjà quand je suis descendu, c’est la même chose que ce que j’ai combattu ! Si Vous me l’ordonnez, je suis prêt à y retourner, il faut une grande Révo…

Le regard du Suprême le fait taire :

– Tu n’as pas entendu ce que je viens d’expliquer ? Tu as échoué, toi aussi ! Avec quoi te battras-tu ? Des armes ? Qu’il faudra acheter, hein ? Ce qui fera la joie de certains, n’est-ce pas ? Tu ne vois pas que tu resteras dans leur cycle ? Il faut vaincre leur système avec un moyen hors de ce système.

Js lève un doigt timide :

– Il me semble que j’ai essayé ? même si bien sûr, à cette époque, les choses étaient différentes…

– Voulez-vous que je retourne, moi, pour que des mouvements de masse de non-violence…

Le Suprême interrompt Gi :

– Je vous l’ai dit, aucune de vos voies n’a réussi – sauf pour toi, mais seulement provisoirement : regarde un peu l’état du pays où tu étais descendu : tu verras comment ton message a fructifié !

… Non, au point où ils en sont arrivés, aucune action humaine ne peut plus les sauver.

Le Suprême pousse un soupir supérieur et résigné :

– Je constate que vous n’avez pas d’idée à me soumettre. Chacun de vous ne m’offre que de rejouer ce que Je l’avais jadis envoyé jouer… Enfin… Je vais donc activer le plan qui m’est venu à l’idée.

Les trois ont les yeux soudain allumés de curiosité. Le Suprême sourit légèrement.

– Allons, je vous en ai jadis fait vivre des pas toujours drôles, je peux bien partager avec vous ce pan de Ma Pensée : voici.

Il s’octroie une gorgée ou deux d’un breuvage dont ni vous ni moi ne connaissons le nom. Puis, bien calé dans son nuage :

– C’est un peu subtil – et aussi, en partie cruel, mais… c’est pour le bon motif, bien sûr.

Les trois opinent avidement.

– Je commencerai par une épidémie. Une pandémie, même. C’est le seul agent qui va mettre leurs sociétés massivement en face de la vérité nue et laide de leur système satanique. Les puissants, ayant le choix entre sauver des vies en prenant des mesures qui entameront leurs profits, ou se protéger seulement eux et faire semblant de protéger les autres, n’hésiteront guère. Mais, le système lui-même n’est pas fort : c’est même primaire, puisque le prix de leur argent s’effondre à la moindre inquiétude, comme une femmelette qui a ses nerfs – je ne devrais pas parler ainsi…C’est juste une image. Donc, la peur, cher Mx, va faire s’effondrer totalement leur système, là où ta révolution ne pourrait qu’engraisser des marchands d’armes qui manipulent un camp, puis un autre… et nourrissent la grosse machine à profits.

Il but encore. Et reprit :

– Mais pour qu’il y ait peur, il va falloir des morts – beaucoup de morts. Dans le monde entier. Et, comme auxiliaires de la propagation de l’épidémie, je ne compte pas seulement sur la cupidité des dirigeants qui ne protégeront pas assez les populations… J’enrôle aussi nos propres serviteurs.

Les trois ont une exclamation horrifiée. Mais le Suprême les toise, impavide :

– Voyons, je vous l’ai dit : c’est pour le bon motif ! Dans le monde entier, des religieux suggéreront à leurs fidèles que l’enceinte de leurs temples, les pratiques de leurs célébrations, les communions, embrassades, attouchements, sont immunisés contre toute contagion. Et ainsi, la Foi aussi sera le vecteur de milliers, de centaines de milliers de trépas – et le système en trépassera plus vite.

Le Suprême se tait. Le silence règne dans le bureau Infini. Enfin, il interroge :

– Avez-vous des remarques ?

D’une voix douce, Js prend la parole :

– Quand le monde humain, après cette… purge, repartira sur des bases nouvelles, pensez-vous que les hommes aient tiré la leçon d’une telle expérience, et ne retombent plus dans de tels errements ? Ce n’est pas la première épidémie meurtrière, et…

Mais le Suprême le coupe :

– La séance est levée.

Fable galactique

Il venait de jouer – selon Lui, un coup de maître. Rien de surprenant de Sa part, évidemment. Il s’accorda d’abord la satisfaction du spectacle de l’embarras sur le visage de son adversaire – il allait lui falloir un moment pour parer un coup pareil, sans aucun doute, ricana-t-il in petto. Puis, de façon un peu machinale, Il jeta un regard vers là-bas.

Ça faisait un bout d’éternité qu’Il n’avait pas regardé ce que ça devenait. À vrai dire, cela l’intéressait très moyennement – si tant est qu’Il pût rien ressentir de « moyen ». Il avait fait ça plutôt pour s’occuper, se meubler un morceau du toujours, qui lui avait paru un peu languissant sans doute – il ne se souvenait plus bien – à moins que ce ne soit au moment de ce pari stupide d’après-boire avec le Créateur d’en-dessous : ils s’étaient mis soudain à balancer des boules galactiques un peu partout avec un peu n’importe quoi n’importe où, en riant comme des… Souvenir peu gratifiant, réellement.

Bref, quoi qu’il en soit, attendant que le Créateur d’à-côté se dépêtre des filets de Sa stratégie, penché sur son sofa, Il examina ce que « ça » devenait, Son secteur – Son Univers. Et de Son œil suprême, il vit bien vite que ce n’était pas brillant. Plus particulièrement (ce qui le contraria encore plus) du côté de cette petite planète qu’il avait créée bleue – jolie comme tout, à son avis. Au moment où il regarda, elle agonisait, et la dernière espèce en date qu’il avait mise dessus se comportait comme ayant décidé d’exterminer toutes les autres et elle-même par-dessus le marché.

Le Créateur d’ici poussa un soupir excédé… Interrompu par le cri de triomphe de son adversaire, qui avait trouvé la parade à son attaque – et, d’un air belliqueux, avança une pièce à un endroit qui menaçait directement le Créateur d’ici d’une cuisante et imminente déroute.

Il fallait agir.

Alors, parant au plus pressé, et avec ce sens des priorités où l’on reconnaît les Esprits supérieurs, le Créateur d’ici envoya droit sur la planète bleue un énorme astéroïde qui la pulvérisa – et s’absorba dans sa stratégie.

Arrangement

Harassée. Comme si elle n’allait plus se relever jamais de cette pierre où elle s’était laissé choir. Comme si elle allait, elle-même, devenir pierre aussi. Assoiffée, les yeux brûlés de poussière, de chaleur sèche. La gorge tarie de tous ses cris. De chemins en sentiers, chaque jour autour d’elle des pays plus arides, plus déserts, plus stériles. Des jours sans nombres, des nuits sans fin, tant qu’avaient pu la porter ses forces et son angoisse, elle avait cherché. Y avait-il place au monde que ses pas n’aient foulée, y avait-il âme au monde qu’elle n’ait questionnée sur sa route ?

Son regard hébété passa sur la mer luisante et vide. Seuls, les cris moqueurs des oiseaux et le vent. Dimitra ne se sentait plus capable de penser. Elle resta un temps sans s’apercevoir qu’une ombre était sur elle. À contre-jour, elle distinguait juste une forme d’homme : un grand maigre – après coup, elle devait se dire qu’elle aurait été incapable de le reconnaître ailleurs, une autre fois.

– C’est toi Dimitra ? dit l’ombre d’une voix de caverne.

Et aussitôt l’intervenant prit une place sur la pierre, pourtant exiguë, frôlant Dimitra interloquée.

– Les gens disent que tu cherches ta fille ? murmura-t-il.

La femme bondit, sa fatigue effacée – mais l’homme la retint par le poignet :

– T’emballe pas.

Puis, encore plus bas, Dimitra s’étant rassise, médusée :

– Tu comprends donc pas qu’elle a été… recrutée ?

– Re… QUOI ?

– Chut. Ta fille a été recrutée par les Services. Par ceux d’en-bas, ceux de l’ombre, tu comprends ?

Les yeux écarquillés, Dimitra s’efforçait de percer le regard de son interlocuteur – bizarrement vide, sous l’ombre, justement, d’un couvre-chef.

– Ma fille… Mais pourquoi elle ?

– Pas de questions de ce genre. Pas de questions du tout, d’ailleurs. Ça vaut mieux.

L’homme eut une sorte de rire grinçant. Dimitra frissonna.

– Mais enfin, pas la peine non plus de faire cette tête, et d’ameuter la terre et le ciel (– il fit une grimace –) : si tu y mets du tien, on peut trouver… un arrangement satisfaisant pour nous tous.

Aux rares moments où elle discernait le timbre de sa voix, sombre et creux, Dimitra sentait la sueur lui couler entre les omoplates.

– Qu’entendez-vous par « un arrangement » ? parvint-elle à articuler.

Sans se préoccuper du mouvement de recul de la femme, l’homme maigre se pencha tout contre elle :

– Vois-tu, il s’agit en fait comme qui dirait d’un emploi à temps partiel : le patron la veut pour la haute saison, quand on a le plus de monde… l’hiver, en gros.

– Tiens, ne put s’empêcher de rétorquer Dimitra machinalement, nous ici, c’est l’inverse, notre haute saison c’est plutôt les beaux jours, avec le tourisme…

Elle discerna un mielleux sourire au visage de l’homme maigre :

– Eh ben tu vois, voilà qui s’arrange à merveille : la petite fait sa saison d’hiver chez le patron, du côté obscur, et ensuite, elle remonte t’aider pour tes touristes : elle est pas belle, la vie avec deux boulots ?

Dimitra regarda autour d’elle. La campagne était moins jaunie que tout à l’heure. Après tout, ce coin n’était pas déplaisant. Pourquoi ne pas y ouvrir un deuxième hôtel, une succursale en somme, pour compenser le fait de n’avoir plus Perséphone pour l’aider que la moitié du temps ?

Elle se retourna vers l’homme maigre – et ne le vit plus.

Le temps de se demander si elle avait ou non déliré, autour d’elle, le printemps était venu, avec sa sorcellerie. Et soudain, Perséphone fut dans ses bras, fraîche et… un peu pâle tout de même, comme quelqu’un qui a passé longtemps loin du soleil.

Le temps des effusions vécu pleinement, Dimitra redevint rapidement femme d’affaires, ouvrit sa nouvelle entreprise, et Perséphone, toute de grâce enjôleuse, servait du jus de grenade aux touristes enchantés.

Végétalisation

C’était un des tant de bureaux d’un long couloir du haut immeuble. L’ascenseur arrivait au bout opposé, et aucun service d’importance ne voisinait. Les fonctions de l’agent à qui on avait assigné la jouissance de ce lieu, si elles faisaient bien entendu l’objet d’un arrêté circonstancié libellé selon les formes requises, n’auraient pu aisément être définies par qui que ce soit parmi les occupants des autres bureaux. Mais chacun ayant sa vie, il n’y avait rien là dont on pût se soucier : pour la plupart, les autres agents du couloir avaient été logés par paires, dans des bureaux relativement spacieux, en sorte que chaque tandem constituait une sorte de système à peu près clos sur lui-même, de collaboration, complicité, conspirations, médisances – fâcheries, avec parfois quelques éclosions vers l’étage de la cantine – fait qui toutefois ne concernait qu’un binôme ou deux, composés d’hommes, les agentes s’en tenant résolument au ravitaillement ( combien plus diététique) confectionné de leurs mains et apporté quotidiennement au bureau – de sorte que le vase restait clos du matin au soir sur leur tandem.

Il ne pouvait guère y avoir contact qu’à l’arrivée et au départ, par quelques mots jetés pendant que l’ascenseur convoyait aller-retour une fournée d’agent.es fringants ou fripés dans les flancs du haut immeuble. Et alors, qui aurait prêté attention à l’agent solitaire du bout du couloir du dernier étage.

Qui aurait su s’il (ou elle ? – allez savoir) faisait partie du convoi ? Quant à sa façon de travailler, il semblerait qu’il fût passé au travers des organigrammes : peut-être prenait-il de l’avancement de façon automatique, à l’ancienneté, mais nul chef n’aurait pu se rappeler lui avoir donné telle ou telle instruction.

Dans son bureau, comme dans tous les autres, n’entrait réellement que la femme de ménage, tôt le matin, avant l’arrivée des agents. Elle passait le balai, faisait la poussière, et arrosait la plante.

C’était son chouchou, ce bureau, à cause de cela : de cette plante, qui grandissait de plus en plus. Parfois, même elle se demandait vaguement où l’agent s’asseyait pour travailler, puisque la plante déployait ses luxuriantes ramures sur le fauteuil de bureau, qu’elle enveloppait tout entier – mais, après tout, qu’est-ce qu’elle y connaissait, elle, aux tâches des fonctionnaires…

Mais un fait nouveau vint bouleverser le cours tranquille des jours des riverains du long couloir et semer la consternation parmi eux. La circulaire d’un nouveau Chef surgit soudain sur tous les écrans – placardée, en outre au mur du vaste ascenseur : rendez-vous individuels obligatoires « d’évaluation personnelle », selon un planning déjà établi, pour rendre compte de son travail et « redéfinir les perspectives » de chacun au sein de l’administration.

Aussitôt, ce fut la loi de la jungle : chacun en catimini fit des dossiers, mit en œuvre – fût-ce au détriment de son collaborateur – tous les moyens de prouver l’intensité des efforts fournis jusqu’alors, et répéta in petto l’argumentaire à déployer pour arracher au nouveau leader d’enviables perspectives. L’ambiance devint pesante, les regards suspicieux. Des rumeurs circulaient, on parlait de fin du couloir, d’open space « moderne » avec surveillance constante…

Les entretiens commencèrent.

Le tour vint de l’agent solitaire du dernier bureau.  Le Chef l’attendait avec perplexité : dossier vierge. Rien. Aucun rapport de lui, ni sur lui.

L’heure passa, l’agent ne se montra pas.

Le Chef écrasa le bouton pour appeler sa secrétaire, lui hurlant quelque chose qui la fit courir vers la porte.

Elle ne revint pas.

De plus en plus hors de lui, le Chef bondit sur ses jarrets musclés par les longues parties de tennis, et d’un saut il fut à l’ascenseur. De ses enjambées élastiques, il se joua du long couloir apeuré : en peu d’instants il fut au bout, et défonça plus qu’il ne l’ouvrit la porte du dernier bureau, avec de tonitruantes imprécations de Chef, qui firent frémir tous les agents du long couloir.

Le lendemain matin, la femme de ménage, sur le seuil du dernier bureau, s’arrêta stupéfaite : la plante avait tellement poussé depuis la veille, qu’elle tapissait à présent toute la surface des murs, du plafond, du sol… Ses feuilles charnues se balançaient indolemment, luisantes de bonne santé.

La femme de ménage sourit, et s’en fut chercher un arrosoir plus grand.